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Full text of "Histoire de Manon Lescaut et du Chevalier Desgrieux"

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Un franc le volume 
NOUVELLE COLLECTION MICHEL LEW 

1 FB. 25 C. PAH LA POSTE 

L'ABBE PREYOST 



IE 



HISTOIRE 

DE MANON LESCAUT 

DU CHEYALIER DESGRIEUX 

PEiOliiD^E 

D'USB APPRECIATION DH. MANON LESCAUT 

PAR 

M. JOHN LBMOINNE 

Do l'Academie francaise 




PARIS 
CALMANN-LfiVY, fiDITEURS 

3, RUE AUBEfc, 3 

a- m 



HISTOIRE 



DE 



MANON LESGAUT 



Smile colin — imprimekib de lacwt 



HISTOIRE 

DE 



MANON LESCAUT 



ET 



DU CHEVALIER DESGRIEUX 

PAR 

L'ABBE PREVOST 

NODVELLE EDITION, PRECEDES D'UNE ETUDE 

PAR 

JOHN LEMOINNE 




PARIS 

CALMANN-LfiVY, Editeu ,s 

3, RUE AUBER, 3 
Droits de traduction et de reproduction reserves. 



ETUDE 



MANON LESGAUT 



Manon Lescaut est un de ces chefs-d'oeuvre 
dont on peut dire sans figure qu'ils ont un 
printemps eternel. On peut en parler a toute 
heure, sans but, sans occasion, uniquemeiri 
pour en parler. C'estsurtout quand on est aux 
prises avec les plus beaux livres de notre 
temps, dans lesquels l'analyse, et, pour ainsi 
dire, I'anatomie, ont remplace la peinture des 



II feTUDE SUR MANON LESCABT. 

passions, ou 1'amour a cesse d'etre un senti- 
ment pour devenir une science, c'est alors sur- 
tout qu'on aime a rafraicbir ses impressions 
en puisant a ces recits limpides ou tout coule 
de source, et dont nous avons perdu la trace a 
jamais regrettable. Le premier, le plus grand 
charme de cette composition, c'est la sponta- 
neity dans les sentiments et dans l'expression. 
Voyez le chevalier des Grieux quand il rencon- 
tre Manors dans l'hdtellerie d'Amiens ; il n'a 
jamais regarde unefille, il voit Manon pour la 
premiere fois, il ne sait rien sinon qu'il est 
jeune et qu'elle est belle; il se leve et il mar- 
che irresistiblement vers cette enfant inconnue 
qui va devenir le charme et le tourment de sa 
vie. « Je m'avancai, dit-il, vers la maitresse 
» de mon cceur. » 

Cependant, quelle que soit la perfection du 
recit, il est difficile de justifier cette admira- 
tion sansborRes qu'on accorde souventau per» 



feTODE SUR MANON LESCAUT. Ill 

sonnage de Manon. Manon est naturelle, mais 
d'un naturel un peu cru. Cela est plus exact 
sans doute- mais la reaiite est-e3!e toujours 
bonne et belie? et sans aimer le fard, ne peut- 
on preferer une v£rite bien mise a la verite 
toute nue de la Fable? Le portrait de Manon 
a ledefaut des portraits mal faits ; il esttrop 
ressemblant. Cette fille n'a pas d'araour, elle 
n'a que de 1'appetit ; en elle le sentiment est 
reste a 1'etat d'instinct. Mais qu'elle reproduit 
bien cette aimable et incorrigible faiblessede 
son sesej'amour du bien-etre ! Elle aimebien 
des Grieux, mais elle aime encore mieux les 
diamants, les carrosses, la comedie et les pe- 
tits soupers. 

Manon est, sens un certain aspect, un por- 
trait dont le modele est perdu, que Ton pourra 
faire encore de m£moire, mais non plus 
d'apres nature. Elle represente une race eteinte 
etdisparue, celle des grisettes. Aujourd'hui 



IV ETUDE SUR MANON LESCAUT. 

ce mot est presque une hardiesse litteraire, 
car il a degenere comme ce qu'il representait. 
Et pourtant il ne meritait pas l'abus qui en a 
ete fait. II y avait autrefois toute une classe 
d'aimables creatures avec lesquelles on reali- 
sait cet innocent proverbe : « II faut que jeu- 
nessese passe. » Ellesetaient bonnes, devouees, 
peu ambitieuses et peu embarrassantes. Elles 
n'aspiraient jamais au mariage; toutle charme 
du lien qui unissait a elles eta it dans sa fra- 
gility ; et quand venait le divorce de ces unions 
improvisees, on se quittait sans rancune 
comme on s'etait lie sans facons, et la grisette 
finissait par se marier ailleurs, par s'etablir, 
et devenir bourgeoise. Mais aujourd'hui la 
grisette a l'ambition du menage, elle aspire a 
la legitimite. Elle est atteinte d'un defaut 
tout a fait contraire a son origin e et a sa des- 
tination, la fidelite. 

La decadence des grisettes est une des con- 



ETCDE SUR MANON LESCAUT. V 

sequences de la revolution francaise. On peut 
poser en principe que, depuis 1789, il n'y a 
plus de grisettes. La declaration des droits les 
a effacees de la surface du monde. Depuis qu'il 
n'y a plus de castes, du moins en theorie, de- 
puis qu'il a ete reconnu, par d'affreuses expe- 
riences, que le sang etait partout de la meme 
couleur, depuis que tout homme libre, quand 
il prend femme, la veut prendre telle qu'elle 
est sortie des bras de son createur et non des 
bras de son seigneur, la grisette pour « faire 
une fin » est obligee d'apporter en dot sa fleur 
d'oranger. 

Que Dieu nous garde de toute pretention 
de talons rouges ! II ne s'agit pas de ressusci- 
ter le droit de marquette, ou de rehabiliter le 
Parc-aux-Cerfs. Pour parler sans une legerete 
qui serait coupable, disons quela dignitedes 
femmes, l'honneur du foyer, la purete des fa- 
milies, ces droits sacres que la democratic a 



VI EXUDE SUR MANON LESCAUT. 

conquis et dont elle etait autrefois desheritee, 
valent bien un peo de gaiete perdue. Les dis- 
tinctions sociales residaient autrefois dans la 
naissance, elles resident aujourd'hui dans le 
caractere. Depuis que la * consideration » est 
tombee dans le domaine public, depuis qu'elle 
est accessible a tous les rangs, le vice et la 
vertu sont devenus tous les deux plus diffici- 
les, parce qu'ils sont devenus plus tranches. 
Les chutes sont peut-etre plus rares, mais 
elles sont plus profondes et plus irreparables. 
Aujourd'hui, pour lesfemmes, il n'y a plus de 
corapromis, il n'y a plus de peehes veniels. 
Quand elles tombent, elles tombent dans ie 
crime ou dans le vice, dans l'adultere ou dans 
les lieux sans nom D'un cote, le desordre 
danslafamiile, la perturbation dans la societe, 
de l'autre la degradation de la creature, t'ou- 
bli de la dignite dans les relations. 

De ces existences de contrebande qui se 



ETUDE SUR MANON LESCAUT. VII 

glissaient a c6te de la societe, de cette classe 
mixte qui se tenaitsur les frontieres de la loi 
unepartie s'est elevee dans l'echelle sociale e 
a contribue a former ce qu'on appelle aujour- 
d'hui la classe moyenne; 1'autre a perdu l'e- 
quilibre et s'est jetee dans des ecarts d' eman- 
cipation et des exces de radicalisme ou il serait 
supertlu de la suivre. Mais la grisette primi- 
tive, celle qui se laissait quitter, cet oiseau sur 
ia branche, est aujourd'hui un paradoxe, un 
cygne noir, rara avis in terris. 

Voulez-vous connaitre la grisette moderne? 
Voyez la Genevieve de George Sand, cette 
adorable heroine d'un des plus charmants et 
des plus dangereux livres qui aient ete faits 
depuis longtemps. La grisette de nos jours, 
c'est Genevieve telle qu'on nous la depeint, 
&vec ses deux grands yeux melancoliques, et 
son visage pale sous un petit bonnet blanc. 
line grisette pale, bon Dieu! Avant 89, les 



VIII ETUDE SOR MANON LESCABT. 

grisettes ne se melaient pas d'etre pales. Leur 
bonheur n'etait pas de « faire leur priere em 
regardant la June. > Genevieve, c'est Marion 
Lescaut apres la revolution; c'est l'enfant du 
peuple qui envahit le domaine aristocratique 
de l'ideal. Ilya cinquante ans, jamais on n'eut 
imagine de poetiser une ouvriere; entre Ma- 
non et Genevieve, on sent qu'il yaeu renou- 
vellement social. 

Mais on n'aborde pas impunement la poesie 
et la societe nouvelle porte la peine de son «en- 
noblissement moral. En montant sur les sau- 
tes times, elle s'est sentie prise par les vertiges 
Comme une fleur des vallees paisibles qui a 
ete transportee dans Fair des montagnes, elle 
s'est dessechee sous ee souffle aride et brulant, 
loin des brises plus heureuses, plus douces et 
plus saines qui l'avaient fait eclore. Qui ne se- 
rait pas attriste en songeant aux ravages que 
produisent dans la democratic ces livres qui 



ETUDE SCR MANON LESCAUT. IX 

faussent et exhalent ses mceurs ! Ce qui, dans 
ce siecle, a perverti le plus de coeurs et perdu 
le plus d'imaginations, ce qui a enfante le plus 
de misere, le plus de vices, le plus de crimes, 
ce qui arrivora devant le tr6ne de Dieu avec le 
plus lourd cortege de maledictions, ce sont les 
romans. Autrefois, sans doute, il y avait dans 
les livres autant de corruption et plus de cv- 
nisme; mais alors il n'y avait que les riches 
qui lisaient, et dans ce qu'ils lisaient ils ne re- 
trouvaient jamais que leur image. Ce que 
racontaient les romans, ce que chantaient les 
poeisies, c'etaient les aventures, les moeurs, 
les passions et les douleurs des oisifs. Les 
souffrances et les joies plus humbles croissaient 
et mouraient a l'ombre, sans laisser ni trace ni 
souvenir. CTestpourquoi, quand ces livres ve=* 
naient a tomber aux mains des classes labs 
rieuses, comme elles n'y rencontraient que la 
peinture de moeurs et de vices trop haut pla- 



X &TUDE SUR MANQN LESCADT. 

ces pour qu'elles pussent y atteindre, elles ne 
tentaient point une imitation inutile, et leur 
impuissance arretait leur ambition. Mais au- 
jourd'bui que l'ideal corrupteur a tout envahi, 
aujourd'hui que les romans sont devenus r6- 
volutionnaires, que l'ouvriere, le proletaire 
etl'artisan s'y voient poetises, qui dira combien 
de fois a retenti ce cri amer que Genevieve 
jetait a ses livres : « Vous avez change mon 
ame, il fallait done aussi changer mon sort! » 
On peut, pardonner ce qui trouble le repos 
des heureux du siecle ; ils ont le temps d'in- 
venter et de nourrir des passions inutiles ; mais 
ce qui porte la perturbation dans les classes 
vouees au travail, ce qui leur donne le degout 
de leurs mains, voila ce qui appelle une ap- 
probation sans bornes. Cette malheureuse fille 
que vous faites lire et rever, suivez-la le soir 
dans sa chambre solitaire; voyez ces joues qui 
se decolorent sous les larmes, ces yeux qui, a 



ETUDE SDR MANON IKSCAUT. XI 

la lueurdela lampequi devait eclairer le tra- 
vail, devorent avidement le poison, ces mains 
emues qui laissent tomber l'aiguille inactive 
pour tourner impatiemment les pages. C'en 
est fait! lavoila prise par cette peste maudite 
de la psychologie! adieu lagaiete, la fleurdu 
cceur! adieu le repos de l'ame! adieu le som- 
meil du corps ! adieu les dejeuners sur le 
gazon, la solitude sous les grands arbres, si 
touffus et si discrets! adieu, adieu la jeu- 
nesse ! 

Poetes nefastes, voila votre oeuvre! Ce 
n'etait pas assez et de la faim, et du froid, et 
des maladies, et de tout ce qui accable les 
malheureux, vous avez double la somme de 
leurs douleurs, vous y avez ajoute les souffran- 
ces qui sont les sceurs du luxe et de l'oisivete, 
vous avez popularise la melancolie! Et alors 
nous l'avons vue, cette misere de grand sei- 
gneur, monter les escaliers deserts qui ire- 



XII ETUDE SUB MANON LESCAUT. 

nent aux mansardes, et venir s'asseoir au foyer 
des pauvres, corarae si les pauvres avaient le 
temps de reveretde pleurer. Eh! qui pourrait 
teresister, fa tale et chere enchanteresse, quand 
tu viens comme Armide agiter devant nous 
ta tete souriante a travers les larmes, et se- 
couer sur notre visage ebloui les perles de tes 
yeux! 

Ce travail d'initiation, cette lutte de la so- 
ciete emancipee aux prises avec une civilisa- 
tion qu'elle ne connait pas encore, sorte de 
glaive a double tranchant qu'elle a saisi par 
la lame et qui ensanglante ses mains, est un 
des plus douloureux spectacles auxquels il soit 
donne a notre generation d'assister. Mais, par 
malheur, le peuple embrasse avec une sorte 
d'ambition ces souffrances qui sont au-dessus 
de lui, il veut boire aussi a la coupe de ces 
douleurs qui semblent accuser des organes 
plus nobles et des sens plus dedaigneux. II 



ETUDE SUR MAN ON LESCAUT. XIII 

reve, et le travail reclame a grands cris les 
mains oisives; il reve, et la faim s'avance a 
pas presses, et tandis que le riche s'eteint dans 
le luxe et dans l'ennui, le pauvre, desherite 
meme du droit de l'ennui, se jette dans la mort 
ou dans le crime. 

John LEMOINE. 



AVIS DE L'AUTEUR 



Quoique j'eusse pu faire entrer dans mes 
Memoires les a^entures du cbevalier des 
Grieux, il m'a semble que, n'y ayant point 
«n rapport necessaire, le lecteur trouverait 
plus de satisfaction a les voir separement. 
Un recit de cette longueur aurait interrompu 
trop longtemps le fil de ma propre histoire. 
Tout eloigne que je suis de pretendre a la 
qualite .d'ecrivain exact, je n'ignore point 
qu'une narration doit etre d^chargee des cir- 
Constances qui la rendraient pesante et em- 
barrassee ; c'est le precepte d'Horace : 

Ut jam nunc dicat jam nunc debentia dici, 
Pleraque differat, ac prasens in ternpus omittat, 

II n'est pas meme besoin d'une si grave au 



XVI AVIS DE LAUTEUK. 

torite pour prouver une verite si simple; car 
le bon sens est la premiere source de cette 

regie. 

Si le public a trouve quelque chose d'a- 
greable et d'interessant dans l'histoire de ma 
vie, j'ose lui promettre qu'il ne sera pas moins 
satisfait de cette addition. II verra dans la 
conduite de M. des Grieux un exemple ter- 
rible de la force des passions. J'ai a peindre 
un jeune aveugle qui refuse d'etre heureux 
pour se precipiter volontairement dans les 
dernieres infortunes; qui, avec toutes les qua- 
lites dont se forme le plus brillant merite, 
prefere par choix une vie obscure et vaga- 
bonde a tous les avantages de la fortune et 
de la nature ; qui prevoit ses malheurs sans 
vouloir les eviter; qui les sent et qui en est 
accable sans profiter des remedes qu'on lui 
offre sans cesse, et qui peuvent a tous mo- 
ments les finir; enfin un caractere ambigu, 
un melange de vertus et de vices, un con- 
traste perpetuel de bons sentiments et d'ac- 
lions mauvaises : tel est le fond du tableau 
que je presente. Les personnes de bon sens 



AVIS DE L'AUTEUR. XVII 

ne regarderont point un ouvrage de cette na- 
ture corame un travail inutile. Outre le plai- 
sir d'une lecture agreable, on y trouvera peu 
d'evenements qui ne puissent servir a l'in- 
struction des raceuis; et c'est rendre, a mon 
avis, un service considerable au public que 
de l'instruire en l'amusant. 

On ne peut reflechir sur les preceptes de la 
morale sans etre etonne de les voir tout a la 
fois estimes et negliges ; et Ton se demande 
la raison de cette bizarrerie du coeur humain, 
qui lui fait gouter des idees de bien et de 
perfection dont il s'eloigne dans la pratique. 
Si les personnes d'un certain ordre d'esprit et 
de politesse veulent examiner quelle est la 
matiere la plus commune de leurs conversa- 
tions, ou meme de leurs reveries solitaires, il 
leur sera aise de remarquer qu'elles tournent 
presque toujours sur quelques considerations 
morales. Les plus doux moments de leur vie 
sont ceux qu'ils passent, ou seuls ou avec un 
ami, a s'entretenir a coeur ouvert des charmea 
de la vertu, des douceurs de l'amitie, des 
moyens d'arriver au bonheur, des faiblesses, 



XVIII AVIS DE l'auteur. 

de !a nature qui nous en eloigneni, et des re- 
medes qui peuvent les guerir. Horace et Boi- 
leau marquent cet entretiea comme un des 
plus beaux traits dont ils composent 1'image 
d'une vie heureuse. Comment arrive-t-il done 
qu'on tombe si faciiement de ces nautes spe- 
culations, et qu'oa se retrouve sitot au ni- 
veau du common des hommes? Je suis trompe, 
si la raison que je vais en apporter n'explique 
pas bien cette contradiction de nos idees et 
de notre conduite : e'est que tous les pre- 
ceptes de la morale n'etant que des principes 
vagues et generaux, il est tres-difficile d'en 
faire une application particuliere au detail 
des mceurs et des actions. 

Meltons la chose dans un exemple : les 
ames bien nees sentent que la douceur et 1'hu- 
manite sont des vertus aimables, et sont por- 
tees d'inclination a les pratiquer; mais sont- 
elles au moment de 1'exercice, elles demeusrent 
souvent suspendues. En est <» reellement l'oc- 
casion? sait-on bien quelle &n doit etre la 
mesure? ne se trompe-t-on point sur I'objet? 

Cent difficnltes arreteut : on craint de de- 



AVIS DE L AUTEUR. XIX 

venir dupe en voulant etre bienfaisant et 
liberal; de passer pour faible en paraissant 
trop tendre et trop sensible; en un mot, d'ex- 
ceder ou de ne pas remplir des devoirs qui 
sont renfermes d'une maniere trop obscure 
dans les notions generates d'humanite et de 
douceur. Dans cette incertitude, il n'y a que 
l'experience ou I'exemple qui puisse deter- 
miner raisonnablement le penchant du eoeur. 
Or, l'experience n'est point un avantage qu'il 
soit libre a tout le monde de se donner; elle 
depend des situations differentes ou Ton se 
trouve place par la fortune. II ne reste done 
que I'exemple qui puisse servir de regie a 
quantite de personnes dans 1'exercice de la 
vertu. 

G'est precisement pour cette sorte de lee- 
teurs que des ouvrages tels que celui-ci peu- 
vent 6tre d'une extreme utilite, du moins 
lorsqu'ils sont ecrits par une personne d'hon- 
neur et de bon sens. Ghaque fait qu'on y 
rapporte est un degre de lumiere,une instruc- 
tion qui supplee a l'experience ; chaque aven- 
ture est un modele d'apres lequel on peut se 



XX AVIS DE L'AUTEOR. 

former; il n'y manque que d'etre ajuste aux 
circonstances ou Ton se trouve. L'ouvrage en- 
tier est un traite de morale reduit agreable- 
ment en exercices. 

Un lecteur severe s'offensera peut-etre de 
me voir reprendre la plume a mon age pour 
ecrire des aventures de fortune et d'amour : 
mais si la reflexion que je viens de faire est 
solide, elle me justifie; si elle est fausse, mon 
erreur sera mon excuse. 



HISTOIRE 



MANON LESGAUT 



PREMIERE PARTIE 



Je suis oblige de faire remonter mon lecteur au 
temps de ma vie ouje rencontrai pour la premiere 
Ms le chevalier des Grieux. Ce fut environ six mois 
avant mon depart pour l'Espagne. Quoique je sor- 
tisse rarement de ma solitude, la complaisance que 
j'avais pour ma fille m'engageait quelquefois a di- 
vers petits voyages, que j'abregeais autant qu'il 
m'etait possible. 



g MANON LESCAUT. 

Je revenais un jour de Rouen, ou ellem'avaitprief 
d'aller solliciter une affaire au pariement de Nor- 
mandie, pour la succession de quelques terres aux- 
quelles je lui avais laisse des pretentions du cdte* de 
laoa grand-pere maternel. Ayantrepris mon chemin 
par Evreux, ou je couchai la premiere Quit, j'arrivai 
le lendemain pour diner a Passy, qui en est eloigne 
decinq ou sixlieues. Je fus surpris, en entrant dans 
ce bourg, d'y voir tous les habitants en alarme. lis 
se precipitaient de leurs maisons pour courir en 
foule a la porte d'une mauvaise hotellerie, devant 
laquelle etaient deux charriots couverts. Les che- 
vaux qui etaient encore atteles, et qui paraissaieni 
fumants de fatigue et de chaleur, marquaient que 
ces deux voitures ne faisaient que d'arriver. 

Jem'arretai un moment pour m'informer d'ou 
venait le tumulte; mais je tirai peu d'eclaircissement 
d'uce populace curieuse, qui ne faisait nulle at- 
tention a mes demandes, etqui s'avancait toujours 
vers l'h6tellerie en se poussant avec beaucoup de 
confusion. Enfin un archer, revStu d'uae bandou- 
liere et le mousquet sur 1'epaule, ayant paru a la 
porte, je lui fis signe de la main de venir a moi. Je 



PREMIERE PARTIE. 3 

le priai de m'apprendrele sujet de ce d&ordre. « Ce 
n'est rien, monsieur, me dit-il; c'est une douzaine 
de filles de joie que je conduis, avec mes compagnons, 
jusqu'au Havre-de-Grace, ou nous les ferons em- 
barquer pourl'Amerique. II y en a quelques-unes de 
jolies, et c'est apparemment ce qui excite la curio- 
site de ces bons pay sans. » 

J'auraispass6aprescette explication, sijen'eusse 
ete arrete par les exclamations d'une vieille femme 
qui sortait de I'hdtellerie en joignant les mains, et 
criant que c'etait une chose barbare, une chose qui 
faisait horreur et compassion. « De quoi s'agit-il 
done? lui dis-je. — Ahl monsieur, entrez, repondit- 
elle, et voyez si ce spectacle n'est pas capable fa 
fendre le coeur. » La curiosite me fit descendre dt 
mon cheval, que je laissai a mon palefrenier. J'en 
trai avec peine, en percantla foule, et je vis en effet 
quelque chese d'assez touchant. 

Parmi les douze filles qui elaient enchainees six 
a six par le milieu du corps, il y en avait une dont 
l'airet la figure etaient si peu conformes a sa con- 
dition, qu'en tout autre etat je 1'eusse prise pour une 
personne du premier rang. Sa tristesse et la salele 



4 MANON LESCAUT. 

de son linge et de ses habits l'enlaidissaient si pen, 
que sa vue m'inspira du respect et de la pitie. Elle 
tachait neanmoins de se tourner, autant que sa 
chaine pouvait le permettre, pour d&ober son visage 
aux yeux des spectateurs. L'effort qu'elle faisait 
pour se cacher etait si naturel, qu'il paraissait ve- 
nir d'un sentiment de modestie. 

Comme les six gardes qui accompagnaient cette 
malheureuse foande etaient aussi dans la chambre, 
je pris le chef en particulier, et je lui demandai 
quelques lumieres sur le sort de cette belle fille. II 
ne put m'en donner que de fort generates. Nous 
l'avons tiree de l'h&pital, me dit-il, par ordre de 
monsieur le lieutenant general de police. II n'y a pas 
d'apparence qu'elle y eut ete renfermee pour ses 
bonnes actions. Je l'ai interrogee plusieurs fois sur la 
route ; elle s'obstine a ne me rien repondre. Mais, 
quoique je n'aie pas regu ordre de la menager plus 
que les autres, je ne laisse pas d'avoir quelques 
egards pour elle, parce qu'il mesemble qu'elle vaut 
ub peu mieux que ses compagnes. Voila un jeune 
homme, ajouta l'archer, qui pourrait vous instruire 
mieux que moi sur la cause de sa disgrace. II l'a 



PREMIERE PARTIB. 5 

suiviedepuis Paris, sans cesser presqueun moment 
de pleurer. II faut que ce soit son frere ou son 
amant. » 

Je me tournai vers le coin de la chambre ou ce 
jeunehomme etait assis. II paraissait enseveli dans 
une reverie profonde. Jen'ai jamais vu de plus vive 
image de la douleur. II etait mis fort simplement ; 
mais on distinguait au premier coup d'oeil un 
homme qui avait de la naissance et de l'education. 
Je m'approchai delui. II se leva, et je decouvris dans 
ses yeux, dans sa figure et dans tous ses move- 
ments, un air si fin et si noble, queje me sentis 
porte naturellemenl a lui vouloir du bien. « Que je 
ne vous trouble point, lui dis-je en m'asseyant pres 
de lui. Voulez-vous bien satisfaire la curiosite que 
j'ai de connaitre cette belle personne qui ne me pa- 
rait point faite pour le triste etat ou je la vois ? » 

II merepondit honnetementqu'il ne pouvaitm'ap- 
prendre qui elle &ait sans se faire connaitre lui- 
meme, et qu'il avait de fortes raisons pour sou- 
haiter de demeurer inconnu. « Je puis vous dire 
ne'anmoins ce que ees miserables n'ignorent point, 
contiuua-t-il en montrant les archers ; c'est que je 



6 MANON LESCAUT. 

Taime avec une passion si violente qu'elle me rend 
le plus infortune de tons les hommes. J'ai tout em- 
ploye, a Paris, pour obtenir sa liberie. Les solicita- 
tions, l'adresse et la force m'ont 6t6 inutiles; j'ai 
pris le parti de la suivre, dut-elle aller au bout du 
monde. Je m'embarquerai avec elle. Je passerai en 
Amerique. 

» Mais ce qui est de la derniere inhumanite, ces 
laches coquins, ajouta-t-il en parlant des archers, 
ne veulent pas me permettre d'approcher d'elle. 
Mon dessein etait de les attaquer ouvertement a quel- 
ques lieues de Paris. Je m'elais associe quatre hom- 
mes qui m'avaient promis leur secours pour une 
somme considerable. Les traitres m'ont laisse seul 
aux mains, et sont partis avec mon argent. L'im- 
possibilite dereussir par la force m'a fait mettre les 
armes bas. J'ai propose aux archers de me permet- 
tre du moins de les suivre, en leur offrant de les 
recompenser. Le desir du gain les y a fait consen- 
ts, lis ont voulu etre payes chaque fois qu'ils m'ont 
accorde la liberie de parler a ma maitresse. Ma 
bourse s'est epuisee en peu de temps ; et mainte- 
nant que je suis sans un sou, ils ont la barbarie de 



PREMIERE PARTIE. 7 

me repousser brutalement lorsque ie fais un pas 
vers elle . II n'y a qu'un instant qu'ayant ose m'en ap- 
procher malgre leurs menaces, lis oat eu l'insolence 
de lever contre moi Ie bout du tusil. Je sihs oblige, 
pour satisfaire leur avarice et pour me mettre en etat 
de continuer la route a pied, de vendre ici nn mau- 
vais cheval qui m'a servi jusqu'a pre>enf dt mon- 
ture. » 

Quoiqu'il parut faire assez tranquillement ce 
re'cit, il laissa tomber quelques larroes en le finis- 
sant. Cette aventure me parut des plus extraordi- 
naires et des plus touchantes. « Je ne vous presse 
pas, lui dis-je, de me decouvrir le secret de vos 
affaires; mais si je puis vous etre utile aquelque 
chose, je m'offre volontiers a vous rendre service. 
— Helas ! reprit-il, je ne vois pas le moindre jour 
a 1'esperance. II faut que je me soumette a toute la 
rigueur de mon sort. J'irai en Amerique. J'y serai 
du moins libre avec ce que j'aime. J'ai ecrit a un 
de mes amis, qui me fera tenir quelques secours 
au Eavre-de-Grace. Je ne suis embarrasse que pour 
m'y conduire et pour procurer a cette pauvre crea- 
Uire, ajouta-t-il en regardant tristement sa mai- 



8 MANON IESCAUT. 

tresse, quelque soulagement sur la route. — Eh 
bien ! lui disje, je vais finir votre embarras. Yoicj 
quelque argent que je vous prie d' accepter. Je suis 
fache de ne pouvoir vous servir autrement. 

Je lui donnai quatre louis d'or sans que les gardes 
s'en apercussent ; car jejugeais bien que, s'ils lui 
savaient cette somme, ils lui vendraient plus che- 
reraent leur secours. II me vint m£me a l'esprit de 
faire marche avec eux pour obtenir au jeune amant 
la liberte de parler continuellement a sa maitresse 
jusqu'au Havre. Je fis signe au chef de s'approcher 
et je lui en fis la proposition. II en parut honleux, 
malgre son effronterie. « Ce n'est pas, monsieur, 
repondit-il d'un air embarrasse, que nous refusions 
de le laisser parler a cette fille; mais il voudrait 
etre sans cesse aupres d'elle : cela nous est incom- 
mode ; il est bien juste qu'il paye pour 1'incommo- 
dite. — Voyons done, lui disje, ce qu'il faudrait 
pour vous empecher de la sentir. » II eut l'audace 
de me demander deux louis. Je les lui donDai sur- 
le-champ. « Mais prenez garde, lui dis-je, qu'il ne 
vous fohappe quelque friponnerie ; car je vais laisser 
mon adresse a ce jeune homme, afin qu'il puisse 



PREMIERE PARTIE. 9 

m'en informer, et comptez que j'aurai le pouvoir de 
vous faire punir. » II m'en couta six louis d'or. 

La bonne graoe et la vive reconnaissance avec 
laquelle ce jeune inconnu roe remercia acheverent 
de me persuader qu'il etait ne quelque chose et 
qu'il meritait ma libSralite. Je dis quelques mots a 
sa maitresse avaat que de sortir. Elle me repondit 
avec une modestie si douce et si charmante, que 
je ne pus m'empecher de faire en sortant mille 
reflexions sur le caractere incomprehensible des 
femmes. 

Etant retourne a ma solitude, je ne fus point 
informe de la suite de cette aventure. II se passa 
pres de deux ans, qui me la firent oublier tout a 
fait, jusqu'a ce que le hasard me fit renaitre 1'oc- 
casion d'en apprendre a fond toutes les circon- 
stances. 

J'arrivais de Londres a Calais avec le marquis 
de ***, mon eleve. Nous logeames, si je m'en sou- 
viend bien, au Lion d'or, ou quelques raisons nous 
obligerent de passer le jour entier et la nuit sui- 
vante. En marchant I'apres-midi dans les rues, je 
crus apercevoir ce meme jeune homme dont j'avais 



40 MANON LESCAUT. 

fait la rencontre a Passy. II etait en fort mauvais 
equipage et beaucoup plus pale que je ne l'avais vu 
la premiere fois II portait sous le bras un vieux 
porte-manteau, ne faisant que d'arriver dans ia ville, 
Cependant, comme il avait la physionomie trop 
belle pour n'eire pas reconnu facilement, je le remis 
aussitdt. « II faut, dis-je au marquis, que nous 
abordions ce jeune homme. » 

Sajoie fut plus vive que toute expression, lore* 
qu'il m'eut remis a son tour. « Ah I monsieur, 
s'ecria-t-il en me baisant la main , je puis done 
encore une fois vous exprimer mon immortelle 
reconnaissance ! » Je lui demandai d'ou il venait. II 
me repondit qu'il arrivait, par mer, du Havre-de- 
Grace, ou il etait revenu de l'Amerique peu aupa- 
ravant. « Vous ne me paraissez pas fort bien en 
argent, lui dis-je; allez- vous-en au Lion d'or, ou 
je suis loge , je vous reioindrai dans un moment. » 
J'y retournai en effet, plein d'impatience d'ap- 
prendre le detail de son infortune et les circon- 
stances de son voyage d'Amerique. Je lui fis mille 
caresses et j'ordonnai qu'on ne le laissat manquer de 
rien, II n'attend point que je le pressasse de me 



PREMIERE PARTIE. H 

raconter l'histoire de sa vie. « Monsieur, me dit-il, 
vous eft usez si noblement avec moi , que je me 
reprocherais comme une basse ingratitude d'avoir 
quelque chose de reserve pour vous. Je veux vous 
apprendre non-seulement mes malheurs et mes pei- 
nes, mais encore mes desordres et mes plus hon- 
teuses faiblesses : je suis sur qu'en me condam- 
nant vous ne pourrez pas vous empecher de me 
plaindre ! » 

Je dois avertir ici le lecteur que j'ecrivis son his- 
toire presque aussitot apres l'avoir entendue, et 
qu'on peut s'assurer, par consequent, que rien n'est 
plus exact et plus fidele que cette narration. Je dis 
fidele jusque dans la relation des reflexions et des 
sentiments que le jeune aventurier exprimait de la 
meilleure grace du monde. 

Voici done son recit, auquel je ne melerai, jus- 
qu'a la fin, rien qui ne soit de lui. 

J'avais dix-sept ans, et j'achevais mes etudes de 
philosophie a Amiens, ou mes parents, qui sont 
d'upc des meilleures maisons de P***, m'avaient 
evwoye. Je menais une vie si sage el si reglee, que 
mes maitres me proposaient pour 1'exemple du col- 



42 MAN0N LESCAUT. 

lege : non que je fisse des efforts extraordinaires 
pour meriter cet eloge; mais j'ai l'humeur natur^l- 
lement douce et tranquille ; je m'appiiquais a 
1'etude par inclination, et l'on me comptait pour des 
vertus quelques marques d'aversion naturelle pour 
le vice. Ma naissance, le sueces de mes Etudes et 
quelques agrements exterieurs m'avaient fait con- 
naitre et estimer de tous les honnetes gens de la 
ville. 

J'achevai mes exercices publics avec une appro- 
bation si generate, que monsieur 1'eveque, qui y as- 
sistait, me proposa d'eutrer dans 1'etat ecclesiasti* 
que,ou je ne manquerais pas, disait-il, de m'attirer 
plus de distinction que dansl'ordre deMalte, auque) 
mes parents me destinaient. Us me faisaient deja 
porter la croix, avec le nom de chevalier des Grieux. 
Les vacances arrivant, je me preparais a retourner 
chez mon pere, qui m'avait promis de m'envoyer 
bient6t a 1'Academie. 

Mon seul regret, en qui It ant Amiens, elait d'y 
laisser un ami avec lequel j'avais toujours ete ten- 
drement uni. II etait de quelques annees plus age 
que moi. Nous avions ete eleves ensemble; mais, le 



PREMIERE PAP.TIE. Va 

bien de sa maison etant des plus mediocres, il etait 
oblige de prendre l'etat ecclesiastique, et de de- 
meurer a Amiens apres moi, pour y faire les etudes 
qui conviennent a cette profession. II avait mille 
bonnes qualite"s. Vous leeonnaitrez par les meilleu- 
res, dans la suite de mon histoire, et surtout par 
un zele et une generosite en amitie qui surpassent 
les plus celebres exemples de l'antiquite. Si j'eusse 
alors suivi ses eonseils, j'aurais toujours ete sage 
et heureux. Si j'avais du moins profite de sesrepro- 
ches dans le precipice ou mes passions m'ont en- 
train^, j'aurais sauve quelque chose du naufrage de 
ma fortune et de ma reputation. Mais il n'a point 
recueilli d'autre fruit de ses soins que le chagrin de 
les voir inutiles, et quelquefois durement recom- 
penses par un ingrat qui s'en offensait et qui les 
traitait d'importunites. 

J'avais marque le temps de mon depart d'Amiens. 
Helas! que ne le marquai-je un jour plus tot ! j'au- 
rais porte chez mon pere toute mon innocence. La 
veille memedecelui queje devais quitter cette ville, 
etant a me promener avec mon ami, qui s'appelait 
Tiberge, nous vimes arriver le coche d'Arras, et 



14 MANON LESCAUT. 

nous le sui\imesj«sq«'arh6teIlerieou ces voitures 
descendent. Nous n'avions pas d'autre motif que la 
curiosite. 11 en sortit quelques femmes qui se reti- 
rerent aussitdt ; mais il en resta une, fort jeune, 
qui s'arreta seule dans la cour, pendant qu'un 
hommed'un age avance, qui paraissait lui servirde 
conducteur, s'empressait de faire tirer son equi- 
page des paniers. Elle me parut si diamante, que 
moi, qui n'avais jamais pense a la difference des 
sexes, ni regarde une fille avec un pea d'attention ; 
moi, dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse 
et la retenue, je me trouvai enflamme tout d'un 
coup jusqu'au transport. J'avais le defaut d'etre 
excessivement timide et facile a deconcerter; mais, 
loin d'etre arrete alors par cette faiblesse, je m'avan- 
cai vers la maitresse de mon co3ur. 

Quoiqu'elle fflt encore moins agee que moi, elle 
regut mes politesses sans paraitre embarrassee. Je 
lui demandai ce qui l'amenait a Amiens, et si elle 
y avait quelques personnes de connaissance, Elle 
me repondit ingenument qu'elle y etait envoyee 
par ses parents pour etre religieuse. L" amour me 
rendait deja si eclaire depuis un moment qu'il etait 



PREMIERE PARTUS. 45 

dans mon coeur, que je regardai ce dessein comme 
un coup mortel pour mes desirs. Je lui parlai d'une 
maniere qui lui fit comprendre mes sentiments; car 
elle etait bien plus experiment que moi : c'etail 
malgre elle qu'on l'envoyait an couvent, pour arre- 
ter sans doute son penchant au plaisir, qui s'etait 
dejja declare, et qui a cause dans la suite tous ses 
malheurs et les miens. Je combattis la cruelle inten- 
tion de ses parents par toutes les raisons que 
mon amour naissant et mon eloquence scolastique 
purent me suggerer. Ellen'affecta ni rigueur ni de- 
dain. Elle me dit, apres un moment de silence, 
qu'elle ne prevoyait que trop qu'elle allait etre mal- 
Iieureuse; maisque c'etait apparemment la volonW 
du ciel, puisqu'il ne lui laissait nul moyea de l'evi- 
ter. La douceur de ses regards, un air charmant de 
tristesse en prononcant ces paroles, ou plutdt l'as- 
cendant de ma destinee, qui m'entrainait a ma 
perte, ne me permirent pas de balancer un moment 
sur ma reponse. Je 1'assurai que si elle voulaitfaire 
quelque fond sur mon honneur et sur la tendresse 
infinie qu'elle m'inspirait deja, j'emploierais ma 
vie pour la delivrer de la tyrannie deses parents et 



16 MANON I.B8CAUT* 

pour Ja rendre heureuse. Je me suis 6tonne mille 
fois, en y reflechissant, d'ou me venait alors tant 
de hardiesseetdefacilitea m'exprimer; mais on ne 
ferait pas une divinitedel'amour, s'il n'operait sou- 
vent des prodiges : j'ajoutai mille choses pressantes. 
Ma belle inconnue savait bien qu'on n'est point 
trompeur a mon age : elle me confessa que si je 
voyais quelque jour a la pouvoir mettre en liberty, 
elle croirait m'etre redevable de quelque chose de 
plus cher que la vie. Je lui repetai que j'etais preta 
tout entreprendre; mais, n'ayant point assez d'ex- 
penence pour imaginer tout d'un coup les moyens 
de la servir, je m'en tenais a cette assurance gene- 
rale, qui ne pouvait etre d'un grand secours ni pour 
elle ni pour moi. Son vieil Argus elant venu nous 
rejoindre, mes esperances allaient echouer, si elle 
n'eut eu assez d'esprit pour suppleer a la sterility 
du mien. Je fus surpris, a l'arrivee de son conduc- 
teur, qu'elle m'appelat son cousin, et que, sans pa- 
raitre deconcertee le moins du monde, elle me difc 
que, puisqu'elle etait assez heureuse pour me ren- 
oontrer a Amiens, elle remettail au lendemain son 
entree dans le couvent, afin de seprocurer le plaisir 



PREMIERE PARTIE. 47 

ae souper avec moi. J'enlrai fori bien dans le sens 
de cette ruse; jelui proposal de se loger dans une 
hdtellerie dont le maitre, qui s'etait etabli a Amiens 
apres avoir ete longtemps cocher de mon pere, etait 
devoue entierement a mes ordres. 

Je l'y conduisis moi-meme, tandis que le vieux 
conducteur paraissait un peu murmurer, et que 
mon ami Tiberge, qui ne comprenait rien a cette 
scene, me suivait sans prononcer une parole. II 
n'avait point entendu notre entretien. II etait de- 
meure a se promener dans la cour pendant que je 
parlais d'amour a ma belle maitresse. Comme je 
redoutais t>n sagesse, je me defis de lui par une 
commission dont je le priai de se charger. Ainsi 
j'cus le plaisir, en arrivant a l'auberge, d'entretenir 
seule la souveraine de mon coeur. 

Je reconnus bientdt que j'etais moins enfant que 
je ne le croyais. Mon cceur s'ouvrit a mille senti- 
ments de plaisir dont je n'avais jamais eu l'idee. 
Une douce chaleur se repandit dans toutes mes 
veines. J'etais dans une espece de transport qui 
m'dta pour quelque temps la liberie de la voix, et 
qui ne s'exprimail que par mes yeux. 



18 UIANON LESGAUT. 

Mademoiselle Manon Lescaut, c'est ainsi qu'elle 
me dit qu'on la nommait, parut fort satisfaite de cef 
effet de ses charmes. Je crus apercevoir qu'elle 
n'etait pas moins emue que moi. Elle me confessa 
qu'elle me trouvait aimable, et qu'elle serait ravie 
de m'avoir obligation de sa liberie. Elle voulut sa- 
voir qui j'etais, et cette connaissance augmenta son 
affection, parce qu'etantd'unenaissance commune, 
elle se trouva flattee d'avoir fait la conquSte d'un 
amant tel que moi. Nous nous entretinmes des 
moyens d'etre l'un a l'autre. 

Apres quantite de reflexions, nous ne trouvames 
point d'autre voie que celle de la fuite. II fallait 
tromper la vigilance du conducteur, qui etait un 
homme a menager, quoiqu'il ne fut qu'un domes- 
tique. Nous reglames que je ferais preparer pendant 
lanuit une chaise de poste, et que je reviendrais de 
grand matin a l'auberge, avant qu'il fut eveille; 
que nous nous deroberions secretement, etque nous 
irions droit a Paris, ou nous nous ferions marier en 
arrivant. J'avais environ cinquanteecus, qui etaient 
le fruit de mes petites epargnes ; elle en avait a peu 
pres le double. Nous nous imaginames, comme des 



PREMIERE PARTIE. 49 

eiifants sans experience, que cetiesomme nefinirait 
jamais, et nous ne comptames pas moms sur le 
succes de nos autres mesures. 

Apres avoir soupe avee plus de satisfaction que 
Je n'en avais jamais ressenti, je me retirai pour 
esecuter notre projet. Mes arrangements furent 
d'autant plus faciles qu'ayant eu dessein de retour- 
ner le lendemain cliez son pere, mon petit equi- 
page etait d6ja prepare. Je n'eus done nulle peine 
a faire transporter ma malle et a faire tenir une 
chaise prete pour cinq heures du matin; e'etait le 
temps ou les portes de la ville devaient fetre ou- 
vertes; mais je trouvai un obstacle dont je ne me 
defiais point, et qui faillit rompre entierement mon 
dessein. 

Tiberge, quoique age" seulement de trois ans plus 
que moi, etait un gareon d'un sang mur et d'une 
conduite fort reglee- II m'aimait avec une tendresse 
extraordinaire. La vue d'une aussi jolie fille que 
mademoiselle Manon, mon empressement a la con- 
duire, et le soin que j'avais eu de me defaire de lui 
en l'eloignant, lui firent naitre quelques soup<?ons 
de mon amour. II n'avait ose revenir a l'auberge ou 



20 MANON LESGAUT. 

il m'avait laisse, de peur de m'offenser par son re 
tour; mais il etait alle m'attendre a mon logis, ou 
je le trouvai en arrivant, quoiqu'il fiit dix heures 
du soir. Sa presence me ehagrina. Il s'apergut faci- 
lement de la contrainte qu'elle me causait. « Je suis 
sur, me dit-il sans deguisement, que vous meditez 
quelque dessein que vous voulez mecacher; je le 
vois a votre air. » Je lui repondis assez brusque- 
ment que je n'etais pas oblige de lui rendre compte 
de tous mes desseins. « Non, reprit-il ; mais vous 
m'avez toujours traite en ami, et cette qualite sup- 
pose un peu de confiance et d'ouverture. » II me 
pressa si fort et si longtemps de lui decouvrir mon 
secret, que, n'ayant jamais eu de reserve avec lui, 
je lui fis l'entiere confidence de ma passion. Il la 
recut avec une apparence de mecontentement qui 
me fit fremir. Je me repentis surtout de l'indiscr6- 
tion avec laquelle je lui avais decouvert le dessein 
de ma fuite. II me dit qu'il etait trop parfaitement 
mon ami pour ne pas s'y opposer de tout son pou- 
voir; qu'il voulait me representer d'abord toutce 
qu'il croyait capable de m'en detourner ; mais que 
si je ne renongais pas ensuite a cette miserable re- 



PREMIERE PARTIE. 2* 

solution, il avertirait des personnes qui pourraient 
1'arreter a coup sur. II me tintla-dessus un discours 
serieuxqui dura plus d'un quart d'heure, etquifinit 
encore par la menace de me denoncer, si je ne lui 
donnais ma parole de me conduire avec plus de 
sagesse et de raison. 

J'etais au desespoir de m'etre trahi si rnal a pro- 
pos- Cependant, l'amour m'ayant ouvert extr£me- 
ment l'espnt depuis deux ou trois heures, je fis 
attention que je ne lui avais pas decouvert que mon 
dessein devait s'executer le lendemain, et jeresolus 
de le tromper a lafaveurd'une equivoque. «Tiberge, 
lui dis-je, j'ai era jusqu'a present que vous etiez 
mon ami, et j'ai voulu vous eprouver par cette con- 
fidence. II est vrai que j'aime, je ne vous ai pas 
trompe" ; mais pour ce qui regarde mafuite, ce n'est 
point une entreprise a former au hasard. Venez me 
prendre demain a neuf heures, je vous ferai voir, 
s'il se peut, ma mailresse, et vous jugerez si elle 
merite que je fasse cette demarche pour elle. » II 
me laissa seul, apres mille protestations d'amitie. 

J'employaima nuita mettre ordre a mes affaires; 
et m'etant rendu a I'hotellerie de mademoiselle 



22 MAN ON LESCAUT 

Manon vers !a pointe 4u jour, je la trouvai qui 
m'attendait. Elle 6tait & sa fen&tre, qui donnail sur 
la rue ; de sorte que, m'ayant apercu, elle vint 
m'ouvrir elle-meme. Nous sortimes satis bruit. Elle 
n'avail point d'autre equipage que son linge, doiaf 
je me chargeai moi-meme ; Ja chaise e"tait en etat 
de partir, nous nous eloignames aussitdtde la ville. 

Je rapporterai dans la suite quelle fut la conduite 
de Tiberge lorsqu'il s'apergut que je 1'avais trompe\ 
Son zele n'en devint pas moins ardent. Vous verrez 
a quel.exces il le porta, et combien je devrais ver- 
ser de larmes en songeant quelle en a toujours etc 5 
la recompense. 

Nous nous hatames tellement d'avauoer, que 
nous arrivames a Saint-Denis avant la nuit. J'avais 
couru a cheval a cote de la chaise, ce qui ne nous 
avait guere permis de nous entretenir qu'en chan- 
geant de che^aux; mais lorsque nous nous vimes 
si proche de P&is, c'est-a-dire presque en surete, 
nous primes le temps de nous rafraichir, n'ayant 
rien mange depuis notre depart d'Amiens. Quelque 
passionne que je fusse pour Manon, elle sut me 
persuader quelle ne l'etait pas moins pour moi. 



PREMIERE PARTIE. 23 

Nous etions si peu reserves dans nos caresses, que 
nous n'avions pas la patience d'attendre que nous 
fussions seuls. Nos postilions et nos hfites nous 
regardaient avec admiration ; et je remarquai qu'ils 
etaient surpris de voir deux enfants de notre age 
qui paraissaient s'aimer jusqu'a la fureur. 

Nos projets de mariage furent oublies a Saint- 
Denis; nous fraudames les droits de l'Elglise, et 
nous nous trouvames epoux sans y avoir fait re- 
flexion. Ii est sur que, du naturel tendre et constant 
dont je suis, j'etais heureux pour toute ma vie, si 
Manon m'eut ete fidele. Plus je la connaissais, plus 
je decouvrais en elle de nouvelles qualites aimables. 
Son esprit, son coeur, sa douceur et sa beaute for- 
maient une chaine si forte et si charm ante, que 
j'aurais mis tout mon bonheur a n'en sortir jamais. 
Terrible changement I Ce qui fait mon desespoir a 
pu faire ma Micite. Je me trouve ie plus malheu- 
reux de tous les hommes par cette meme Constance 
dont je devais attendre le plus doux de tous les 
sorts et les plus parfaites recompenses de 1'amour. 

Nous primes un appartement meable a Paris; ce 
fut dans la rue V..., et, pour mon malheur, aupres 



24 MANON LESCAUT. 

de la maison de monsieur de B***, celebre fermier 
general- Trois semaines se passerent, pendant les- 
quelles j'avais ete" si rempli de ma passion, que 
j'avais peu songe a ma famille et au chagrin que 
mon pere avait du ressentir de mon absence. Ce- 
pendant, comme la debauche n' avait nulle part a 
ma conduite, et que Manon se comportait aussi 
avec beaucoup de retenue, la tranquillite ou nous 
vivions servit a me faire rappeler peu a peu l'idee 
de mon devoir. 

Je resolus de me reconcilier', s'il &ait possi- 
ble, avec mon pere. Ma maitresse etait si aimable, 
que je ne doutais point qu'elle ne put lui plaire, 
si je trouvais le moyen de lui faire connaitre sa 
sagesse et son merite ; en un mot, je me flattais 
d'obtenir de lui la liberie de 1'epouser, ayant e"te" 
desabuse" de l'esperance de le pouvoir sans son con- 
sentement. Je communiquai ce projet a Manon , et 
je lui fis entendre qu'outre les motifs de l'amour et 
du devoir, celui de la necessity pouvait y entrer 
aussi pour quelque chose , car nos fonds etaienl 
extremement alteres, et je commencais a revenir 
de l'opinion qu'ils etaient inepuisables. Manon recut 



PREMIERE PARTIE. 25 

froidement cette proposition. Cependant les diffi- 
cultes qu'eile y opposa n'etant prises que de sa 
tendresse meme et de la crainte de me perdre , si 
mon pere n'entrait point dans notre dessein apres 
avoir connu le lieu de notre retraite, je n'eus pas le 
moindre soupgon du coup cruel qu'on se preparait 
a me porter. A l'objection de la necessite, elle repon- 
dit qu'il nous restait encore de quoi vivre quelques 
semaines, et qu'eile trouverait apres cela des res- 
sources dans l'affection de quelques parents a qui 
elle ecrirait en province. Elle adoucit son refus par 
des caresses si tendres et si passionnees, que moi, 
qui ne vivais que dans elle, et qui n'avais pas la 
moindre defiance de son coeur, j'applaudis a toutes 
ses reponses et a toutes ses resolutions. Je lui avais 
laisse les dispositions de notre bourse et le soin de 
payer notre depense ordinaire. Je m'apercus peu a 
peu que notre table 6tait mieux servie, et qu'eile 
s'etait donne quelques ajustements d'un prix consi- 
derable. Comme je n'ignorais pas qu'il devait nous 
rester a peine douze on quinze pistoles, je lui mar- 
quai mon etonnement de cette augmentation appa- 
rente de notre opulence. Elle me pria, en riant, 



26 MANON LESCAUT. 

d'etre sans embarras. « Ne vous ai-je pas prorois, 
me dit-elle, que je trouverais des ressources ? » Je 
1'aimais avec trop de simplicite pour m'alaraer 
facilement. 

Un jour que j'etais sorti I'apres-midi et que je 
1'avais avertie que \t serais dehors plus longtemps 
qu'a 1'ordinaire, j© fus etonne qu'a mon retour on 
me fit attendre deux ou trois minutes a la porte. 
Nous nations servis que par une petite fille qui etait 
a peu pres de notre age. litant venue m'ouvrir, je 
lui demandai pourquoi elle avait tarde si longtemps. 
Elle me repondit d'un air embarrasse qu'elle ne m'a- 
vait point entendu frapper. Je n'avais frappe qu'une 
fois ; je lui dis : « Mais si vous ne m'avez point 
entendu, pourquoi etes-vous done venue m'ot»vrir?» 
Cetle question la deconcerta si fort que, n'ayant 
point assez de presence d'esprit pour y repondre, 
elle se mit a pleurer, en m'assurant que ce n'etait 
point sa faute, et que madame lui avait defendu 
d'ouvrir la porte jusqu'a ce que monsieur de B*** 
fut soni par 1'autre escalier qui repondait au cabi- 
net. Je demeurai si confus, que je n'eus point la 
force d'entrer dans 1'appartement. Je pris le parti 



PREMIJSRE PARTIE. 27 

de descendre, sous pretexte d'une affaire, et j'or- 
donnai a cette enfant de dire a sa maitresse que je 
retournerais dans le moment, mais de ne pas faire 
connaitre qu'elle m'eut parle de monsieur de B**\ 
Ma consternation fut si grande, que je versais des 
larmes en descendant 1'escalier, sans savoir encore 
de quel sentiment elles partaient. J'entrai dans le 
premier cafe; et, m'y etant assis pres d'une table, 
j'appuyai la tete sur mes deux mains pour y deve- 
lopper ce qui se passait dans mon coeur. Je n'osais 
rappeler ce que je venais d'entendre. Je voulais le 
conside>er comme raise illusion, et je fus pres, deux 
ou trois fois, de retourner an logis sans marquer que 
j'y eusse fait attention, II me paraissait si impos- 
sible que Manon m'eut trahi, que je craignais de lui 
faire injure en la soupgonnant. Je l'adorais, ceSa 
etait sur; je ne lui avais pas donne plus de preuves 
d'amour que je n'en avais recu d'elle; pourquoi 
1'aurais-je accusee d'etre moins sincere et moins 
constante que moi 1 Quelle raison aurait-elle eue 
de me tromper ? If n'y avait que trois heures qu'elle 
m'avait accable de ses plus tendres caresses, et 
qu'elle avait recu les miennes avec transport ; je ne 



28 MANON LESCAUT. 

connaissais pas mieux mon coeur que le sien. Non, 
non, repris-je, il n'est pas possible que Manon me 
trahisse. Elle n'ignore pas que je ne vis que pour 
elle ; elle sait trop bien que je l'adore : ce n'est pas 
la un sujet de me hair. 

Cependant la visite et la sortie furtive de mon- 
sieur de B*** me causaient de l'embarras. Je rappe- 
lais aussi les petites acquisitions de Manon, qui 
me semblaient surpasser nos richesses presentes. 
Cela paraissait sentir les liberalites d'un nouvel 
amant. Et cette confiance qu'elle m'avait marquee 
pour des ressources qui m'etaient inconnues ? 
J'avais peine a donner a tant d'enigmes un sens 
aussi favorable que mon coeur le souhaitait. 

D'un autre c6te, je ne l'avais presque pas perdue 
devue depuis que nous etions a Paris. Occupations, 
promenades, divertissements, nous avions toujours 
ete l'un a cote de l'autre : mon Dieu ! un instant de 
separation nous aurait trop affliges. II fallait nous 
dire sans cesse que nous nous aimions ; nous se- 
rions morts d'inquietude sans cela. Je ne pouvais 
done m'imagmer presque un seul moment ou Manon 
put s'etre occupee d'un autre que moi. 



PREMIERE PARTIE. 29 

A la fin, je eras avoir trouve )" sienoument de ce 
mystere. Monsieur de B***, dis-je en moi-meme, 
est un homme qui fait de grosses affaires et qui a 
de grandes relations; les parents de Manon se seront 
servis de cet homme pour lui faire tenir quelque 
argent. EUe en a peut-etre deja recu de mi ; il est 
venu aujourd'hui lui en apporter encore. Elle s'est 
fait sans doute un jeu de me le cacher, pour me 
surprendre agreablement. Peut-etre m'en aurait- 
elle parte si j'etais rentre a 1'ordinaire, au lieu de 
venir ici m'affliger ; elle ne me le cachera pas du 
moins lorsque je lui en parlerai moi-meme. 

Je me remplis si forlement de cette opinion, 
qu'elle eut la force de diminuer beaucoup ma tris- 
tesse. Je retournai sur-le-champ au logis. J'em- 
brassai Manon avec matendresse ordinaire. Elle me 
recut fort bien. J'etais tente d'abord de lui decou- 
vrir mes conjectures, que je regardais plus que 
jamais comme certaines; je me retins, dans 1'espe- 
rance qu'il lui arriverait peut-etre de me prevenir 
en m'apprenant tout ce qui s'etait pa^s& 

On nous servit a souper. Je me mis a table d un 
air fort gai ; mais, a la lumiere de la chandelle qui 



30 MANON LESCA.UT. 

etait entre elle et moi, je crus apercevoir de la tm 
tesse sur le visage et dans les yeux de ma chere 
maitresse. Cette pensee m'en inspira aussi. Je re- 
marquai que ses regards s'attachaient sur moi 
d'une autre facon qu'ils n'avaient accoutume. Je 
ne pouvais demeler si c'&ait de ramour ou de la 
compassion, quoiqu'il me parut que c'etait un sen- 
timent doux et languissant. Je la regardai avec la 
mfeme attention; et peut-Stre n'avait-elle pas moins 
de peine a juger de la situation de mon coeur par 
mes regards. Nous ne pensions ni a parler ni a 
manger. Enfin je vis tomber des larmes de ses 
beaux yeux : perfides larmes! 

« Ah! Dieu, m'ecriai-je, vous pleurez, ma chere 
Manon vous etes affiigee jusqu'a pleurer, et 
vous ne me dites pas un seul mot de vos peines! * 
Elle ne me repondit que par quelques soupirs qui 
augmenterentmon inquietude. Jeme levaien trem- 
blant, jela conjurai avectous les empressements 
de l'amour de me decouvrir le sujet de ses pleuis ; 
j'en versai moi-meme en essuyant les siens ; j'etais 
plus mort que vif. Un barbare aurait ete attendri 
des temoignages de ma douleur et de ma crainte. 



PREMIERE PARTIE. 31 

Dans le temps que j'etais ainsi tout occupe d'elle, 
j'entendis le bruit de plusieurs personnes qui mon- 
taient l'escalier. On frappa doucement a la porte. 
Manon me donna un baiser ; et, s'echappant de mes 
bras, ielle entra rapidement dans le cabinet, qu'elle 
ferma aussitdt sur elle. Je me figurais qu'&ant nn 
pen en desordre, elle voulait se cacher aux yeux des 
etrangers qui avaient frappe. J'allai leur ouvrir moi- 
mfeme. 

A peine avais-je ouvert, que je me vis saisir par 
trois hommes que je reconnus pour les laquais de 
mon pere. lis ne me firent point de violence ; mais 
deux d'entre eux m'ayant pris par les bras, le trol- 
sieme visita mes poches, dont il tira un petit cou ■ 
teau qui etait le seul fer que j'eusse sur moi. lis me 
demanderent pardon de la necessiteoit ils etaient de 
me manquer de respect ; ils me dirent naturellement 
qu'ils agissaient par l'ordre de mon pere, et que mon 
frere aine m'attendait en bas dans un carrosse. J'e- 
tais si trouble, que je me laissai conduire sans resis- 
ter et sans repondre. Mon frere e'tait effectivement a 
m'attendre. On me mit dans le carrosse aupres de 
lui; et le coclier, qui avait ses ordres, nous con- 



32 MANON LESCAUT. 

duisit a grand train jusqu'a Saint-Denis. Mon frere 
m'embrassa tendrement, mais il ne me parla point, 
de sorte que j'eus tout le loisir dont j'avais besoin 
pour rever a mon infortune. 

J'y trouvai d'abord tant d'obscurite\ que je ne 
?oyais pas de jour a la moindre conjecture. J'etais 
trahi cruellement ; mais par qui ? Tiberge fut le pre- 
mier qui me vint a l'espnt. Traitre ! disais-je, c'est 
fait de ta vie, si mes soupcons se trouvent justes. 
Cependant je fis reflexion qu'il ignoraitle lieu de ma 
demeure, et qu'on ne pouvait par consequent l'avoir 
appris de lui. Accuser Manon, c'est de quoi mon 
cceur n'osait se rendre coupable. Cette tristesse 
extraordinaire dont je l'avais vue comme accablee, 
ses larmes, le tendre baiser qu'elle m'avait donne 
en se relirant, me paraissaient bien une enigme ; 
mais je me sentais porte" a l'expliquer comme un 
pressentiment de notre malheur commun; et dans 
le temps que je me desesperais de l'accident qui 
m'arrachait a elle, j'avais la credulite" de m'ima- 
giner qu'elle etait encore plus a plaindre que moi. 

Le resultat de ma meditation fut de me persuader 
que j'avais ete apercu dans les rues de Paris par 



PREMIERE PARTIE. 33 

quelques personnes de connaissance qui en avaient 
donne avis a mon pere. Cette pensee me consola. Je 
comptais en etre quitte pour des reproches, ou pour 
quelques mauvais traitements qu'il me faudrait 
essuyer de l'autorit6 paternelie. Je resolus de les 
souffrir avec patience et de promettre tout ce 
qu'on exigerait de moi, pour faciliter 1'occasion 
de retourner plus promptement a Paris, et d'aller 
rendre la vie et la joie a ma chere Manon. 

Nous arrivames en peu de temps a Saint-Denis. 
Mon frere, surpris de mon silence, s'imagina que 
c'etait un effet de ma crainte. II entreprit de me 
consoler, en m'assurant que je n'avais rien a re- 
douter de la severite de mon pere, pourvu que je 
fusse dispose a rentrer doucement dans le devoir 
et a menter l'affection qu'il avait pour moi. II me 
fit passer la nuit a Saint-Denis, avec la precaution 
de faire coucher les trois laquais dans ma chambre. 

Ce qui me causa une peine sensible, fut de me 
voir dans la meme h&tellerie ou je m'etais arrSte 
avec Manon en venant d'Amiens a Paris. L'hdte et 
les domestiques me reconnurent, et devinerent en 
meme temps laverite'de mon histoire. J'entendis 



34 MANON LESCAUT. 

dire a Thote : « Ah ! c'est ce joli monsieur qui pas- 
sait, il y a six semaines, avec une petite demoiselle 
qu'il aimait si fort! qu'elle e"tait charmante! Les 
pauvres enfants, comme ils se caressaient ! Pardi, 
c'est dommage qu'on les ait separesl » Jefeignais 
de ne rien entendre, et je me laissais voir le moins 
qu'il m'etait possible. 

Mon frere avait a Saint-Denis une chaise a deux 
dans laquelle nous partimes de grand matin, et 
nous arrivames chez nous le lendemain au soir. II 
▼it mon pere avant moi, pour le prevenir en ma 
faveur en lui apprenant avec quelle douceur je 
m'etais laisse" conduire; de sorte que j'en fus recu 
moins durement que je ne m'y e"tais attendu. II se 
contenta de me faire quelques reproches ggneraux 
sur la faute que j'avais commise en m'absentant 
sans sa permission. Pour ce qui regardait ma mai- 
tresse, il me dit que j'avais bien merite ce qui 
venait de m'arriver, en me livrant a une inconnue; 
qu'il avait eu meilleure opinion de ma prudence; 
mais qu'il esperait que cette petite aventure me 
rendrait plus sage. Je ne pris ce discours que dans 
le sens qui s'accordait avec mes idees. Je remerciai 



PREMIERE PARTIE. 35 

mon pere de la bonte qu'il avait de me pardonner, 
et je lui promis de prendre une conduite plus so«- 
mise et plus reg!6e. Je triomphais au fond du coeur ; 
car, de la maniere dont les choses s'arrangeaient, 
je ne doutais point que je a'eusse la liberte de 
me derober de la maison meme avant la fin de la 
nuit. 

On se mit a table pour sduper; on me railla sur 

ma conquete d'Amiens et sur ma fuite avec cette 

fidele maitresse. Je recus les coups de bonne grace ; 

j'elais meme charme qu'il me fut permis de m'en- 

tretenir de ce qui m'occupait continuellement l'es- 

prit ; mais quelques mots laches par mon pere me 

firent preter 1'oreille avec la derniere attention. II 

paria de perfidie et de service interesse" rendu par 

M. de B***. Je demeurai interdit en lui entendant 

prononcer ce nom, et je le priai humblement de 

s'expliquer davantage. II se tourna vers mon frere, 

pour lui demander s'il ne m'avait pas raconte toute 

'histoire. Mon frere lui repondit que je lui avais 

paru si tranquille sur la route, qu'il n'avait pas cru 

que j'eusse besoin de ce remede pour me guenr de 

ma folie. Je remarquai que mon pere balancait s'il 



36 MANON LESCAUT. 

acheverait de s'expliquer. Je l'en suppliai si in- 
stamment, qu'il me salisfit, ou plutdt qu'il m'assas- 
sina cruellement par le plus horrible de tous les 
recits. 

II me demanda d'abord si j'avais toujours eu la 
simplicity de croire que je fusse aime de ma mai- 
tresse. Je luidis hardimentquej'en etais si sur, que 
rien ne pouvait m'en donner la moindre defiance. 
« Ah ! ah 1 ah ! s'ecria-t-il en riant de toute sa force, 
cela est excellent! Tu es une jolie dupe, et j'aime a 
te voir dans ces sentiments-la. C'est grand dommage, 
mon pauvre chevalier, de te faire entrer dans l'or- 
dre de Malte, puisque tu as tant de disposition a 
faire un mari patient et commode. » II ajouta mille 
railleries de cette force sur ce qu'il appelait ma sot- 
tiseet macredulite. 

Enfin, comme je demeurais dans le silence, il 
continua de me dire que, suivantle caleul qu'il pou- 
vait faire du temps depuis mon depart d'Amiens, 
Manon m'avait aime" environ douze jours : « Car, 
ajouva-t-il, je sais que tu partis d'Amiens le 28 de 
l'autre mois; nous sommes au 29 du present; il y 
en a onze que monsieur deB*** m'a ecrit; je suppose 



PREMIERE PARTIE. 37 

qu'il lu! en ait fallu huit pour lier une parfaite con- 
naissance avec ta maitresse ; ainsi, qui 6te onze et 
huit de trente-un jours qu'il y a depuis le 28 d'un 
mois jusqu'au 29 de l'autre, reste douze, un peu 
plus ou moins.»La-dessus les eclats de rire recom- 
mencerent. 

J'ecoutais tout avec un saisissement de coeur au- 
quel j'apprehendais de ne pouvoir resister jusqu'a 
la fin de cette triste comedie. « Tu sauras done, 
repritmon pere, puisque tu l'ignores, que M. de B*** 
a gagne le coeur de ta princesse ; car il se inoque de 
moi de pretendre me persuader que e'est par un 
zele desinteresse pour mon service qu'il a voulu te 
1'enlever. C'est bien d'un homme tel que lui, de qui 
d'ailleurs je ne suis pas connu, qu'il faut attendre 
des sentiments si nobles 1 II a su d'elle que tu es 
mon fils, et, pour se delivrer de tes importunites, il 
m'a ecritle lieu de ta demeure et le desordre ou tu 
vivais, en me faisant entendre qu'il fallait main- 
forte pour s' assurer de toi. II s'est offert de me faci- 
liter les moyens de te saisir au collet; et c'est par 
sa direction et celle de ta maitresse meme que ton 
frere a trouvG le moment: de te prendre sans vert. 



38 MANON LESCAUT. 

F6Iicite-toi maintenant de la duree de ton triomphe. 
Tu sais vaincre assez rapidement, chevalier; mais 
tu ne sais pas conserver tes conqueles. » 

Je n'eus pas la force de soutemr plus tongtemps 
on discours dont chaque mot m' avail perce" le coeur, 
Je me levai de table, et je n'avais pas fait quatre 
pas pour sortir de la salle que je tombai sur le plan- 
cher, prive de sentiment et de connaissance. Oa me 
Ies rappela par de prompts secours. J'ouvris les 
yeux pour verser un torrent de pleurs, et la bouche 
pour proferer les plaintes les plus tristes et les plus 
touchantes. Mon pere, qui m'a toujours aime ten- 
drement, s'employa avec toute son affection pour 
me consoler. Je l'ecoutais, mais sans l'entendre. Je 
me jetai a ses genoux ; je le conjurai, en joignant les 
mains, de me laisser retourner a Paris, pour aller 
poignarder de B***. « Non, disais-je, il n'a pas 
gagne le cceur de Manon ; il lui a fait violence, il 1'a 
seduite par un charme ou par un poison ; il 1'a peut- 
etre forcee brutalement. Manon m'aime. Nele sais- 
je pas bien? II 1'aura menacee, le poignard a la 
main , pour la contraindre de m'abandonner. Que 
n'aura-t-il pas fait pour me ravir une si charmante 



PREMIERE PART1E. 39 

maftresse ! dieux ! dieux ! serait-il possible que 
Manon m'eut trahi et qu'elle eut cesse de m'ai- 
mer?» 

Gomme je parlais toujours de retourner prompte- 
ment a Paris, et que je me levais meme a tous mo- 
ments pour cela, mon pere vit bien que, dans le 
transport ou j'etais, rien ne serait capable de m'ar- 
reter. II me conduisit dans une chambre haute, ou 
il laissa deux domestiques avec moi, pour me gar- 
der a vue. Je ne me possedais point ; j'aurais donne 
mille vies pour etre seulement un quart d'heure a 
Paris. Je compns que, mutant declare si ouverte- 
ment, on ne me permettrait pas aise"ment de sortir 
de ma chambre. Je mesurai des yeux la hauteur des 
fenetres. Ne voyant nulle possibilite de m'echappei 
par cette voie, je m'adressai doucement a mes deux 
domestiques. Je m'engageai, par mille serments, a 
faire un jour leur fortune, s'ils voulaient consentir 
anion evasion. Je les pressai, je les caressai, je 
les mena$ai ; mais cette tentative fut encore inu- 
tile. Je perdis alors toute esperance ; je r&olus de 
mourir, et je me jetai sur un lit avec le dessein de 
ne le quieter qu'avec la vie. Je passai la nuit et le 



40 MANON LESCAUT. 

jour suivant dans cette situation. Je refusaila nour- 
riture qu'on m'apporta le lendemain. 

Mon pere vint me voir 1'apres-midi. II eutlabont6 
de flatter mes peines par les plus douces consola- 
tions. II ra'ordonna si absolument de manger quel- 
que chose, que je le fis par respect pour ses ordres. 
Quelques jours se passerent, pendant lesquels je m 
pris rien qu'en sa presence et pour lui obeir. II 
continuait toujours de m'apporter les raisons qui 
pouvaient me ramener au bon sens et m'inspirer 
du mepris pour l'infidele Manon. II est certain que 
je ne i'estimais plus : comment aurais-je estime la 
plus volage et la plus perfide de toutes les creatu- 
res? Mais son image, les traits charmants que je 
portais au fond du cceur, y subsistaient toujours. 
Jeme sentais bien. Je puis mourir, disais-je; je le 
devrais merce, apres tant de honte et de douleur; 
mais je souffrirais mille morts sans pouvoir oublier 
1'ingrate Manon. 

Mon pere etait surpris de me voir toujours si for- 
tement louche; il me connaissait des principes 
d'honneur, et, ne pouvaut douter que sa trahison 
neme la fitmepriser, il s'imagina que ma Constance 



PREMIERE PAKTIE. 44 

venait moins de cette passion en particulier que 
d'un penchant general pour les femmes. II s'attacha 
tellement k cette pensee, que, ne consultant que sa 
tendre affection, il vint un jour m'en faire l'ouver- 
ture. « Chevalier, me dit -il, j'ai eu dessein jusqu'a 
present de te faire porter la croix de Make; mais je 
vois que tes inclinations ne sont point tournees dc 
ce c6te-la. Tu aimes les jolies femmes ; je suis d'avis 
de t'en chercher une qui te plaise. Explique-moi 
naturellement ce que tu pensesla-dessus. » 

Je lui repondis que je ne mettais plus de distinc- 
tion entre les femmes, et qu'apres le malheur qui 
venait de m'arriver, je les detestais toutes egale- 
ment. « Je t'en chercherai une, reprit mon pere en 
souriant, qui ressemblera a Manon, et qui sera plus 
fidele. — Ah ! si vous avez quelque bonte pour moi, 
lui dis-je, c'est elle qu'il faut me rendre. Soyez sur, 
mon cher pere, qu'elle ne m'a point trahi; elle 
n' est pas capable d'une si noire et si cruelle la- 
chete. C'est le perfide de B*** qui nous trompe, 
vous, elle et moi. Si vous saviez combien elle est 
tendre et sincere, si vous la connaissiez, vous I'ai- 
nieriez vous-meme. — Vous etes un enfant, repartit 



43 MAN0N LESCAUT. 

mon pere. Comment pouvez-vous vous aveugler 
jusqu'a ce point, apres ce que je vous ai raconte" 
d'elle? C'est elle-meme qui vous alivre a votrefrere. 
Vous devriez oublier jusqu'a son nom, et profite, 
si vous etes sage, de I'indulgence que j'ai pour 
vous. »> 

Je reconnaissais trop clairement qu'il avait rai- 
son. C'etait un mouvement involontaire qui me 
faisait prendre ainsi le parti de mon infidele. 
« Helas ! repris-je apres un moment de silence, il 
n'est que trop vrai que je suis le malheureux objet 
de la plus lache de toutes les perfidies. Oui, conti- 
nuai-je en versant des larmes de depit, je vois bien 
«jue je ne suis qu'un enfant. Ma credulite ne leur 
ioutait guere a tromper. Mais je sais bien ce que 
f ai a faire pour me venger. » Mon pere voulutsavoir 
quel etait mon dessein : « J'irai a Paris, lui dis-je, 
je mettrai le feu a la maison de B***, et je 1c bru- 
lerai tout vif avec la perfide Manon. « Cet emporte- 
ment fit rire mon pere, et ne servit qu'a me faire 
garder plus etroitement dans ma prison. 

J'ypassai six mois entiers, pendant le premier 
desquels il y eut peu de changement dans mesdis- 



PREMIERS PARTIS. 13 

positions. Tous mes sentiments n'etaient qu'une 
alternative perpetuelle de haine et d'amour, d'es- 
perance ou de de"sespoir, selon l'idee sous laquell 
Manon s'offrait a inon esprit. Tantot je ne coaside"- 
rais en elle que la plus aimable de toutes les filles, 
et je languissais du desir de la revoir; taat6t je 
n'y apercevais qu'une lache etperfide maitresse, et 
je faisais mille sermentsde ne lachercherque pour 
la punir. 

On me donna des livres qui servirent a rendre un 
peu de tranquillite a mon 4me. Je relus tous mes 
auteurs. J'acquis de nouvelles eonnaissances. Je 
repris un gout infini pour l'etude. Vous verrez de 
quelle utilite il me fut dans la suite. Les iumieres 
que je devais a l'amour me firent trouver de la 
clarte dans quantite" d'eadroits d'Horace et de Vir- 
gile, qui m'avaient pare obscurs auparavant. Jefisun 
commentaire amouraux sur le quatrieme livre de 
1'Eneide; je le destine a voir le jour, et je me flatte 
que le public en sera satisfait. Helas! disais-je en 
le faisant, c'etait un coeur lei que le mien qu il fal- 
lait a la fidele Didon ! 

Tiberge vint me voir un jour dans ma prison. Je 



44 MANON LESCAUT. 

lus surpris du transport avec lequel il m'embrassa. 
Je n'avais point encore eu de preuves de son affec- 
tion, qui pussentmelafaire regarderautrementque 
Gomme une simple amitie de college, telle qu'elle 
se forme entre des jeunes gens qui sont a peu pres 
du meme age. Je le trouvai si change" et si form6 
depuis cinq ou six nois que j'avais passes sans le 
voir, que sa figure et le ton de son discours m'ins- 
pirerent.du respect. II me paria en conseiller sage 
plutot qu'en ami d'ecole. li plaignit l'egarement 
ou j'dtais tombe. II me telicitade ma guerison, qu'il 
croyait avanc^e ; enfin il m'exhorta a profiler de 
cette erreur de jeunesse pour ouvrir les yeux sur la 
vanite des plaisirs. Je le regardai avec 6tonnement3 
il s'en aperQut. 

« Mon cher chevalier, me dit-il, je ne vous dis 
rien qui ne soit solidement vrai, et dont je ne me 
sois convaincu par un s6rieux examen. J'avais au- 
tant de penchant que vous vers la volupte ; mais le 
ciel m'avait donne en meme temps du gout pour la 
vertu. Je me suis servi de ma raison pour compa- 
rer les fruits de Tune et de l'aulre, et jen'aipas 
tarde longtemps a decouvrir leurs differences. Le 



PREMIERE PARTIE. 45 

secours du ciel s'est joint a mes reflexions. J'ai 
congu pour le monde un mepris auquel il n'y a rien 
d'egal. Devineriez-vous ce qui m'y retient, ajouta- 
t-il, et ce qui m'empeche de recourir a la solitude? 
C'est uniquement la tendre amitie que j'ai pour 
vous. Je connais 1'excellence de votre coeur etde 
voire esprit ; il n'y a rien de bon dont vous ne puis- 
siez vous rendre capable. Le poison du plaisir vous 
a fait ecarter du chemin. Quelle perte pour la 
verlu! Votre fuite d'Amiens m'a cause tant de dou- 
leur, que je n'aipasgoute depmsun seul moment de 
satisfaction. Jugez-en par les demarches qu'elle m'a 
fait faire. » II me raconta qu'apres s'etre apercu 
que je l'avais trompe et que j'elais parti avec ma 
maitresse, il etait monte a cheval pour me suivre; 
maisqu'ayant surlui quatre ou cinq heures d'avance, 
il lui avait ete impossible de me joindre ; qu'il etait 
arrive neanmoins a Saint-Denis une demi-heure 
apres mon depart; qu'etant bien certain que je me 
serais arrete a Paris, il y avait passe six semaines 
amechercher inutilement; qu'il allait dans tous 
les lieux ou il se flattait de pouvoir me trouver, et 
qu'un jour enfin il avait reconnu ma maitresse a la 



46 MANON LESCAUT. 

come"die; qu'elle y elaitdans une parure si ecla- 
tante, qu'il s'Gtait imagine qu'elle devait cette for- 
tune a unnouvel amant; qu'il avait suivi son car- 
rosse jusqu'a sa maison, et qu'il avait appris d'un 
domestique qu'elle etait entretenue par les libera- 
lites de M. de B***.» Je ne m'arretai point la, conti- 
nua-t-il ; j'y retournai le lendemam pour ap prendre 
d'eile-meme ce que vous etiez devenu. Elle me 
quitta brusquement, lorsqu'elle m'entendit parlei 
devous, etjefus oblige derevenir en province sans 
aucun autre eclaircissement. J'y appris votre aven- 
ture et la consternation extreme qu'elle vous a 
causee ; mais je n'ai pas voulu vous voir sans Stre 
assure de vous trouver plus tranquille. 

— Vous avez done vu Manon ? lui repondis-je en 
soupirant. Helas ! vous etes plus heureux que moi, 
qui suis condamne a ne la revoir jamais ! II me fit 
des reproches de ce soupir qui marquait encore de 
la faiblessepour elle. II me flatta si adroitement sur 
la bo rite de raon caractere et sur mes inclinations, 
qu'il me fit naitre, des cette premiere visite, une 
forte envie de renoncer comme lui a tons les plai- 
sirs du siecle pour entrer dans i'etat ecclesiastique. 



PBEMlfeRE PARTJB. 41 

Je goutai teliement cette idee, que, iorsque je me 
trouvai seul, je ne m'occupai plus d'autre chose. Je 
me rappelai les discours ae M. l'eveque d'Amiens, 
qui m'avait donne le meme conseil, et les presages 
heureux qu'il avait formes en rm faveur, s'il m'ar 
rivait d'embrasser ce parti. La piete" se mela aussi 
dans mes considerations. Je menerai une vie sage 
et chretienne, disais-je; je m'oceuperai de l'etude 
et de la religion, qui ne me permettront point de 
penser aux dangereux plaisirs de 1'amour. Je me- 
priserai ce que le commun des homines admire ; ei 
comme je sens assez que mon coeur ne desirera que 
ce qu'il estime, j'aurai aussi peu d'inquietudes que 
de desirs. 

Je formai la-dessus, d'avance, un systeme de vie 
paisible et solitaire. J'y faisais entrer une maison 
£cartee, avec un petit bois et un ruisseau d'eau 
douce au bout du jardin, une bibliotheque com- 
posed de livres choisis, un petit ncmbre d'amis 
vertueux et de bon sens, une table propre, mais 
frugale et moderee. J'y joignais un commerce de 
lettres avec un ami qui ferait son sejour a Paris, et 
qui m'informerait des nouvelles publiques, moins 



48 MANON LESCAUT. 

pour satisfaire ma curiosite que pour me faire un 
divertissement des folles agitations deshommes.Ne 
serai-je pas heureux? ajoutais-je; toutes mes pre- 
tentions ne seront-elles point remplies? II est cer- 
tain que ce projet flattait extremement mes incli- 
nations. Mais a la fin d'un si sage arrangement, je 
sentais que mon cceur attendait encore quelque 
chose, et que pour n'avoir rien a desirer dans la 
plus charmante solitude, il fallait y etre avec 
Manon. 

Cependant, Tiberge continuant de me rendre de 
frequentes visites pour me fortifier dans le dessein 
qu'il m'avait inspire, je pris l'occasion d'en faire 
l'ouverture a mon pere. II me declara que son inten- 
tion etait de laisser ses enfants libres dans le choix 
de leur condition, et que, de quelque maniere que 
je voulusse disposer de moi, ii ne se reservait que 
re droit de m' aider de ses conseils. II m'en donna 
de fort sages, qui tendaient moins a me degouter 
de mon projet qu'a me le faire embrasser avec con- 
naissance. 

Le renouvellement de l'annee scolastique appro- 
chait. Je convins avec Tiberge de nous mettre en- 



PREMIERE PARTIE. 49 

semble au s^minaire de Saint-Sulpice, lui pour 
achever ses etudes de theologie, et moi pour com- 
mencer les miennes. Son mente, qui etait connu de 
1'evGque du diocese, lui fit obtenir de ce prelat un 
benefice considerable avant notre depart. 

Mon pere, me croyant tout a fait revenu de ma 
passion, ne fit aucune difficulte de me laisser par- 
tir. Nous arnvames a Paris; l'habit ecclesiastique 
prit la place de la croix de Malte, et le nom d'abbe 
des Grieux celle de chevalier. Je m'attachai a l'etude 
avec tant d'application, que je fis des progres ex- 
traordinaires en peu de mois. J'y employais une 
partie de la nuit, et je ne perdais pas un moment du 
jour. Ma reputation eut tant d'eclat, qu'on me feli- 
citait deja sur les dignites que je ne pouvais man- 
quer d'obtenir ; et sans l'avoir sol!icite\ mon nom 
fut couche sur la feuille des benefices. Lapiete n'e- 
tait pas plus negligee; j'avais de la ferveur pour 
tous les exercices. Tiberge etait charme de ce qu'il 
regardait comme son ouvrage, et je l'ai vu plusieurs 
fois rgpandre des lames en s'applaudissant de ce 
qu'il nommait ma conversion. 
Que les resolutions humaines soient sujettes a 



50 MANON LESCAUT. 

changer, c'est ce qui ne m'a jamais eause d'etonne- 
ment; une passion les fait naHre, une autre passion 
peut les detruire : mais quand je pense a la sain- 
tete de celles qui m'avaient conduit a Saint-Sulpice, 
et la joie interieure que le ciel m'y faisait gouter 
en les executant, je suis effraye" de la facilite avec 
laquelle j'ai pu les rompre. S'il est vrai que les se- 
cours celestes sont a tous moments d'une force 
egale a celle des passions, qu'on m'explique done 
par quel funeste ascendant on se trouve emportfc 
tout d'un coup loin de son devoir, sans se trouver 
capable de la moindre resistance et sans ressentir 
le moindre remords. 

Je me croyais absolument delivre" des faiblesses 
de 1'amour. II me semblait que j'aurais prefere la 
lecture dune page de saint Augustin, ou un quart 
d'heure de meditation chretienne, a tous les plaisirs 
des sens, sans excepter ceux qui m'auraient etc" 
offerts par Manon. Cependant un instant malheu- 
reux me fit retomber dans le precipice ; et ma chute 
fut d autant plus irreparable, que, me trouvant tout 
d'un coup au meme degre de profondeur d'ou j'e- 
tais sorti, les nouveaux desordres oil je tombai me 



PREMlfcKE PARTIE. 54 

porterent bien plus loin vers le fond de l'abime. 
J'avais passe presd'un an a Paris sans m'informer 
des affaires de Manon. II m'en avait d'abord coute 
beaucoup pour me fairecette violence; mais les con- 
seils toujours presents de Tiberge et mes propres re- 
flexions m'avaient fait obtenir la victoire. Les der- 
niers mois s'etaient ecoules si tranquillement, que 
je me croyais sur le point d'oublier eternellement 
cette eharmante et perfide creature. Le temps arriva 
auquel je devais soutenir un exercice public devant 
1'ecole de theologie ; je fis prier plusieurs person- 
nes de consideration de m'honorer de leur presence. 
Mon nom fut amsi repandu dans tous les quartiers 
de Paris; il alia jusqu'aux oreilles de mon infidele. 
Elle ne le reconnut pas avec certitude sous le titre 
dabbe; mais unrestede curiosite, ou peut-etrequel- 
que repentir de m'avoir trahi (je n'ai jamais pu d£- 
meler lequel de ces deux sentiments), lui fit prendre 
interet a un nom si semblable au mien ; elle vint 
en Sorbonne avec quelques autres dames. Elle fut 
presente a mon «xercic@, et sans doute qu'elie eut 
peu de peine a me remettre. 
Je n'eus pas la moindre connaissance de cette 



52 MAN0N LESCAUT. 

visite. On sait qu'il y a dans ces lieux des cabinets 
particuliers pour les dames, ou elles sont cachees 
derriere une jalousie. Je retournai a Saint-Sulpice, 
couvert de gloire et charge de compliments. II etait 
six heures du soir. On vint m'avertir, un moment 
apres mon retour, qn'une dame demandait a me 
voir. J'allai au parloir sur-le-champ. Dieux ! quelle 
apparition surprenante ! j'y trouvai Manon. C'etait 
elle, mais plus aimable et plus brillante que je ne 
1'avais jamais vue. Elle etait dans sa dix-huitieme 
annee, Ses charmes surpassaient tout ce qu'onpeut 
decrire : c'etait un air si fin, si doux, siengageant; 
l'air de 1' Amour meme ! Toute sa figure me parut 
un enchantement. 

Je demeurai interdit a sa vue; et, ne pouvantcon- 
jecturer quel e"tait le dessein de cette visite, j'atten- 
dais les yeux baisses et avec tremblement, qu'elle 
s'expliquat. Son embarras fut pendant quelque 
temps egal au mien ; mais voyant que mon silence 
continuait, elle mit la mam devant ses yeux pour 
cacher quelques larmes. Elle me dit d'un ton ti- 
mide qu'elle confessait que son infidelite meritait 
ma haine; mais que, s'll etait vrai que j'eusse jamais 



PREMIERE PARTIE. 53 

eu quelque tendresse pour elle, il y avait eu aussi 
bien de la durete a laisser passer deux ans sans 
prendre soin de l'informer de mon sort, et qu'il y 
en avait beaucoup encore a la voir dans 1'elat ou 
elle etait en ma presence, sans lui dire une parole. 
Ledesordre de mon ameen l'ecoutantne saurait 
fetre exprime. 

Elle s'assit. Je demeurai debout, le corps a demi 
tourne, n'osant l'envisager directement. Je com- 
mencai plusieurs fois une reponse que je n'eus pas 
la force d'achever. Enfin je fis un effort pour m'e- 
crier douloureusement : « Perfide Manon ! Ah ! per- 
fide! perfide! » Elle me r^peta, en pleurant a 
chaudes larmes, qu'elle ne pretendait point justifier 
sa perfidie. « Que pretendez-vous donc?m'ecriai-je 
encore. Je pretends mourir, r^pondit-elle, si 
vous ne me rendez votre coeur, sans lequel il est im- 
possible que je vive. — Deraande done ma vie, in- 
fidele ! repris-je en versant moi-meme des pleurs 
que je m'efforcai en vain de retenir ; demande ma 
vie, qui est l'unique chose qui me reste a te sacn- 
fier ; car mon coeur n'a jamais cesse d'etre a toi. » 
peine eus-je acheve ces derniers mots, qu'elle 



54 MANON LESCAUT. 

se leva avec transport pour venir m'embrasser. Elle 
m'accablademille caresses passionnees. Ellem'ap- 
pela par tous les *oms que l'amour invente pour ex- 
primer ses plus vives tendresses. Je n'y repondais 
encore qu'avec langueur. Quel passage, en effet, de 
la situation tranquille ou j'avais ete, aux mouve- 
ments tumultueuxque jesentais renaitre! J'en etais 
epouvante. Jefremissais,comme il arrive lorsqu'on 
<«e trouve la nuitdans une campagne ecartee : on se 
croit transports dans un nouvel ordre de choses ; 
on y est saisi d'une horreur secrete, dont on ne se 
remet qu'apres avoir considere longtemps tous les 
environs. 

Nous nous assimes l'un pres de l'autre. Je pris ses 
mains dans les miennes. « Ah! Manon, lui dis-je en 
la regardant d'un oeil triste, je ne m'etais pas at- 
tendu a la noire trahison dont vcaS avez paye mon 
amour. II vous etait bien facile de troroper un eceur 
dont vous etiez la soulreraine absolue, fit qui mettait 
toute sa felicite a vous plaire et a^ousobeir. Dites- 
rooi maintenant si vous en avez trouve d'aussi 
tendres et d'aussi soumis. Non, non, la nature n'en 
fait guere de la meme trenrpe que le mien. Dites- 



PREMIERE PARTIE. 55 

moi da moins si vous l'avez quelquefois regrette, 
Quel fond dois-je faire sur ce retour de bonte - qui 
vous ramene aujourd'hm pour le consoler? 3e ne 
vois que trop que vous etes plus charmante que 
jamais ; mais, au nom de toutes ies peines que j'ai 
souffertes pour vous, belle Manon, dites-moi si vous 
serez plus fidele. » 

Elle me repondit des choses si touchantes sur son 
repentir, et elle s'engagea a la fidelite par tant de 
protestations et de serments, qu'elle m'attendrii a 
un degr6 inexprimable. « Chere Manon ! lui dis-je 
avee ua melange profane d'expressions amoureuses 
et theologiques, tu es trop adorable pour ane crea- 
ture. Je me sens le coeur emporte par une delecta- 
tion victorieuse. Tout ce qu'on dit de la liberte a Saint- 
Sulpice est une chimere. Je vais perdre ma fortune 
et ma reputation pour toi, je le prevois bien; je lis 
ma destinee dans tes beaux yeux ; mais de quelles 
pertes ne serai-je pas console par ton amour ! Les 
faveurs de la fortune ne me touchent point; la 
gloire me parait une fumee; tous mes projets de vie 
ecclesiastique etaient de folles imaginations : en- 
fin, tousles biens differents de ceux que j'espere 



56 MANON LESCAUT. 

avec toi sont des biens meprisables, puisqu'ils m 
sauraient tenir un moment, dans mon coeur, contre 
un seul de tes regards. » 

En lui promettant n^anmoins un oubli general de 
ses fautes, je voulus etre informe de quelle maniere 
elle s'etait laisse seduire par de B*". Elle m'apprit 
que, l'ayant vue a sa fen&tre, il eHait devenu pas- 
sionne pour elle ; qu'il avait fait sa declaration en 
fermier general, c'est-a-dire, en lui marquant dans 
line lettre que le payement serait proportionne aux 
faveurs; qu' elle avait capitule" d'abord, mais sans 
autre dessein que de tirer de lui quelque somme 
considerable qui put servir a nous faire vivre com- 
modement ; qu'il l'avait eblouie par de si magnifi- 
ques promesses, qu'elle s'etait laisse ebranler par 
degres; que je devais juger pourtant de ses remords 
par la douleur dont elle m'avait laisse voir des t&- 
moignages la veille de notre separation ; que, mal- 
gre l'opulence dans laquelle il l'avait entretenue, 
elle n' avait jamais gout6 de bonheur avec lui, non- 
seulement parce qu'elle n'y trouvait point, me dit- 
elle, la d&icatesse de mes sentiments et l'agrement 
de mes manieres, mais parce qu'au milieu meme 



PREMIERE PARTIE. 57 

des plaisirs qu'il lui procurait sans cesse, elle por- 
tait au fond du coeur le souvenir de mon a:aour et 
le remords de son infidelite. Elle me parla de Ti- 
berge et de la confusion extreme que sa visite lui 
avait causee. « Un coup d'epee dans le coeur, ajouta- 
t-elle, m'aurait moins emu le sang. Je lui tournai le 
dos sans pouvoir soutenir un moment sa presence.)* 
Elle continua de me raconter par quels moyens 
elle avait ete instruite de mon sejour a Pans, du 
changement de ma condition et de mes exercices 
de Sorbonne. Elle m'assura qu'elle avait ete si agitee 
pendant la dispute, qu'elle avait eu beaucoup de 
peine non-seulement a retenir ses larmes, mais ses 
gemissements meme et ses cris, qui avaient ete plus 
d'une fois sur le point d'eclater. Enfin elle me dit 
qu'elle etait sortie de ce lieu la derniere, jour ca- 
cher son desordre, et que, ne suivant que le mou- 
vement de son cosur et 1'impetuosite de ses desirs, 
elle etait venue droit au seminaire, avec la resolu- 
tion d'y mourir si elle nc me trouvait pas dispose" a 
lui pardonner. 

Ou trouver un barbare qu'un repentir si vif et si 
tendre n'eut pas touche? Pour moi , je sentis dans 



58 MANON LESCAUT. 

ce moment que j'aurais sacrifie pour Manon tous les 
e>eches du monde Chretien. Je lui demandai quel 
nouvel ordre elle jugeait a propos de mettre dans 
nos affaires. EUe me dit qu'il fallait sur-le-champ 
sortir du seminaire et remettre a nous arranger 
dans un lieu plus sur. Je consentis a toutes ses 
volontes sans replique. Elle entradans son carrosse 
pour aller m'altendre au coin de la rue. Je m'echap- 
pai un moment apres sans etre apercu du portier. 
Je montai avec elle. Nous passames a la friperie ; je 
repris les galons et l'epee. Manon fournit aux frais; 
car j'etais sans un sou, et, dans la crainte que je ne 
trouvasse de l'obstacle a ma sortie de Saint-Sul- 
pice, elle n'avait pas voulu que je retournasse un 
moment a ma chambre pour y prendre mon argent, 
Mon tresor d'ailleurs etait mediocre, et elle assez 
riche des liberalites de B*** pour me"priser ce qu'elle 
me faisait abandonner. Nous conferames chez le 
fripier m6me sur le parti que nous allions prendre? 
Pour me faire valoir davantage le sacrifice qu'elle 
me faisait de B***, elle resolut de ne pas garder 
avec lui le moindre menagement. « Je veux lui 
kisser ses meubles, medit-elle, ils sontalui;mais 



PREMlfeRE PARTIE. 59 

j'emporterai , comme de justice, les bijoux et pres 
de soixante mille francs que j'ai tires de lui depuis 
deux ans. Je ne lui ai donne nul pouvoir sur moi, 
ajouta-t-elle : ainsi, nous pouvoas demeurer sans 
crainte a Paris, en prenant une maison commode 
ou nous vivrons heureusement. » 

Je lui representai que, s'il n'y avait point de peril 
pour elle, il y en avait beaucoup pour moi, qui ne 
manquerais point t6t ou tard d'etre reconnu, et qui 
serais continuellement exposS au malheur que 
j'avais deja essuye. Elle me fit entendre qu'elle 
aurait du regret a quitter Paris. Je craignais tant 
de la chagriner, qu'il n'y avait point de basard que 
je ne meprisasse pour lui plaire ; cependant nous 
trouvames un temperament raisonnable, qui fut 
de louer une maison dans quelque village voisin de 
Paris, d'ou il nous serait aise d'aller a la ville lors- 
que le plaisir ou le besoin nous y appellerait. Nous 
ehoisimes Chaillot, qui n'en est pas dloigne. Manon 
retourna sur-le-champ chez elle, J'allaj i'attendre 
a la petite porte du jardin des Tuileries. 

Elle revint, une heure apres, dans un carrosse 
de louage, avec une fille qui la servait et quelques 



60 MANON I.ESCAUT. 

malles ou ses habits et tout ce qu'elle avait de pr&» 
cieux etaient renfermes. 

Nous ne tardames point a regagner Chaillot. Nous 
iogeames la premiere nuit a I'auberge, pour nous 
donnerle temps de chercher une maison, ou du 
moins un appartement commode. Nous en trou- 
vames, des le lendemain, un de notre gout. 

Mon bonheur me parut d'abord etabli d'une ma- 
niere inebranlable. Manon etait la douceur et la 
complaisance menne. Elle avait pour moi des atten- 
tions si dedicates, que je me crus trop parfaitement 
dedommage" de toutes mes peines. Comme nous 
avions acquis tous deux un peu d'experience, nous 
raisonndmes sur la solidity de notre fortune. 
Soixante mille francs, qui faisaient le fonds de nos 
richesses, n' etaient point une somme qui put s'e- 
tendre autant que le cours d'une longue vie. Nous 
n'etions pas disposes d'ailleurs a resserrer trop 
notre depense. La premiere vertu de Manon, nbn 
plus que la mienne, n'etait pas l'economie. Voici le 
plan que je lui proposal : * Soixante mille francs, 
lui dis-je, peuvent nous soutenir pendant dix ans. 
Deux mille ecus nous suffiront chaque annee, si 



PREMlfeRE PARTIE. 6< 

nous continuous de vivre a Chaillot. Nous y mene- 
rons une vie honnete, mais simple. Notre uni- 
que depense sera pour l'entretien d'un carrosse et 
pour les spectacles. Nous nous reglerons. Vous 
aimez l'Opera, nous irons deux fois la semaine. 
Pour le jeu, nous nous bornerons tellement, que 
nos pertes ne passeront jamais deux pistoles. II 
est impossible que dans l'espace de dix ans il n'ar- 
rive point de changement dans ma famille; mon 
pere est age, il peut mourir ; je me trouverai du 
bien, et nous serons alors au-dessus de toutes nos 
autres craintes. » 

Cet arrangement n'eut pas ete la plus folle action 
de ma vie, si nous eussions et6 assez sages pour 
nous y assujettir constamment ; mais nos resolu- 
tions ne durerent guere plus d'un mois. Manon 
etait passionnee pour le plaisir; je l'etais pour 
elle : il nous naissait a tous moments de nouvelles 
occasions de depense; et, loin de regretter les 
sommes qu'elle employait quelquefois avec profu- 
sion, je fus le premier a lui procurer tout ce que 
je croyais propre a lui plaire. Notre demeure de 
Chaillot commenca meme a lui devenir a charge. 



62 MANON LESCACT. 

L'hiver approchait, tout le monde retournait a la 
ville, et la campagne devenait deserte. Sile me pro- 
posa de reprendre une maison a Paris. Je n'y con- 
sentis point; mais, pour la satisfaire en quelque 
chose, je lui dis que nous pouvions y 'ouer un 
appartement meuble, et que nous y passerions la 
nuit lorsqu'il nous arriverait de quitter trop tard 
l'assemblee ou nous allions plusieurs fois la se- 
maine; car rincommodite" de revenir si tard a 
Ghaillot etait le pretexte qu'elle apportait pour le 
vouloir quit%r. Nous nous donnames ainsi deux 
logements, l'un a la ville et l'autre a la campagne. 
Ce changement mit bientot le dernier d&ordre dans 
nos affaires, en faisant naitre deux aventures qui 
causerent notre ruine. 

Manon avait un frere qui etait garde du corps. II 
se trouva malheureusement loge\ a Paris, dans la 
m&ne rue que nous. II reconnut sa soeur en la voyant 
le matin a sa fenetre. II accourut aussitot chez nous. 
C'etait un homme brutal et sans principe's d'hon- 
neur. II entra dans notra chambre en jurant horrible- 
ment ; et comme il savait une partie des aventures 
de sa soeur, i! 1'accabla d'injures et de reproches. 



PREMIERE PARTIE. 63 

J'etais sorti un moment auparavant, ce qu' fut 
sans doute un bonheur pour lui ou pour 'jioi, qm 
n'etais rien moins que dispose a souffrir une in- 
sulte. Je ne retournai au logis qu'aprds son depart. 
La tristesse de Manon me fit juger qu'il s'etait passe 
quelque chose d' extraordinaire. Elle me raconta la 
scene facheus^ ip'elle venait d'essuyer et les me- 
naces brutales de son frere. J'en eus tantde ressen- 
timent, que j'eusse couru sur-le-champ a la ven- 
geance, si elle ne m'eut arrete par ses larmes. 

Pendant que je m'entretenais avec elledecette 
aventure, le garde du corps rentra dans ia chambre 
ou nous etions , sans s'etre fait annoncer. Je Be 
l'aurais pas recu aussi civilement que je le fis, si je 
i'eusse connu ; mais, nous ayant salues d'un air 
riant, il eut le temps de dire a Manon qu'il venait 
lui faire des excuses de son emportement ; qu'il 1'a- 
vait crue dans le desordre, et que cette opinion avait 
allume sa colere ; mais que s'etant informe qui 
j'etais d'un de nos domestiques, il avait appris de 
moi des choses si avantageuses, qu'elles lui fai- 
saient desirer de bien vivre avec nous. 

Quoique cette information qui lui venait d'un de 



64 MANON LESCAUT. 

mes laquais, eut quelque chose de bizarre et de 
choquant, je recus son compliment avec honnetete ; 
je crus faire plaisir a Manon ; elle paraissait char- 
mee de le voir porte a se reconcilier. Nous le retin- 
mes a diner. 

II se rendit en peu de moments si familier que, 
nous ayant entendus parler de notre retour a Chail- 
iot, il voulut absolument nous tenir compagnie. Ii 
fallut lui donner une place dans notre carrosse. Ce 
fut une prise de possession ; car il s'accoutuma 
bientfit a nous voir avec tant de plaisir qu'il fit sa 
maison de la notre, et qu'il se rendit le maitre, en 
quelque sorte, de tout ce qui nous appartenait. Il 
m'appelait son frere, et, sous pretexte de la liberie 
fraternelle, il se mit sur le pied d'amener tous ses 
amis dans notre maison de Chaillot et de les y trai- 
ter a nos depens. II se f& habiller magnifiquement 
a nos frais, il nous engagea meme a payer toutes 
ses dettes. Je fermais les yeux sur cette tyrannic 
pour ne pas deplaire a Manon, jusqu'a feindre de ne 
pas m'apercevoir qu'il tirait d'elle, de temps en 
temps, des sommes considerables. II est vrai qu'e- 
tant grand joueur, il avail la fidelite de lui en re- 



PREMIERE PARTIK. 65 

mettre une partie lorsque la fortune le favorisait ; 
rnais la ndtrc etait trop mediocre pour fournir long- 
temps ades depenses si peu moderees. 

J'etais sur le point de m'expliquer fortement avec 
lui, pour nous delivrer de ses importunites, lors- 
qu'un funeste accident m'epargna cette peine, en 
nous en causant une autre qui nous abima sans 
ressource. 

Nous etions demeures un jour a Paris pour y 
coucher, comme il nous arrivait fort souvent. La 
servante, qui restait seule a Chaillot dans ces oc- 
sions, vint m'avertir le matin que le feu avait pris 
pendant la nuit dans ma maison et qu'on avait eu 
beaucoup de difflculte a l'eteindre. Je lui deman- 
dai si nos meubles avaient souffert quelque dom- 
mage : elle me repondit qu'il y avait eu une si 
grande confusion, causee par la multitude d'etran- 
gers qui etaient venus au secours, qu'elle ne pou- 
vait Gtre assuree de rien. Je tremblai pour notre ar- 
gent qui etait renferme dans une petite caisse. Je 
me rendis promptement a Chaillot. Diligence inu- 
tile! la caisse avait deja disparu. 

J'eprouvai alors qu'on peut aimer l'argent sans 



66 MANON LESCAUT. 

Stre avare. Cette perte me pen&ra d'une si vive 
douleur, que j'en pensai perdre la raison. Je com- 
pris tout d'un coup a quels nouveaux malheurs 
fallais me trouver expose : l'indigence etait le 
moindre. Je connaissais Manon; je n'avais deja que 
trop eprouve que, quelque fidele et quelque atta- 
ched qu'elle mefutdans la bonne fortune, il ne 
fallait pas compter sur elle dans la misere : elle 
aimait trop 1'abondance et les plaisirs pour me 
les sacrifier. Jela perdrai ! m'ecriai-je. Malheureux 
chevalier ! tu vas done perdre encore tout ce que 
tuaimesl Cette pens6e me jeta dans un trouble 
si affreux , que je balancai pendant quelques 
moments, si je ne ferais pas mieux de finir tous 
mes maux par la mort. 

Cependant je conservai assez de presence d'es- 
prit pour vouloir examiner auparavant s'il ne me 
restait nulle ressource, Le ciel me fit naitre une 
idee qui arr&a mon desespoir ; je crus qu'il ne me 
serait pas impossible de cacher notre perte a Ma- 
non, et que, par industrie ou par quelque faveur 
du hasard, je pourrais fournir assezhonnetementa 
son entretien pour 1 empecher de sentir ia necessity 



PREMlfeRE PARTIE. 67 

J'ai compt6, disais-je pour me consoler, que vmgt 
mille ecus nous sufBraient pendant dix ans : sup- 
posons que les dix ans soient ecoules et que nul des 
changements que j'esperais ne soit arrive dans ma 
famille. Quel parti prendrais-je ? Je ne le sais pas 
trop bien ; mais ce que je ferais alors, qui m'em- 
p&che de le faire aujourd'hui? Combien de person- 
nes vivent a Paris, quin'ont ni mon esprit ni mes 
qualites naturelles, et qui doivent neanmoins leur 
entretien aleurs talents, tels qu'ils les ont! 

La Providence, ajoutais-je, en reflechissant sur 
les differents etats de la vie, n'a-t-elle pas arrange 
les cboses fort sagement? La plupart des grands et 
des riches sont des sots ; cela est clair a qui con- 
nait un peu le monde. Or il y a la-dedans une jus- 
tice admirable. S'ils joignaientl'esprit auxrichesses, 
ils seraient trop heureux, et le reste des hommes 
trop miserables. Les qualites du corps et de l'ame 
sont accordees a ceux-ci comme des moyens pour 
se retirer de la misere et de la pa uvrete. Les uns 
prennent part aux richesses des gr ands en servant 
a leurs plaisirs, ils en font des dupes; d'autres ser- 
vent a leur instruction, ils tachent d'en faire d'hon- 



68 MANON LESCAUT. 

nltes gens : il est rare, a la verite, qu'ils y reus- 
sissent; mais ce n'est pas la le but de la divine 
sagesse : its tirent toujours un fruit de leurs soins, 
qui est de vivre aux depens de ceux qu'ils instrui- 
sent ; et, de quelque facon qu'on le prenne, c'est 
un fonds excellent de revenu pour les petits que la 
sottise des riches et des grands. 

Ces pensCes me remirent un peu le coeur et la 
tSte. Je rexolus d'abord d'aller consulter M. Les- 
caut, frere de Manon. II connaissait parfaitement 
Paris , et je n'avais eu que trop d'occasions de re- 
connaitre que ce n'elait ni de son bien, ni de la paye 
du roi qu'il tirait son plus clair revenu. II me res- 
tait a peine vingt pistoles, qui s'etaient trouvGes 
heureusement dans ma poche. Je lui montrai ma 
bourse, en lui expliquant mon malheur et mes 
craintes , et je lui demandai s'il y avait pour moi 
un parti a choisir entre celui de mourir de faitn ou 
de me casser la tSte de desespoir. II me re'pondit 
que se casser la tele etait la ressource des sots; 
pour mourir de faim, qu'il y avait quantite de gens 
d'esprit qui s'y voyaient reduits, quand ils ne vou- 
'.aient pas faire usage de leurs talents ; que c'elait a 



PREMIERE PARTIE. 69 

moi d'examiner de quoi j'^tais capable ; qu'il m'as- 
surait ae son secours @t de sesconseiis dans toutes 
mes entreprises. 

« Cela est bien vague, monsieur Lescaut, lui dis- 
je; mes besoins demanderaient un remedeplus pre- 
sent, car que voulez-vous que je dise a Manon? — • 
A proposde Manon, reprit-il, qu'est-ce qui vous em- 
barrassed N'avez-vous pas toujours, avec elle, de 
quoi finir vos inquietudes quand vous le voudrez? 
Une fiiie comme elle devrait nous entretenir, vous, 
elle et moi. » II me coupa la reponse que cette im- 
pertinence meritait, pour continuer de me dire qu'il 
me garantissait avant le soir mille ecus a partager 
entre nous, si je voulais suivre son conseil ; qu'il 
connaissait un seigneur si liberal sur le cnapitre des 
plaisirs, qu'il etait sur que mille ecus ne lui coute- 
raient rien pour obtenir les faveurs d'une fille telle 
que Manon. 

Je l'arretai. « J'avais meilleure opinion de vous, 
lui repondis-je; je m'etais figure que le motif que 
vous aviez eu pour m'accorder votrt. amitie etait 
un sentiment tout oppose a celui ou vous etes main- 
tenant. « II me confessa impudemment qu'il avait 



70 MMVON IESCAOT. 

toujours pense" de mfime, et que sa soeur ayant une 
fois viole ies lois de son sexe, quoique en favear de 
inornate qu'il ainiait le plus, il ne s'etait reconcile 
avec elle que dans I'esperance de tirer parti de sa 
mauvaise conduite. 

II me fat aise de juger que jusqu'alors nous avions 
ele - ses dupes. Quelque emotion, neanmoins, que 
ce discours m'eut causae, 1© besoin que j'avais de 
lui m'obligea de repondre en riant que son conseil 
etait une derniere ressource qu'il Mlait remettre a 
i'extreraite. Je le priai de m'ouvrir quelque autre 
voie. 

II me proposa de profiler de ma jeunesse et de la 
figure avantageuse que j'avais regue de la nature 
pour me mettre en liaison avec quelque dame vieille 
et liberate. Je ne goutai pas non plus ee parti, qui 
m'aurait rendu infidele a Manon. 

Je lui parlai du jeu comme du moyen le plus facile 
et le plus convenable a ma situation. II me dit que 
le jeu, a la verite, elait une ressource, mais que cela 
demandait d'elre explique qu'entreprendre de 
jouer simplement avec les esperances communes, 
©'etait le vrai moyen d'achever ma perte que de 



PREMIERE PARTIE. 74 

pr&endre exercer seul, et sans £tre soutenu, les 
petits moyens qu'un habile homme emploiepour 
corriger la fortune, etaitun metier trop dangereux; 
qu'il y avait une troisieme voie, qui 6tait celle de 
1'association ; mais que ma jeunesse lui faisait crain- 
dre que messieurs les confreres ne me jugeassent 
point encore les qualites propres a la ligue. II me 
promit neanmoins ses bons offices aupres d'eux ; et, 
3e que je n'aurais pas attendu de lui, il m'offrit 
quelque argent iorsque je me trouverais presse du 
besoin. L'unique grace que je lui demandai, dans 
lescirconstances, fut de ne rien apprendre a Manon 
de la perte que j'avais faite et du sujet de notre 
conversation. 

Je sortis de chez lui moins satisfait encore que je 
n'y etais entre; je me repentis mesne de lui avoir 
confiemon secret : il n'avait rien fait pour moi que 
je n'eusse pu obtenir de meme sans cette ouverture, 
et je craignais mortellement qu'il ne manquat a la 
promesse qu'il m'avait faite de ae rien decouvrir a 
Manon. J'avais lieu d'apprehender aussi, par la 
declaration de ses sentiments, qa'il ne format le 
dessein de tirer parti d'etle, suivant ses propres 



72 MANON LESCAUT 

termes, en l'enlevant de mes mains, ou du moins 
en lui conseillant de me quitter pour s'attacher a 
quelque amant plus riche et plus heureux. Je fis 
la-dessus mille reflexions qui n'aboutirent qu'a 
me tourmenter et a renouveler le desespoir ou j'avais 
6te" le matin. II me vint plusieurs fois a l'esprit 
d'ecrire a mon pere, et de feindre une nouvelle con- 
version, pour obtenir de lui quelque secours d'ar- 
gent; maisje merappelaiaussitdtque, malgre toute 
sa bonle f il m'avait resserre six mois dans une 
etroite prison pour ma premiere faute ; j'etais bien 
sur qu'apres un eclat tel que l'avait du causer ma 
fuite de Saint-Sulpice, il me traiteraitbeaucoup plus 
rigoureusement. 

Enfin cette confusion de pense"es en produisit 
une qui remit le calme tout d'un coup dans mon 
esprit, et que je m'etonnai de n'avoir pas eue plus 
t6t : ce fut de recourir a mon ami Tiberge, dans 
iequel j'etais bien certain de -etrouver toujours le 
m&ine fonds de zele et d 'ami tie. Rien n'est plus 
admirable et ne fait plus d'honneur a la vertu que 
la confiance avec laquelle on s'adresse aux person- 
nesdont on connaitparfaitementlaorobite. On sent 



PREMIERE PARTIE. 73 

qu'il n'y a point de risque a courir : si elles ne sont 
Das toujours en etat d'offrir du secours, on est sur 
qu'on en obtiendra du moins de la bonte et de la 
compassion. Le cceur, qui se fermeavec tant de soin 
au reste des hommes, s'ouvre naturellement en 
leur presence, comme une fleur s'epanouit a la lu- 
miere du soleil, dont elle n'attend qu'une douce 
influence. 

Je regardai comme un effet de la protection du 
ciel de m'etre souvenu si a propos de Tiberge, et je 
re"solus de chercher les moyens de le voir avant la 
fin du jour. Je retournai sur-le-champ au logis, pour 
lui ecrire un mot et lui marquer un lieu propre a 
notre entretien. Je lui recommandai le silence et 
la discretion comme un des plus importants ser- 
vices qu'il put me rendre dans la situation de mes 
affaires. 

La joie que l'espe>ance de le voir m'inspirait ef- 
faca les traces du chagrin que Manon n'aurait pas 
manque' d'apercevoir sur mon visage. Je lui parlai 
de notre malheur de Chaillot comme d'une baga- 
telle qui ne devait point 1'alarmer; et Paris etant 
le lieu du monde ou eiie se voyait avec le plus de 



74 MANON LESCAUT. 

plaisir, elle ne fut pas fachee de m'entendre dire 
qu'ii etait a. propos d'y demeurer jusqu'a ce qu'on 
eut repare" a Cbaillot quelques legers effets de 1'in- 
cendie. 

Une heure apres, je recus la reponse de Tiberge, 
qui me promettait de se rendre au lieu de 1'assigna- 
tion. J'y eourus avec impatience. Je sentais nean- 
moinsquelque honte d'aller paraitre aux yeux d'un 
ami dont la seule presence devait etre un reproche 
de mes desordres : mais 1' opinion que j'avais de la 
bonte de son coeur et 1'interet de Manon soutinrent 
ma hardiesse. 

Je 1'avais prie de se trouver au jardin du Palais- 
Royal. II y etait avant moi. II vinl m'embrasser 
aussitdt qu'il m'eut apercu; il me tint serre long- 
temps entre ses bras, et je sentis mon visage mouille 
de ses larmes. Je lui dis que je ne me presentais a 
luiqu'avec confusion, et que je portais dans le coeur 
un vif sentiment de mon ingratitude; quela premiere 
chose dont je le conjurais etait de m'apprendrs s'il 
m'etait encore permis de le regarder comme mon 
ami, apres avoir merite si justement de perdre son 
estime et son affection. II me repondit du ton ieplus 



PREMIERE PARTIE. 75 

tendre que rien n'etait capable de le faire renoncer 
a cette qualite: que mes malheurs memes, et, sije 
lui permettais de le dire, mes fautes et mes desor- 
dres avaient redouble sa tendresse pour moi ; mais 
que c'etait, une tendresse mSiee dela plus vive dou- 
leur, telle qu'on la sent pour une personne chere 
qu'on voit toucher a sa perte sans pouvoir la se- 
courir. 

Nous nous assimes sur un banc. «Helas! lui dis- 
je avec un soupir parti du fond du coeur, votre com- 
passion doit etre excessive, mon cher Tiberge, si 
vous m'assurez qu'elle est egale a mes peines ! J'ai 
honte de vous les laisser voir, car je confesse que 
la cause n'en est pas glorieuse; mais Peffet en est 
si triste, qu'il n'est pas besoin de m' aimer autant 
que vous faites pour en etre attendri. » 

11 me demanda, comme une marque d'amitie, de 
lui raconter sans deguisement ce qui m'etait arrive 
depuis mon depart de Saint-Sulpice. Je le satisfis ; 
et, loin d'altexer quelque chose a la verite, ou de 
diminuer mes fautes pour les faire trouver plus es- 
cusabSes, je lui parlai de ma passion avec toute la 
force qu'elle m'mspirait. Je lalui representai comme 



76 BIANON LESCACT. 

un de ces coups particuliers du destin qui s'attache 
a la ruine d'un miserable, et dont il est aussi im- 
possible a la vertu de se defendre qu'il l'a ete a la 
sagesse de les prevoir. Je lui fis une vive peinture 
de mes agitations, de mes craintes, du desespoirou 
j'etais deux heures avant que dele voir, et de celui 
dans lequel j'allais retomber, si j'etais abandon^ 
par mes amis aussi impitoyablement que par la 
fortune; enfin j'attendris tellement le bon Tiberge, 
que je le vis aussi afflige par la compassion que je 
l'e"tais par le sentiment de mes peines. 

II ne se lassait point de m'embrasser et de m'ex- 
horter a prendre du courage et de la consolation; 
mais comme il supposait toujours qu'il fallait me 
separer de Manon, je lui fis entendre nettement que 
c'etait cette separation meme que je regardais 
comme la plus grande de mes infortunes, et que 
j'etais dispose a souffrir non-seulement le dernier 
exces de la misere , mais la mort la plus cruelle, 
avant que de recevoir un remede plus insupportable 
que tous mes maux ensemble. 

«< Expliquez-vous done, medit-il; quelle espece 
de secowrs suis-je capable de vous donner, si vous 



PREMIERE PARTIE. 77 

vous revoltez contre toutes mes propositions ? » Je 
nosais lui declarer que c'etait de sa bourse que 
j'avais besoin. II le comprit pourtant a la fin; et, 
m'ayant confesse qu'il croyait m'entendre, il de- 
meura quelque temps suspendu, avec l'air d'une 
personne qui balance. « Ne croyez pas, reprit-il 
bientdt, que ma reverie vienne d'un refroidissement 
de zele et d'amitie ; mais a quelle alternative me 
reduisez-vous , s'il faut que je vous refuse le seul 
secours que vous voulez accepter, ou que je blesse 
mon devoir ea vous l'accordant? car n'est-ce pas 
prendre part a votre desordre que de vous y faire 
pers6verer? 

» Cependant, continua-t-il apres avoir reflechi 
un moment, je m'imagine que c'est peut-&tre l'etat 
violent ou l'indigence vous jette qui ne vous laisse 
pas assez de liberte pour choisir le meilleur parti. 
II faut un esprit tranquille pour gouter la sagesse et 
la verity. Je trouverai le moyen de vous faire avoir 
quelque argent. Permettez-moi , mon cher cheva- 
lier, ajouta-t-k en m'embrassant, d'y niettre seule- 
ment une condition : c'est que vous m'apprendrez 
ie lieu de votre demeure, et que vous souffrirez que 



78 MANON LESCAUT. 

je fasse du moins mes efforts pour vous ramener 
h la vertu, que je sais que vous aimez, et dont 
il n'y a que la violence de vos passions qui vous 
ecarte. » 

Je lui accordai sincerement tout ce qu'il souhai- 
tait, et je le priai de piaindre la malignite de mon 
sort, qui me faisait profiler si mal des conseils d'un 
ami si vertueux. II me mena aussitot chez un ban- 
quier de sa connaissance, qui m'avanga cent pis- 
toles sur son billet; car il n'6tait rien moins qu'en 
argent comptant. J'ai deja dit qu'il n'etait pas riche : 
son benefice valait naille ecus; mais, comme c'etait 
la premiere annee qu'il le possedait, il n'avait en- 
core rien touch6 du revenu ; c'etait sur les fruits 
futurs qu'il me faisait cette avance. 

Je sentis tout le prix de sa generosity : j'en fus 
touche jusqu'au point de deplorer l'aveuglement 
d'un amour fatal qui me faisait violer tous les 
devoirs ; la vertu eut assez de force pendant quel- 
ques moments pour s'elever dans mon coeur contre 
ma passion, et j'apergus, du moins dans cet instant 
de lumiere, la honte et Tindignite de mes cbaines, 
Mais ce combat fut leger et dura peu. La vue de 



PREMIERE PARTIE. 79 

Manon m'aurait fait precipiter du ciel ; et je m'elon- 
nai, en me retrouvant pres d'elle, que j'eusse pu 
traiter un moment de honteuse une tendresse si 
juste pour un objet si charmant. 

Manon etait une creature d'un caractere extraor- 
dinaire. Jamais fille n'eut moins d'attachement 
qti'eWe pour l'argent; mais elle ne pouvait etre 
tranquilleun moment avec lacrainte d'en manquer. 
C'etait du plaisir etdes passe- temps qu'il luifallait. 
Elle n'eut jamais voulu toucher un sou, si Ton pou- 
vait se divertir sans qu'il en coute ; elle ne s'infor- 
mait pas meme quel etait lefonds de nos richesses, 
pourvu qu'eHe put passer agreablement la journee; 
de sorte que, n'etantniexcessivement livreeaujeu, 
ni capable d'etre eblouie par le faste des grandes 
depenses, rien n'etait plus facile que de la satis- 
faire, en lui faisant naitre tous les jours des amu- 
sements de son gout. Mais c'etait une chose si ne- 
cessaire pour elle d'etre ainsi occupee par le plaisir, 
qu'il n'y avait pas le moindre fond a faire sans cela 
sur son humeur et sur ses inclinations. Quoiqu'elle 
m'aimat tendrement, et que je fusse le seul, comme 
elle >en convenait volontiers, qui put lui faire gouter 



80 MANON LESCADT. 

parfaitement les douceurs de l'amour, j'etais pres- 
que certain que sa tendresse ne tiendrait point con- 
tre de certaines craintes. Elle m'aurait preT&e a 
toute la terre avec une fortune mediocre , mais je 
ne doutais nullement qu'elle ne m'abandonnat pour 
quelque nouveau de B***, lorsqu'ii ne me resterait 
que de la Constance et de la fidelite a lui offrir. 

Je resolus doncderegler si bien madepense pap 
ticuliere, ;que je fusse toujours en &ai de fournir 
aux siennes, et de me priver plutdt de mille choses 
necessaires que de la borner m§me pour le superflu. 
Le carrosse m'effrayait plus que tout le reste ; car 
il n'y avait point d'apparence de pouvoir entretenir 
des chevaux et un cocher. 

Je decouvris ma peine a M. Lescaut. Je ne lui 
avais point cache que j'eusse recu cent pistoles d'un 
ami. II me repe"ta que si je voulais tenter le hasard 
du jeu, il ne desesperait point qu'en sacrifiant de 
bonne grace une centaine de francs pour traiterses 
associ^s, je ne pusse 6tre admis, a sa recomman- 
dation, dans la ligue de l'industrie. Quelque repu- 
gnance que j'eusse a tromper, je me laissai entraii- 
ner par une cruelle necessite. 



PBEMIERE PAKTIE. 81 

M. Lescaiit mepresenta, ie soir mSme,v-oimne un 
de ses parents. II ajouta que j'etais d'autant mieus 
dispose a reussir, que j'avais besoin de plus gran- 
des faveurs de la fortune. Cependant pour faire 
connaitre que ma misere n'etait pas celle dnn 
homme de neant, il leur dit que j'etais dans le des- 
sein de leur donner a souper. L'offre fut accepted. 
Je les traitai magnifiquement. On s'entretint long- 
temps de la gentillesse de ma figure et de mes heu- 
reuses dispositions ; on pretendit qu'il y avait beau- 
coup a esperer de moi, parce qu'ayant quelque chose 
dans la physionomie qui sentait l'honnete homme, 
personne ne se defierait de mes artifices; enfin on 
rendit grace a M. Lescaut d'avoir procure a I'ordre 
un novice de mon merite, et i'on chargea un des 
chevaliers de me donner, pendant quelques jours, 
les instructions necessaires. 

Le principal theatre de mes exploits devait etre 
l'h&tel de Transylvanie, ou il y avait une table de 
phavaon dans une salle, et divers autres jeux de 
cartes et de des dans la galerie. Cette academie se 
tenait au profit de monsieur le prince de R*", qui 
demeurait alors a Clagny, et la plupart de ses offi- 



82 MANON LESCAOT. 

ciers etaient de notre societe. Le dirai-je a ma honte? 
je profitai en peu de temps des legons de mon mai- 
tre ; j'acquis surloutbeaucoup d'habilete" a faire une 
volte-face, k filer la carte ; et m'aidant fort bien 
d'une longue paire de manchettes, j'escamotais as- 
sez legerement pour tromper les yeux des plus ha- 
biles et ruiner sans affectation quantite d'honnetes 
joueurs. Cette adresse extraordinaire hata si fort 
les progres de ma fortune, que je me trouvai en 
peu de semaines des sommes considerables, outre 
eel les que je partageais de bonne foi avec mes 
associes. 

Je ne craignis plus alors dedecouvrir a Manoa 
notre perte de Chaillot ; et, pour la consoler en lui 
apprenant cette facheuse nouvelle, je louai une 
maison garnie, ou nous nous gtabiimes avec un air 
d'opulence et de securite. 

Tiberge n'avait pas manque, pendant ce temps-la, 
de me rendre de frequentes visiles. Sa morale ne 
finissait point. II recommengait sans cessea me re- 
presenter le tort que je faisais a ma concience, a 
mon honneur et a ma fortune. Je recevais ses avis 
avec amitie; et, quoique je n'eusse pas la momdre 



PREMIERE PARTIE, 83 

disposition a les suivre, je lui savais bon gre de 
soa zele, parce que j'en connaissais la source. 
Quelquefois je le raillais agreablement en presence 
mems de Manon, et je l'exhortais a n'etre pas plus 
scrupuleux qu'un grand nombre d'eveques et d'au- 
tres pretres qui savent fort bien aceorder une mai- 
tresse avec un benefice. « Voyez, lui disais-je, en 
lui montrantles yeux de la mienne, et dites-moi 
s'il y a des fautes qui ne soient pas justifiees par 
une si belle cause. » II prenait patience. Illapoussa 
meme assez loin; mais lorsqu'il vit que mes riches- 
ses augmentaient, etque non-seulement je luiavais 
restitue ses cent pistoles, mais qu'ayant loue une 
nouvelle maison et double ma depense, j'allais me 
replonger plus que jamais dans les plaisirs, il chan- 
gea entierement de ton et de manieres : il se plaignit 
de mon endurcissement, il me menaca des chati- 
ments du ciel, et il me predit une partie des mal- 
heurs qui ne tarderent guere a m'arriver. « Il est im- 
possible, me dit-il , que les richesses qui servent a 
l'entretien de vos desordres vous soient venues par 
des voies legitimes. Vous les avez acquises injuste- 
ment, elles vous seront ravies de meme. La plus 



84 MANON LESCAUT. 

terrible punition de Dien serait de vous en laisser 
jouir tranquillement. Tous mes conseils, ajouta-t-il, 
vous ont 6te inutiles ; je ne prevois que trop qu'ils 
vous seront bientbt importuns. Adieu, ingrat el 
faible ami. Puissent vos criminels plaisirs s'eva- 
nouir comme une ombre ! Puissent votre fortune et 
votre argent perir sans ressource, et vous rester 
seul et nu, pour sentir la vanite des biens qui vous 
ont follement enivre ! C'est alors que vous me trou- 
verez dispose a vous aimer et a vous servir ; mais 
je romps aujourd'hui tout commerce avec vous, et 
je deteste la vie que vous menez. » 

Ce fut dans ma cbambre, aux yeux de Manon, 
qu'il me fit cette harangue apostolique. II se leva 
pour se retirer. Je voulus le retenir; maisje fus 
arr&te par Manon, qui me dit que c'etait un foil 
qu'il fallait laisser sortir. 

Son discours ne laissa pas de faire quelque im- 
pression sur moi. Je remarque ainsi les diverses 
occasions ou mon cceur sentit un retour vers Je 
bien, parce que c'est a ce souvenir que j'ai du 
ensuite une partie de ma force dans les plus mal- 
heureuses circonstances de ma vie. 



PREMIERE PARTIE 85 

Les caresses de Manon dissiperent en un moment 
le chagrin que cette scene m'avait cause. Nous con- 
tinuames de mener une vie toute composee de plai- 
sirs et d'amour. L'augmentation de nos lichesses 
redoubla notre affection. V6nus et la fortune n'a- 
vaient point d'esclaves plus heureux. Dieux ! pour- 
quoi nommer le monde un lieu de miseres, puis- 
qu'on peut y gouter de si charmantes delices! Mais 
helasl ieur faible est de passer trop vite. Quelle 
autre felicile" voudrait-on se proposer, si elles etaient 
de nature a durer toujours? Les n6tres eurent le 
sort commun, c'est-a-dire de durer peu et d'etre 
suivies par des regrets amers. 

J'avais fait au jeu des gains si considerables, que 
je pensais a placer une partie de mon argent. Mes 
domestiques n'ignoraient pas mes succes, surtout 
mon valet de chambre et la suivante de Manon, 
devant lesquels nous nous entretenions souvent 
sans defiance. Cette fille etait jolie; mon valet en 
etait amoureux. lis avaient affaire a des maitres 
jeunes et faciles, qu'ils s'imaginerent pouvoir trom- 
per aisement. lis en conQurent le dessein, et ils 
Vexecuterent si malheureusement pour nous, qu'ils 



86 MANON LESCACT. 

nous mirent dans un etat dont il ne nous a jamais 
ele possible de nous relever. 

M. Lescaut nous ayant un jour donne a souper, 
iletait environ minuit lorsque nous retoumames 
au logis. J'appelai mon valet, et Manon sa femme 
de chambre ; ni l'un ni l'autre ne parurent. On nous 
dit qu'ils n'avaient point el& vus daas la maison 
depuis huit heures, et qu'ils etaient partis apres 
avoir fait transporter quelques caisses, suivant les 
ordres qu'ils disaient avoir recus de moi. Je pres- 
seotis une partie de la verite ; mais je ne formai 
point de soupcons qui ne fussent surpasses par ce 
que j'apergus en entrant dans ma chambre. La ser- 
rure de mon cabinet avail ete forcee et mon argent 
enleve" avec tous mes habits. Dans le temps que je 
reflechissais seul sur cet accident, Manon vint, tout 
effrayee, m'apprendre qu'on avait fait le meme 
ravage dans son appartement. 

Le coup me parut si cruel, qu'il n'y eut qu'ua 
effort extraordinaire de raison qui m'empecha de 
me livrer aux cris et aux pleurs. La crainte de com- 
muniquer mon desespoir a Manon me fit affecter de 
prendre un visage tranquille. Je lui dis en badinani 



PREMIERS PARTIE. 87 

que je me vengerais sur quelque dupe a I'hdtel de 
Transylvanie. Cependant elle me sembla si sensible 
a notre malheur, que sa tristesse eut bien plus de 
force pour m'affliger que ma joie feinte p'en avait 
eu pour i'empecher d'etre trop abattue. « Nous 
sommes perdus ! » me dit-elle les larmes aux 
yeux. Je m'efforcai en vain de la consoler par mes 
caresses. Mes propres pleura trahissaient mon d6- 
sespoir et ma consternation. En effet, nous etions 
mines si absolument, qu'il ne nous restait pas une 
chemise. 

Je pris le parti d'envoyer chercher sur-le-champ 
monsieur Lescaut. II me conseilla d'aller a l'heure 
meme chez monsieur le lieutenant de police et mon- 
sieur le grand prevdtde Paris. J'y aliai, mais cefut 
pour mon plus grand malheur ; car, outre que cette 
demarche et celles que je lis faire a ces deux offi- 
ciers de justice ne produisirent hen, je donnai le 
temps a Lescaut d'entretenir sa sosur et de lui ins- 
pirer, nendant mon absence, une horrible resolu- 
tion. II lui parla de monsieur de G*** M***, vieux 
voluptueux qui payait prodigalement ses plaisirs, et 
lui fit envisages' tant d'avantages a se mettre a sa 



88 MANON LESCAUT. 

solde, que, troublee comme elle etait par notre dis- 
grace, elle en Ira dans tout ce qu'il entreprit de lui 
persuader. Cet honorable marche fut conclu avant 
mon retour, et l'execution remise au lendemain, 
apres que Lescaut aurait prevenu monsieur de G"" 

Je le trouvai qui m'attendait au logis; mais 
Manon s'etait couchee dans son appartement, et 
elle avait donne ordre a son laquais de me dire 
dire qu'ayant besoin d'un peu de repos, elle me 
priait de la laisser seule pendant cette nuit. Lescaut 
me quitta apres m' avoir offert quelques pistoles que 
j'acceptai. 

II etait pres de quatre heures quand je me mis au 
lit; et m'y etant encore occupe longtemps des 
moyens de retablir ma fortune, je m'endormis si 
tard, que je ne pus me reveiller que vers les onze 
heures ou midi. Je me levai promptement pour 
aller m'informer de la sante de Manon : on me dit 
qu'elle etait sortie une heure auparavant avec son 
frere, qui l'etait venu prendre dans un carrosse de 
louage. Quoiqu'une telle partie faite avec Lescaut 
me parut mysterieuse, je me fis violence pour sus- 



PREMIERE PARTIE. 89 

pendre mes soupcons. Je laissai couler quelques 
heures que je passai a lire. Enfin, n'etant plus le 
maitre de mon inquietude, je me promenai a grands 
pas dans nos appartements. J'apercus dans celui de 
Manon une lettre cachetee qui etait sur la table. 
L'adresse etait a moi, et l'ecriture de sa main. Je 
1'ouvris avec un frisson mortel ; elle etait dans ces 
tennes : 

« Je te jure, mon cher chevalier, que tu es Pidole 
» de mon coeur, et qu'il n'y a que toi au monde 
» que je puisse aimer de la facon dont je t'aime; 
» mais ne vois-tu pas, ma pauvre chere ame, que 
» dans l'etat ou nous sommes reduits, c'est une 
» sotte vertu que la fidelite? Crois-tu qu'on puisse 
» etre bien tendre lorsqu'on manque de pain? La 
» faim me causerait quelque meprise fatale; je ren- 
» drais quelque jour le dernier soupir en croyant en 
» pousser un d'amour. Jet'adore, compte la-dessus; 
» mais laisse-moi pour quelque temps le management 
» de notre fortune. Malheur a qui va tomber dans 
» mes filets ! je travaille pour rendre mon chevalier 
•» riche et heureux. Mon frere I apprendra des nou- 



90 MANON LESCAOT. 

» velles de ta Manon ; il te dira qu'elle a pleure" de 
» la necessite de te quitter. » 

Je demeurai, apres eette lecture, dans un 6tat 
qui me serait difficilea deerire; car j'igaore encore 
aujourd'hui par quelle espece de sentiments je fus 
alors agite\ Ce fut une de ces situations uniques, 
auxquelles on n'a rien eprouve" qui soit semblable : 
on ne saurait les expliquer aux autres, parce qu'ils 
n'en ont pas l'idee ; et Ton a peine a se les bien 
demeler a soi-meme, parce qu'etant seules de leur 
espece, cela ne se lie a rien dans la memoire, et 
ne peut meme etre rapproche d'aucun sentiment 
connu. Cependant, de quelque nature que fussent 
les miens, il est certain qu'il devait y entrer de la 
douleur, du depit, de la jalousie et de la honte. 
Heureux, s'il n'yfut pas entre encore plus d' amour! 

Elle m'aime, je le veux. croire; mais ne faudrait- 
il pas, m'ecriai-je, qu'elle fut un monstre pour me 
bair? Quels droits eut-on jamais sur un coeur que 
je n'aie pas sur le sien ? Qitg me reste-t-il a faire 
pour elle, apres tout ce que jelui aisacrifie? Cepen- 
dant elle m'abandonne ! et i'ingrate se croit a cou- 



PREMIERE PARTIE. 94 

vert de mes reproches en me disantqu'elle ne cesse 
pas de m' aimer ! Elle apprehende la faim ! Dieu 
d'amou?! quelle grossierete de sentiments, et que 
c'est repondre mal a ma delicatesse ! Je ne l'ai pas 
apprehendee, moi qui m'y expose si volontiers pour 
eile en renongant a ma fortune et aux douceurs de 
la maison de mon pere; moi qui me suis retranche 
jusqu'au necessaire pour satisfaire ses petites 
humeurs et ses caprices ! Elle m'adore, dit-elle. Si 
tu m'adorais, ingrate, je sais bien de qui tu aurais 
pris des conseils; tu ne m'aurais pas quitte, du 
moins, sans me dire adieu. C'est a moi qu'il faut 
demander quelles peioes cruelles on sent de se sepa- 
rer de ce qu'on adore. II faudrait avoir perdu l'es- 
pritpour s'y exposer volontairement. 

Mes plaintes furent interrompues par une visite 
a laquelle je ne m'attendais pas ; ce fut celle de 
Lescaut. « Bourreau! lui dis-je en mettant l'epee a 
la main, ou est Manon? qu'en as-tu fait? Ce mou- 
vemeat l'effraya. II me repondit que si c'etait ainsi 
que je le recevais, lorsqu'il venait me *. endre o&mpte 
du service le plus considerable qu'il eut pu me 
rendre, il allait se retirer et ne remettrait jamais le 



92 MANON LESCAUT. 

pied chez moi. Je courus a la porte de la chambre, 
que je fermai soigneusement. « Ne t'imagine pas, 
lui dis-je en me tournant vers lui, que tu puisses 
me prendre encore une fois pour dupe et me trom- 
per par des fables. II faut defendre ta vie ou me 
faire retrouver Manon. — La, que vous etes vif! 
repartit-il ; c'est l'unique sujet qui m'amene. Je 
viens vous annoncer un bonheur auquel vous ne pen- 
sez pas, et pour lequel vous reconnaltrez peut-etre 
que vous m'avez quelque obligation. »> Je voulus 
etre eclairci sur-le-champ. 

II me raconta que Manon, ne pouvant soutenir la 
crainte de la misere, et surtout 1'idee d'etre obligee 
tout d'un coup a la r^forme de notre equipage, 
l'avait prie de lui procurer la connaissance de 
M. de G*** M***, qui passait pour un homme gene- 
reux. II n'eut garde de me dire que le conseil etait 
venu de lui, ni qu'il eut prepare les voies avant que 
de l'y conduire. « Je l'y ai menee ce matin, conti- 
nua-t-il, etcet honnete homme a ete si charme de 
son merite, qu'il l'a invitee d'abord a lui tenir com- 
pagnie a sa maison de campagne, ou il est alle pas 
ser quelques jours. Moi, ajouta Lescaut, qui ai 



PREMIERE PARTIE. 93 

pen£tr6 tout d'un coup de quel avantage cela pou- 
vait 6tre pour vous, je lui ai fait entendre adroite- 
ment que Manon avait essuye des pertes considera- 
bles; et j'ai tellement pique sa generosite, qu'il a 
commence par lui faire un present dedeux cents pis- 
toles. Je lui ai dit que cela etait honnSte pour le 
present, mais que l'avenir amenerait a ma soeur de 
grands besoins; qu'elle s'etait chargee d'ailleurs 
du soin d'unjeunefrere qui nous etait reste sur les 
bras apres la mort de nos pere et mere, et que 
s'il la croyait digne de son estime, il ne la laisserait 
pas souffrir dans ce pauvre enfant qu'elle regardait 
comme la moitie d'elle-meme. Ce recit n'a pas 
manque de 1'attendrir. II s'est engage" a louer une 
maison commode pour vous et pour Manon ; car 
c'est vous-meme qui etes ce pauvre petit frere or- 
phelin. II a promis de vous meubler proprement et 
de vous fournir tous les mois quatre cents bonnes 
'ivres, qui en feront, si je compte bien, quatre mille 
huit cents a la fin de chaque annee. II a laisse ordre 
a son intendant, avant que de partir pour sa cam- 
pagne, de chercher une maison el de la tenir prete 
pour son retour. Vous reverrez alors Manon, qui 



94 MANON LESCAUT. 

w'a charge de vous embrasser mille fois pour 
elle, etde vous assurer qu'elle vous aime plus que 
jamais. » 

Je m'assis en revant a cette bizarre disposition 
demon sort. Je me trouvai dans un partage de sen- 
timents, et par consequent dans une incertitude si 
difficile a terminer, que je demeurai longtempssans 
repondre a quantite de questions que Lescaut me 
.aisait l'une sur 1' autre. Ce fut dans ce moment que 
1'honneur et la vertu me firent sentir encore les 
pointes du remords, et que je jetai les yeux en sou- 
pirant vers Amiens, vers la maison de mon pere, 
vers Saint-Sulpice, et vers tous les lieux oil j'avais 
vecu dans l'innocence. Par quel immense espace 
n'etais-je pas separe de cet heureux etat! Je ne le 
voyais plus que de loin, comme une ombre qui 
attirait encore mes regrets et mes desirs, mais trop 
faible pour exciter mes efforts. Par quelle fatalite, 
disais-je, suis-je devenu si criminel? L'amour est 
une passion innocente; comment s'est-il change 
pour moi en une source de miseres et de desordres? 
Qui m'empechait de vivre tranquille et vertueux 

evecManon? Pourquoi ne l'epousais-je point avant 



PREMIERE PARTIE. 95 

que d'obtenir rien de son amour? Mon pere, qui 
m'aimait si tendrement, n'y aurait-il pas consenti, 
sije Ten eusse pressSavec des instances legitimes? 
Ah ! mon pere 1'aurait cherie lui-meme comme une 
fille charmante, trop digne d'etre la femme de son 
fils; je serais heureux avec 1'amour de Manon, avec 
1'affection de mon pere, avec 1'estime des honnetes 
gens, avec les biens de lafortune etla tranquillitede 
la vertu. Revers funeste ! Quel est l'infame person- 
nage qu'on vient ici me proposer? Quoi! j'irai par- 
tager... Mais y a-t-il a balancer, si c'est Manon qui 
l'a regis et si je la perds sans cette complaisance? 
« Monsieur Lescaut, m'ecriai-je en fermant les yeux, 
comme pour ecarter de si chagrinantes reflexions, 
si vous avez eu dessein de me servir, je vous en rends 
graces. Vous auriez pu prendre une voie plus hon- 
nete ; mais c'est une chose finie, n'est-ce pas ? ne 
pensons done plus qu'a profiler de vos soins et a 
remphr votre promesse. » 

Lescaut, a qui ma colere sulvie d'un fort long 
silence avait cause" de l'embarras , fut ravi de me 
voir prendre un parti tout different de celui qu'il 
avait appr^hende" sans doute ; il n'6tait rien moins 



96 MAN0N LESCAUT. 

que brave, et j'en eus de meilleures preuves dans 
la suite. « Oui, oui , se hata-t-il de me repondre, 
c'sst an fort bon service que je vous ?i rendu, et 
vous verrez que nous en tirerons plus d'avantage 
que vous ne vous y attendiez. » Nous eoncertames 
de quelle maniere nous pourrions prevenir les de- 
fiances que M. de G*** M*** pouvait concevoir de 
notre fraternite en me voyant plus grand et un 
peu plus age peut-etre qu'il ne se l'imaginait. Nous 
ne trouvames point d'autre moyen que de prendre 
devant luiun air simple et provincial, etde lui faire 
croire que j'etais dans le desseind'entrerdans l'etat 
ecclesiastique, etque j'allaispourcela tous les jours 
au college. Nous resolumes aussi que je me mettrais 
fortmal la premiere fois que je serais admis al'hon- 
neur de le saluer. 

II revint a la ville trois ou quatre jours apres. II 
conduisit lui-meme Manon dans la maison que son 
intendant avait eu soin de preparer. Elle fit avertir 
aussitot Lescaut de son retour, et celui-ci m'en 
ayant donne avis, nous nous rendimes tous deux 
chez elle. Le vieil amant en elait deja sorti. 

Malgre la resignation avec laquelleje m'^tais 



PREMlfeRE PARTIE. 97 

goumis a ses volont£s, je ne pus reprimer le mur- 
mure de mon cceur en la revoyant. Je lui parus 
triste et languissant. La joie de la retrouver ne 
l'emportait pas tout a fait sur le chagrin de son in- 
fidelite ; elle , au contraire , paraissait transported 
du plaisir de me revoir. Elle me fit des reproches 
de ma froideur. Je ne pus m'empecher de laisser 
echapper les noms de perfide et d'infidele, que j'ac- 
compagnai d'autant de soupirs. 

Elle me railla d'abord de ma simplicite ; mais 
lorsqu'elle vit mes regards s'attacher toujours tris- 
tement sur elle, et la peine que j'avais a digerer 
un changement si contraire a mon humeur eta mes 
desks, elle passa seule dans son cabinet. Jela sui- 
vis un moment apres. Je l'y trouvai tout en pleurs. 
Je lui demandai ce qui les causait. « II t'est bien 
aise de le voir, me dit-elle : comment veux-tu que 
je vive, si ma vue n'est plus propre qu'a te causer 
un air sombre et chagrin ? Tu ne m'as pas fait une 
seule caresse depuis une heure que tu es ici, et tu 
as recu les miennes avec la majeste du Grand 
Turc au serail. 

— Ecoutez, Manon, lui repondis-je en l'embras- 



38 MANON LESCAUT. 

sant, je ne puis vous cacher que j'ai Je eoeur raor- 
tellement afflige\ Je ne parle point a present des 
alarmes ou votre fuite imprevue m*a jete, ni de la 
cruaute que vous avez eue de m'abandonner sans 
un mot de consolation, apres avoir passe la nuit 
dans un autre lit que moi ; Se charme de votre pre- 
sence m'en ferait Men oublier davantage. Mais 
croyez-voos que je puisse penser sans soupirs et 
nieme sans verser des larmes, continuai-je en en 
versant quelques unes, a la triste et malheureuse 
vie que vous voulez que je menedans cette maison? 
Laissons ma naissance et mon honneur a part; ce 
ne sont plus des raisons si faibles qui doivent en» 
trer en concurrence avec un amour tel que le mien; 
mais cet amour meme, ne vous imaginez-vous pas 
qu'il gemit de se voir si mal recompense ou plutdt 
traits si cruellement par une ingrate et dure mai- 
tresse?...» 

Elle m'interrompit : « Tenez, dit-elle, mon che- 
valier, il est inutile de me tourm enter par des re- 
proches qui me percent le cosur lorsqu'ils viennent 
de vous. Je vois ce qui vous blesse. J'avais esp&e 1 
que vous consentiriez au projet que j'avais fait pour 



PREMIERE PARTIE. 99 

rfitablir un peu notre fortune, et c'etait pour mana- 
ger votre delicatesse que j'avais commence a 1'exe- 
cuter sans votre participation ; mais j'y renonce, 
puisque vous ne I'approuvez pas. » Eile ajouta 
qu'elle ne me demandait qu'un peu de complaisance 
pourle reste dujour; qu'elle avait deja regu deux 
cents pistoles de son vieil amant, et qu'il lui avail 
promis de lui apporter le soir un beau collier de per- 
les avec d'autres bijoux, et par~dessus cela la moi- 
tie de la pension annuelle qu'il lui avait promise. 
« Laissez-moi seulement le temps, me dit-elle, de 
recevoir ces presents; je vous jure qu'il ne pourra 
se vanter des avantages que je lui ai donnes sur moi, 
car je 1'ai remis jusqu'a present a la ville. II est 
vrai qu'il m'a baise plus d'un million de fois les 
mains ; il est juste qu'il paye ce plaisir, et ce ne 
sera point trop que cinq ou six mille francs, en pro- 
portionnant le prix a ses richesses et a son age.» 

Sa resolution me fut beaucoup plus agreable que 
1'esperance des cinq mille livres. J'eus lieu de recon 
naitre que mon cceur n'avait point encore perdu tout 
sentiment d'honneur, puisqu'il etait si satisfait 
d'echapper a l'infamie ; mais j'etaisne pour les cour- 



400 MANON LESCAUT, 

tes joies et les longues douleurs. La fortune ne me 
delivra d'un precipice que pour me f aire tomber dans 
un autre. Lorsquej'eus marque a Manon par mille ca- 
resses combien je me croyais heureux de son chan- 
gement, je lui dis qu'il fallait en instruire monsieur 
Lescaut, afin que nos mesures se prissent de con- 
cert. II en murmura d'abord; mais les quatre a 
cinq mille livres d' argent comptant le firent entrer 
gaiement dans nos vues. II fut done regie que nous 
nous trouverions tous a souper avec M. de G*** 
M***, et cela pour deux raisons : l'une, pour nous 
donner le plaisir d'une scene agreable en me faisant 
passer pour un 6colier, frere de Manon ; l'autre, 
pour empScher ce vieux libertin des'emanciper trop 
avec ma maitresse, par le droit qu'il croirait s'Stre 
acquis en payantsi liberalement d'avance. Nousde- 
vions nous retirer, Lescaut et moi, lorsqu'il monte- 
rait a la chambre ou il comptait passer la nuit; et 
Manon, au lieu de le suivre, nous promit de sortir et 
de la venfr passer avec moi. Lescaut se chargea du 
soin d'avoir exactement un carrosse a la porte. 

L'heure du souper etant venue, monsieur de 
G*** M*** ne se fit pas attendre longtemps. Lescaut 



PREMIERE PART1E. MM 

eiait avec sa soeur dans la salle. Le premier com- 
pliment du vieillard fut d'offrir a sa belle un collier, 
des bracelets et des pendants de perles qui valaient 
au moins milleecus. Illui compta ensuite en beaux 
louis d'or k somme de deux mille quatre cents 
livres, qui faisait la moitie" de la pension. II assai- 
sonna son present de quantite de douceurs dans le 
gout de la vieille cour. Manon ne put lui refuser 
quelques baisers; c'etait autant de droits qu'elle 
acquerait sur l'argent qu'il lui mettait entre les 
mains. J'etais a la porte, ou je pretais l'oreille en 
attendant que Lescaut m'avertit d'entrer. 

II vint me prendre par la main, lorsque Manon 
eutserre l'argent et les bijoux; et me conduisant 
vers monsieur de G*** M***, il m'ordonna de lui 
faire la reverence. J'en fis deux ou trois des plus 
profondes. « Excusez, monsieur, lui dit Lescaut, 
c'est un enfant fort neuf. II est bien eloigne, comme 
vous le voyez, d'avoir les airs de Paris ; mais nous 
esperons qu'un peu d'usage le fagonnera. Vous au- 
rez l'honneur de voir ici souvent monsieur, ajouta-t- 
il en se tournant vers moi ; faites bien votre profit 
d'un si bon modele. » 



*02 MAN0N LESCAUT. 

Le vieil amant parut prendre plaisir a me voir. II 
me donna deux ou trois petits coups sur la joue, en 
me disant que j'etais un joli garcon, mais qu'il fal- 
lait etre sur mes gardes a Paris, ou les jeunes gens 
se laissent aller facilement a la debauche. Lescaut 
i'assura que j'etais naturellement si sage, que je 
ne parlais que de me faire pretre, et que tout mon 
plaisir etait a faire des petites chapelles. « Je lui 
trouve l'air de Manon, » reprit le vieillard en me 
haussant le menton avec la main. Je repondis d'un 
air niais : « Monsieur, c'est que nos deux chairs se 
touchent de bien proche; aussi j'aime ma soeur 
comme un autre moi-meme. — L'entendezvous? 
dit-il a Lescaut; il a de 1' esprit. C'est dommage que 
eet enfant-la n'ait pas un peu plus de monde. — 
Ho! monsieur, repris-je, j'en ai vu beaucoup chez 
nous dans les eglises, et je crois bien que j'en trou- 
verai a Paris de plus sots que moi. — Voyez, ajouta- 
t-il, cela est admirable pour un enfant de provinces 

Toate notre conversation fut a peu pies du meme 
gout pendant le souper. Manon, qui etait badine, 
fat piusieurs fois s«r le point de gater tout par ses 
Eclats de rire. Je trouvai Foccasion, en soupant, de 



PREMIERE PARTIE. 103 

!ui raconter sa propre histoire et le mauvais sort 
qui le menagait. Lescaut et Manontremblaient pen- 
dant mon recit, surtout lorsque je faisais son por- 
trait aa naturel; mais l'amour-propre 1'empSchade 
s'y reconnaitre, et je l'achevai si adroitement qu'il 
futle premier a le trouver fort risible. Vous verrez 
que ce n'est pas sans raison que je me suis elendu 
sur cette ridicule scene. 

Enfin, l'heure du sommeil etant arrivee, il parla 
J'amour et d'im patience. Nous nous retirames, 
Lescaut etmoi. On le conduisit a sa chambre; et 
Manon, etant sortie sous pretexte d'unbesoin, nous 
vint rejoindre a la porte. Le carrosse, qui nous at- 
tendant trois ou quatre maisons plus bas, s'avanca 
pour nous recevoir, Nous nous eloignames en un 
instant du quartier. 

Quoique a mes propres yeux cette action fut une 
veritable friponnerie, ce n'etait pas la plus injuste 
que je cnisse avoir a me reprocher. J'avais plus de 
scrupule sur l'argent que j'avais acquis au jeu. Ce~ 
pendant nous profitames aussi peu de 1'un que de 
1'autre, et le ciel permit que la plus legere de ces 
deux injustices fut la plus rigourensement punie. 



104 MANON LESCAUT. 

Monsieur de G*** M*** ne tarda pas longtemps a 
s'apercevoir qu'il 6tait dupe. Je ne sais s'il fit desle 
soir meme quelques demarches pour nous decouvrir; 
mais il eut assez de credit pourn'en pas faire long- 
temps d'inutiles, et nous assez d'imprudence pour 
compter trop sur la grandeur de Paris et sur l'eloi- 
gnement qu'il y avaitde notre quartier au sien. Non- 
seulement il fut informe de notre demeure et denos 
affaires presentes, mais il apprit aussi qui j'etais, 
la vie que j'avais menee a Paris, l'ancienne liaison 
de Manon avec deB***, la tromperie qu'elle lui avait 
faite; en unmot, toutes les parties scandaleuses de 
notre histoire. II pritla-dessus la resolution de nous 
faire arreter, et de nous trailer moins comme des 
criminels que comme de fieffes libertins. Nous 
etions encore au lit lorsqu'un exempt de police 
entra dans notre chambre avec une demi-douzaine 
de gardes, lis se saisirent d'abord de notre argent, ou 
plut6t de celui de monsieur de 6*** M***; et, nous 
ayant fait lever brusquement, ii nous conduisirent 
a la porte, ou nous trouv&mes deux carrosses, dans 
Tun desquels la pauvre Manon fut enlevee sans ex- 
plication, et moi traine dans l'autre a Saint-Lazare. 



PREMIERE PARTIE. 105 

II faut avoir eprouve" de tels revers pour juger du 
desespoir qu'ils peuvent causer. Nos gardes eurent 
la durete de ne me pas permettre d'embrasser 
Manon, ni de lui dire une parole. J'ignorai long- 
temps ce qu'elle 6tait devenue. Ce fut sans doute 
un bonheur pour moi de ne pas l'avoir su d'abord ; 
car une catastrophe si terrible m'aurait fait perdre 
le sens, et peut-etre la vie. 

Ma malheureuse maitresse fut done enlev^e a 
mes yeux et menee dans une retraite que j'ai hor- 
reur de nommer. Quel sort pour une creature toute 
charmante, qui eut occupe le premier trdne du 
monde, si tous les hommes eussent eu mes yeux 
et mon coeur ! On ne l'y traita pas barbarement ; 
mais elle fut resserree dans une £troite prison, seule 
et condamnee a remplir tous les jours une certaine 
tache de travail, comme une condition ne"cessaire 
pour obtenir quelque degoutante nourriture. Je 
n'appris ce triste detail que lontcraps apres, lors- 
que j'eus essuy6 moi-meme plusieurs mois d'une 
rude et ennuyeuse penitence. 

Mes gardes ne m'ayant point averti non plus du 
lieu ou ils avaient ordre de me conduire, je ne 



406 MANON LESCADT. 

connus mon destin qu'a la porte de Saint-Lazare. 
J'aurais prefere" la mort, dans ce moment, a 1'etat 
ou je me eras pres de tomber; j'avais de terribles 
idees de"*«tte maison. Ma frayeur augmenta lors- 
qu'en eiiaxaat ies gardes visiterent une seconde fois 
mes poches, pour s'assurer qu'il ne me restait ni 
armes ni moyens de defense. 

Le superieur parut a l'instant ; il etait prevent! 
sur mon arrivee. II me saiua avec beaucoup de 
douceur. « Mon pere, lui dis-je, point d'indignites; 
je perdrai mille vies avant que d'en souffrir une. 
— Non, non, monsieur, me repondit-il; vous pren- 
drez une conduite sage, et nous serons contents 
1'un de l'autre. » II me pria de monter dans une 
chambre baute. Je le suivis sans resistance. Les 
archers nous accompagnerent jusqu'a ia porte, et 
le superieur, y etant eutr6, leur fit signe de se 
retirer. 

« Je suis done votre prisonnier ? lui dis-je. Eh 
bien, mon pere, que pretendez-vous faire de moi ? » 
II me dit qu'il etait charme de me voir prendre un 
ton raisonnable ; que son devoir serait de travailler 
k m'inspirer le gout de ia vertu et de la religiou, 



PREMlfiRE PARTIE. 107 

et le mien de profiter de ses exhortations et de ses 
conseils ; que pour pen que je voulusse repondre 
aux attentions qu'il aurait pour moi, je ne trouve- 
rais que du plaisir dans ma solitude. « Ah! du 
plaisir! repris-je; vous ne savez pas, mon pere, 
l'uoique chose qui est capable de m'en faire gouter, 
— Je le sais, reprit-il ; mais j'espere que votre incli- 
nation changera. » Sa reponse me fit comprendre 
qu'il etait instruit de mes aventures, et peut-Stre 
de mon nom. Je le priai de m'eclaircir. II me dit 
naturellement qu'on 1'avait informe de tout. 

Cette connaissance fut le plus rude de tous mes 
chltiments. Je me mis a verser un ruisseau de 
larmes, avec toutes les marques d'un affreux d£ses- 
poir. Je ne pouvais me consoler d'une humiliation 
qui allait me rendre la fable de toutes les personnes 
de ma connaissance et la honte de ma famille. Je 
passai ainsi fauit jours dans le plus profond abatte- 
ment, sans 6tre capable de rien entendre, ni de 
m'occuper d'autre chose que de mon opprobre. Le 
souvenir meme de Manon n'ajoutait rien a ma 
douleur. II n'y entrait du moins que comme un 
sentiment qui avait precede cette nouvelle peine, 



408 MANON LKSCAUT. 

et la passion dominante de mon am? etatt la honte 
et la confusion. 

II y a peu de personnes qui connaissent la torce de 
ces mouvements particuliers du coeur. Le commun 
des hommes n'est sensible qu'a cinqou six passions 
dans le cercle desqueiles leur vie se passe et ou 
toutes leurs agitations se reduisent. Otez-leur l'a- 
mour et la haine, le plaisir et la douleur, l'espd- 
rance et la crainte, ils ne sentent plus rien. Mais 
les personnes d'un caractere plus noble peuvent 
fetre remuees de mille fagons diffSrentes : il semble 
qu'elles aient plus de cinq sens, et qu'elles puissent 
recevoir des ide"es et des sensations qui passent les 
bornes ordinaires de la nature. Et comme elles ont 
un sentiment de cette grandeur qui les eleve au- 
dessus du vulgaire, il n'y a rien dont elles soient 
plus jalouses. De la vient qu'elles souffrent si impa- 
tiemment le mepris et la risee, et que la honte est 
une de leurs plus violentes passions. 

J'avais ce triste avantage a Saint-Lazare. Ma tris- 
tesse parut si excessive au sup6rieur, qu'en appre- 
hendant les suites, il crut devoir me traiter avec 
beaucoup de douceur et d'indulgence. II me visitait 



PREMIERE PARTIB. 409 

deux ou trois fois le jour. II me prenait souvent 
avec lui pour faire un tour de jardin, et son zele 
s'epuisait en exhortations et en avis salutaires. Je 
les recevais avec douceur, je lui marquais meme 
de la reconnaissance : il en tirait l'espoir de ma 
conversion. 

« Vous etes d'un naturel si doux et si aimable, me 
dit-il un jour, que je ne puis comprendre les desor- 
dresdonton vous accuse. Deux choses m'etonnent : 
l'une, comment avec de si bonnes qualites vous avez 
pu vouslivreral'excesdulibertinage; etl'autre, que 
j'admire encore plus, comment vous recevez si vo- 
lontiers mes.conseilsetmes instructions, apres avoir 
vecu plusieurs annees dans l'habitude du desordre. 
Si c'est repentir, vous etes un exemple signale des 
misericordes du ciel ; si c'est bonte" naturelle, vous 
avez du moins un excellent fonds de caractere, qui 
me fait esperer que nous n'aurons pas besoin de 
vous retenir ici longtemps pour vous ramener a 
une vie hoanete et reglee. » 

Je fus ravi de lui voir cette opinion de moi. Je r6- 
solus de l'augmenter par une conduite qui put le 
satisfaire entierement, persuade que c'etait le plus 



MO MANON LESCAUT. 

sur moyen d'abreger ma prison. Je lui demandai 
des litres. II fut surpris que , m'ayaut laisse le 
choix de ceux que je vowiais lire, je me determi- 
nai pour quelques auteurs serieux. Je feignis de 
m'appliquer a 1'etude avec le deraier attachement, 
et je lui donnai ainsi dans toutes les occasions des 
preuves du changement qu'il desirait. 

Cependant il n'etait qu'exterieur. Je dois le con- 
fesser a ma honte, je jouai a Saint-Lazare un per- 
sonnage d'hypocrite. Au lieud'Gtudier quand j'etais 
seul, je ne m'occupais qu'a gemir de ma destinee. 
Je maudissais ma prison et la tyrarmie qui m'y 
retenait. Je n'eus pas plutdt quelque reMehe du cote" 
decet accablement ou m'avait jete la confusion, que 
je retombai dans les tourments de 1'amour. L'ab- 
sence de Manon, l'incertitude de son sort, la crainte 
de ne la revoir jamais, etaient l'unique objet de 
mes tristes meditations. Je me la figurais daes les 
bras de G*** M***, car c'etait la pensee que j'avais 
eue d'abord ; et, loin de m'imaginer qu'il lui eut fait 
!e meme traitement qu'a moi, j'etais persuade qu'il 
ne m'avait fait eloigner que pour la possdder tran- 
cfiiiHement. 



PREMlfeRE PARTIE. Ml 

Je passais ainsi des jours et des nuits dont la 
longueur me paraissait eternelle. Jen'avais d'espe- 
rance que dans le succes de mon hypocrisie. S'oh- 
servais soigneusement le visage et les discours du 
supe>ieur pour m'assurer de ce qu'il pensait de 
moi, etje me faisaisune etude de lui plaire, comme 
a l'arbitre de ma destinee. II me fut aise de recon- 
naitre que j'etais parfaitement dans ses bonnes 
grices. Je ne doutai plus qu'il ne fut dispose a me 
rendre service. 

Je pris un jour la hardiesse de lui demand er si 
c'etait de lui que mon elargissement dependait. II 
me dit qu'il n'en etait pas absolument le maitre, 
mais que, sur son temoignage, il esperait que mon- 
sieur de G*** M**\ a la solicitation duquel mon- 
sieur le lieutenant general de police m'avait fait ren- 
fermer, consentirait a me rendre la liberte. « Puis-je 
me flatter, repris-je doucement, que deux niois de 
prison que j'ai deja essuyfe lui paraitront une ex- 
piation suffisante ¥ » II me promit de lui en parler 
si je le souhaitais. Je le priai instamment de me 
rendre ce bon office. 

II m'apprit, deux jours apres, que monsieur de 



M2 MANON LESCAUT. 

G*** M*** avait ete si touche du bien qu'il avail 
entendu dire de iaoi, que non-seulement il parais- 
sait etre dans le dessein de me laisser voir le jour, 
mais qu'il avait meme marque beaucoup d'envie 
de me connaitre plus particuliereraent, et qu'il se 
proposait de me rendre one visite dans ma prison. 
Quoique sa presence ne put m'etre agreable, je la 
regardai comme un acheminement prochain a ma 
liberte. 

II vint effectivement a Saint-Lazare. Je lui trou- 
vai 1'air plus grave et moms sot qu'il ne l'avait eu 
dans la maison de Manon. II me tint quelques dis- 
cours de bon sens sur ma mauvaise conduite. II 
ajouta, pour justifler apparemment ses propres des- 
ordres, qu'il etait permis a la faiblesse des hommes 
de se procurer certains plaisirs que la nature exige, 
mais que la friponnerie et les artifices honteux 
meritaient d'etre punis. 

Je l'ecoutai avec un air de soumission dont il pa- 
rut satisfait. Je ne m'offensai pas meme de lui en- 
tendre lacher quelques railleries sur ma fraternity 
avec Lescaut et Manon, et sur les petites chapelles 
dont il supposait, me dit-il, que j'ava-is du faire un 



PREMIERE PARTIE. 113 

grand nombre a Saint-Lazare, puisque je trouvajs 
tant de plaisir a cette pieuse occupation. Mais il lui 
echappa, malheureusement pour lui et pour moi- 
meme, de me dire que Manon en aurait fait aussi 
sans doute de fort jolies a Thopital. Malgre le fre- 
missement que le nom d'hdpital me causa., j'eus 
encore le pouvoir de le prier avec douceur de s'ex- 
pliquer : « He oui I reprit-il, il y a deux mois 
qu'elle apprend ia sagesse a l'Hopital General, et 
je souhaite qu'elle en ait tire autant de profit que 
vous a Saint-Lazare. » 

Quand j'aurais eu une prison eternelle ou la mort 
meme presente a mes yeux, je n'aurais pas ete le 
maitre de mon transport a cette furieuse nouvelle. 
Je me jetai sur lui avec une si affreuse rage, que 
j'en perdis la moitie de mes forces. J'en eus assez 
n6anmoins pour le renverser par terre et pour le 
prendre a la gorge. Je l'etranglais, lorsque le bruit 
de sa chute et quelques cris aigus que jc lui laissais 
a peine la liberte de pousser attirerent le superieur 
et plusieurs religieux dans ma chambre. On le de- 
livra de mes mains. 

J'avais presque perdu moi-meme la force et la 



444 MANON LESCAUT. 

respiration. « Dieu ! m'ecriai-ie en poussant 
milie soupirs ; justice do cie) ! faut-il que je vive ua 
moment apres une telle infamie ! » Je voulus me 
jeter encore sur le barbare qui venait de m'assassi- 
ner. On m'arreta. Mon desespoir, mes cris et mes 
larmes passaient toute imagination. Je fis des choses 
A etonnantes, que tous les assistants, qui en igno- 
raient la cause , se regardaient les uns les autres 
avec autant de frayeur que de surprise. 

Monsieur de G*** M*** raj ustait pendant ce temps- 
la sa perruque et sa cravate; et, dans le depit d'a- 
voir et6 si maltraite, il ordonnait au superieur de 
me resserer plus etroitement que jamais, et de me 
punir par tous les chatiments qu'on sait etre pro- 
pres a Saint-Lazare. « Non, monsieur, lui dit le su- 
perieur, ce n'est point avec une personne de la 
naissance de monsieur le chevalier que nous en 
usons de cette maniere. II est si doux d'ailleurs et 
si honnete, que j'ai peine a comprendre qu'il se soit 
porte a cet exces sans de fortes raisons. » Cette re- 
ponse acheva de d6concerter monsieur de G*** M***. 
11 sortit en disant qu'il saurait faire plier, et le sun&- 
rieur et moi, et tous ceux. qui oseraient lui resister. 



PREMIERE PARTIE. 415 

Le supeneur, ayant ordonne a ses religieux de le 
conduire, demeura seul avec moi. II me conjura de 
lui apprendre promptement d'ou venait ce desordre. 
« mon pere ! lui dis-je, en continuant de pleurer 
comme un enfant, figurez-vous la plus horrible 
cruaute, imaginez-vous la plus detestable de toutes 
les barbaries, c'est Taction que l'indigne G*** M*** 
a eu la lachete de commettre. Oh ! il m'a perce le 
coeur. Je n'en reviendrai jamais. Je veuxvous racon- 
ter tout, ajoutai-je en sanglatant, Vous etes bon, 
vous aurez pitie de moi. » 

Je lui fis un recit abrege de la longue et insur- 
montable passion que j'avais pour Manon, de la si- 
tuation florissante de notre fortune avant que 
nous eussions ete depouilies par nos propres do- 
mestiques, des offres que G*** M*** avait faites a 
ma maitresse, dela conclusion de leur marche, et de 
la maniere dont il avait 6te rompu. Je lui represen- 
tai les choses, a la verite\ du c&te le plus favorable 
pour nous. «Voila, continuai-je, de quelle source 
est venu le zele de M. de G*** M*** pour ma conver- 
sion. II a eu le credyl de me faire renfermer ici par 
un pur motif de vengeance. Je le lui pardonne; 



446 MANON LESCAUT. 

mais, mon pere, ce n'est pas tout : il a fait enlever 
cruellement la plus chere moitie" de moi-meme; il 
l'a fait mettre honteusement a l'hdpital; il a eu 
1 'impudence de me l'annoncer aujourd'faui de sapro- 
pre bouche. A l'hopital, mon pere! ciel! ma char- 
mante maitresse, ma chere reine a l'hdpital, comme 
la plus infame de toutes les creatures ! Ou trouve- 
rai-je assez de force pour ne pas mourir de douleur 
et de honte ? » 

Le bon pere, me voyant dans cet exces d'afflic- 
tion, entreprit de me consoler. II me dit qu'il n'a- 
vait jamais compris mon aventure de la maniere 
dont je la racontais; qu'il avait su, a la verite, que 
je vivais dans le dSsordre, mais qu'il s'etait figure 
que ce qui avait oblige monsieur de G*** M*** d'y 
prendre interet 6tait quelque liaison d'estime et 
d'amitie avec ma famille ; qu'il ne s'en elait expli- 
que a lui-meme que sur ce pied; que ceque je venais 
de lui apprendre mettrait beaucoup de changement 
dans mes affaires, et qu'il ne doutait pas que le re- 
cit fidele qu'il avait dessein d'en faire a monsieur 
le lieutenant general de police ne put contnbuer a 
ma liberie. 



PREMIERE PARTIE. 117 

II me demanda ensuite pourquoi je n'avais pas 
encore pense a donner de mes nouvelles a ma fa- 
mille, puisqu'elle n'avait point eu de parta macap- 
tivite\ Je satisfis a cette objection par quelques rai- 
sons prises de la douleur que j'avais apprehende 
de causer a mon pere et de la honte que j'en aurais 
ressentie moi-m&me. Enfin il me promit d'aller de 
ce pas chez le lieutenant general de police : « Ne 
fut-ce, ajouta-t-il, que pour prevenir quelque chose 
de pis de la part de M. de G*** M***, qui est sorti 
de cette maison fort mal satisfait, et qui est assez 
consid&e' pour se faire redouter. » 

J'attendis le retour du pere avec toutes les agita- 
tions d'un malheureux qui touche au moment de 
sa sentence. C'etait pour moi un supplice inexpli- 
cable de me representer Manon a l'hopital. Outre 
l'infamie de cette demeure, j'ignorais de quelle raa- 
niere elle y 6tait traitee; et le souvenir de quelques 
particularity que j'avais entendues de cette maison 
d'horreur renouvelait a tous moments mes trans- 
ports. J'elais tellement resolu de la secourir, 
a quelque prix et par quelque moyen que ce 
put etre, que j'aurais mis le feu a Saint-Lazare, 



448 MANON LESCAUT. 

s'il m'eut ete impossible d'en sortir autrement. 

Je rtiflechis done sur les voies que j'avais a pren- 
dre, s'il arrivait que le lieutenant general de police 
continual de m'y tenir malgre moi. Je mis mon In- 
dustrie a toutes les epreuves, je parcourus toutes 
les possibilii.es. Je ne vis rien qui put m'assurer 
d'une evasion certaine, et je craignis d'etre renferme" 
plus etroitement si je faisais une tentative malheu- 
reuse. Je me rappelai le nom de queiques amis de 
qui je pouvais espererdusecotws : mais quel moyen 
de leur faire savoir ma situation? Enfia, je crus 
avoir formg un plan si adroit qu'il pourrait reussir, 
et je remis a l'arranger encore mieux apres le re- 
tour du pere superieur,si i'inutilite desa demarche 
me le rendait necessaire. 

II ne tarda point a revemr. Je ne vis pas sur son 
visage les marques de joie qui accompagnent une 
bonne nouvelle. « J'ai parle, me dit-il, a monsieur 
le lieutenant general de police, mais je lui ai parle 
trop tard. Monsieur de G*** M*** Test alle voir en 
sortant d'ici, el l'a si fort prevenu contre vous, qu'ii 
etait sur le point de m'envoyer de nouveaux ordres 
pour vous resserrer davantage. 



PREMIERE PARTIE. 41? 

« Cependant, lorsque je lui ai appris le fond de 
vos affaires, ii a paru s'adoucir beaucoup; et,, riant 
un peu de l'incontinence du vieux monsieur de 
&*** M***, il m'a dit qu'il failait vous Jaisser ici sis 
moispour le satisfaire : d'autant mieux, a-t-il dit, 
que cette demeure ne saurait vous etre inutile. II 
m'a recommande de vous traiter honnetement, et 
je vous repoads que vous ne vous plaindrez point de 
mes manieres. » 

Cette explication du bon superieur fut assez ion- 
gue pour me donner le temps de faire une sage re- 
flexion. Je concus que je m'esposerais a renverser 
mes desseins, si je lui marquais trop d'empresse- 
ment pour ma liberie. Je lui temoignai, au con- 
traire, que, dans la necessite de demeurer, c'etait 
une douce consolation pour moi d'avoir quelque 
part a son estime. Je le priai ensuite, sans affecta- 
tion, de m'accorder une grace qui n'eHait de nulfe 
importance pour personne, et qui servirait beaucoup 
k ma tranquiilite : c'etait de faire avertir un de mes 
amis, un saint ecclesiastique qui demeurait a 
Saint-Sulpice, que j'elais a Saint-Lazare, et de 
permettre que je recusse quelquefois sa visile. 



420 MANON LESCAUT. 

Cette faveur me fut accordee sans denberer. 
C'etait mon ami Tiberge doat il etait question, 
non que j'esperasse de lui des secours necessaires 
pour ma liberie, mais je voulais l'y faire servir 
comme un instrument eloigne, sans qu'il en eut 
meme connaissance. En un mot, voici mon projet : 
je voulais ecrire a Lescaut, et le charger, lui et nos 
amis communs, du soin de medelivrer. La premiere 
difficulte etait de lui faire tenir ma lettre; ce devait 
etre l'office de Tiberge. Cependant, comme il le 
connaissait pour le frere de ma maitresse, je crai- 
gnais qu'il n'eut peine a se charger de cette commis- 
sion. Mon dessein etait de renfermer ma lettre a Les- 
caut dans une autre lettre que je devais adresser a 
un honnete homme de ma connaissance, en le priant 
de rendre promptement la premiere a son adresse ; 
et comme il etait necessaire que je visse Lescaut 
pour nous accorder dans nos mesures, je voulais lui 
marquer de venir a Saint-Lazare, et de demander a 
me voir sous le nom de mon frere aine, qui e"tait 
venu expres a Paris pour prendre connaissance de 
mes affaires. Je remettais a convenir avec lui des 
moyens qui nous paraitraient les plus expedilifs et 



PREMIERE PARTIE. '21 

les plus surs. Le pere superieur fit avertir Tiberge 
du desir que j'avais de l'entretenir. Ce fidele ami 
ne m'avait pas tellement perdu de vue qu'il ignorat 
mon aventure ; il savait que j'etais a Saint-Lazare, 
st peut-etre n'avait-il pas ete facht? de cette disgrace, 
qu'il croyait capable de me ramener au devoir. II 
accourut aussitota ma chambre. 

Notre entretien fut plein d'amitie. II voulut etre 
inform^demes dispositions. Jelui ouvris mon coeur 
sans reserve, excepte sur le dessein de ma fuite. 
« Ce n'est pas a vos yeux, cher ami, lui-dis-je, que 
je veux paraitre ce que je ne suis point. Si vous 
avez cru trouver ici un ami sage et regie" dans ses 
desirs, un libertin reveille par les chatiments du 
ciel, en un mot, un coeur degage de l'amour et re- 
venu des charxnes de Manon, vous avez juge trop 
favorablement de moi. Vous me revoyez tel que 
vous me laissates il y a quatre mois, toujours ten- 
dre et toujours malheureux par cette fatale ten- 
dresse dans laquelle je ne melasse point de cherebe* 
mon nonheur. » 

II me repondit que l'aveu que je faisais me ren • 
dait inexcusable ; qu'on voyait bien des peeheurs 



<I22 MANON LESCAUT. 

qui s'enivraient du faux bonheur du vice jusqu'a 
le preferer hautement au vrai bonheur de la vertu; 
mais que c'etait dumoins a des images de bonheur 
qu'ils s'attachaient, et qu'ils etaient les dupes de 
i'apparence ; mais que de reconnaitre, comme je le 
faisais, que l'objet de mes attachements n'etait pro- 
pre qu'a me rendre coupable et malheureux, et de 
continuer a me precipiter voiontairement dans Tin- 
fortune et dans le crime, c'etait une contradiction 
d'idees et de conduite qui ne faisait pas honneur a 
ma raison. 

« Tiberge, repris-je, qu'il vous est aise de vaincre 
lorsqu'on n'oppose rien a vos armes ! Laissez-moi 
raisonner a mon tour. Pouvez-vous pretendre que 
ce que vous appelez le bonheur de la vertu soit 
exempt de peines, de traverses et d'inquietudes ? 
Quel nom donnerez-vous a la prison, aux croix, 
aux supplices et aux tortures des tyrans ? Direz- 
vous, comme font les mystiques, que ce qui tour- 
mente le corps est un bonheur pour Time ? Vous 
n'oseriez le dire, c'est an paradoxe insoutenable. 
Ce bonheur que vous relevez tant <jst done mele de 
miSle peines, ou, pour parler plus juste, ce n'est 



PREMIERE PARTIE. 423 

qu'un tissu de malheurs au travers desquels on 
tend a la felicite. Or, si la force de l'iniagination 
fait trouver au plaisir dans ces maux memes, parce 
qu'ils peuvent conduire a un terme heureux qu'on 
espere, pourquoi traitez-vous de contradictoire et 
d'insensee dans ma conduite une disposition toute 
semblabie? J'aime Manon; je tends au travers de 
mille douleurs a vivre heureux et tranquille aupres 
d'elle. La voie par ou je marche est malheureuse; 
mais l'esperance d'arriver a son terme y repand 
toujours de la douceur, et je me croirai trop faien 
paye par un moment passe avec elle de tous les 
chagrins que j'essuie pour l'obtenir. Toutes choses 
me paraissent done egales de votre cdte et du mien, 
ou, s'il y a quelque difference, elle est encore a 
mon avantage; car le bonheur que j'espere est 
proche, et l'autre est eloigne ; le mien est de la 
nature des peines, e'est-a-dire sensible au corps, 
et l'autre est d'une nature inconnue, qui n'est cer- 
taine que par la foi. » 

Tiberge parut effraye de ce raisonnement. II re- 
cula deux pas, en me disant de Fair le plus serieux, 
que non-seulement ce que je venais de dire Mes- 



424 MANON LESCAUT. 

sait le bon sens, mais que c'etait un malheureux 
sophisme d'impiete" et d'irreligion : « Carcettecom- 
paraison, ajouta-t-il, du terme de vos peines avec 
celui qui est propose" par la religion, est une idee 
des plus libertines et des plus monstrueuses. 

— J'avoue, repris-je, qu'elle n'est pas juste; 
mais prenez-y garde, ce n'est pas sur elle que porte 
mon raisonnement. J'ai eu dessein d'expliquer ce 
que vous regardez comme une contradiction dans 
Sa perseverance d'un amour malheureux, et je crois 
avoir fort bien prouve que, si e'en est une, vous ne 
sauriez vous en sauver plus que moi. C'est a cet 
egard seulement que j'ai traite les choses d'egales, 
et je soutiens encore qu'elles le sont. 

>» Repondrez-vous que le terme de la vertu est 
infiniment superieur a celui de l'amour ? qui refuse 
d'en convenir? Mais est-ce de quoi il est question ? 
Ne s'agit-il pas de la force qu'ils ont l'un et l'autre 
pour faire supporter les peines? Jugeons-en par 
l'effet : combien trouve-t-on de deserteurs de la 
severe vertu, et combien en trouverez -vous peu de 
l'amour ! 

» Repondrez-vous encore que, s'il y a des peines 



PREMIERE PARTIE. 125 

dans 1'exercice du bien, elles ne sont pas mfaillibles 
et necessaires ; qu'on ne trouve plus de tyrans nide 
croix, et qu'on voit quantite de personnes vertueu- 
ses mener une vie douce et tranquille? Je vous dirai 
de meme qu'il y a des amours paisibles et fortunes ; 
et, ce qui fait encore une difference qui m'est extre- 
mement avantageuse, j'ajouterai que l'amour, 
quoiqu'iltrompeassez souvent, neproduit du moins 
que des satisfactions et des joies, au lieu que la re- 
ligion veut qu'on s'attende a une pratique triste et 
mortifiante. 

>» Ne vous alarmez pas, ajoutai-je en voyant son 
zele pret ase chagriner. L'unique chose que jeveux 
conclure ici, c'est qu'il n'y a point deplus mauvaise 
methode pour degouter un coeur de l'amour, quede 
lui en decrier les douceurs et de lui promettre plus 
de bonheur dans l'exercice de la vertu. De la ma- 
niere dont nous sommes faits, il est certain que no- 
tre felicite consiste dans le plaisir; je defie qu'on 
s'en forme une autre idee : or, le coeur n'a pas be- 
soin de se consulter long temps pour sentir que de 
tous les piaisirs les plus doux sont ceuxde l'amour. 
11 s'apercoitbientot qu'on le Uompe lorsqu on lui en 



*26 MAN0N LESCAOT. 

promet ailleurs de plus charmants, et celte Won** 
perie le dispose a se defier des promesses les plus 
solides. 

» Predicateurs qui voulez me ramener a la vertu, 
dites-moi qu'elle est indispensablement ne'cessaire, 
mais ne me deguisez pas qu'elle est severe et pe- 
nible. Etablissez bien que les devices de 1' amour 
sont passageres, «fu'elles sont defendues, qu'elles 
seront suivies par d'eternelles peines.et, cequifera 
p^ut-Stre encore plus d'impression sur moi, que 
plus elles sont douces et charmantes, plus le ciel 
sera magnifiquearecompenser \m si grand sacrifice ; 
mais confessez qu'avec des cceurs tels que nous les 
avons, elles font ici-bas nos plus parfaites felicitdis. » 

Cette fin de mon discours rendit sa bonne humeur 
a Tiberge. II convint qu'il y avait quelque cbose de 
raisonnable dans mes pensees. La seule objection 
qu'il ajouta fut de me demander pourquoi je n'en- 
trais pas du moins dans mes propres princioes, en 
sacrifiant mon amour a 1'esperance de cette remu- 
neration dont je me faisais une si grande id6e : « 
mon cher ami ! lui repondis-je, c'est ici que je re- 
connais ma niisere et ma faiblesse. Helas ! oui, c'est 



JREMI&RE PARTIE. 427 

mon devoir d'agir comme je raisonne ; mais 1' action 
est-elle en mon pouvoir?de quels seeours n'aurais- 
|e pas besoin pour oublier les charmes de Manon 1 
— Dieu me pardonne, reprit Tiberge, je pense que 
voici encore un de nos jansenistes. — Je ne sais ee 
que je suis, repliquai-je, et je nevoispas trop clai- 
rementce qu'il fautStre; mais je n'eprouve que trop 
la verite de ce qu'ils disent. » 

Cette conversation servit du moms a renouveler 
la pilie de mon ami. II comprit qu'il y avait plus de 
faiblesse que de malignite dans mes desordres. Son 
amitie en fut plus disposee dans la suite a me don- 
ner des seeours sans lesquels j'aurais peri infailli- 
blement de misere. Cependant je ne lui fis pas la 
moindre ouverture du dessein que j'avais de m'echap- 
per de Saint-Lazare. Je le priai seulement de se 
charger demalettre; je Pavais preparee avant qu'il 
fut venu, et je ne manquai point de pretextes pour 
colorer la n^cessite ouj'etais d'ecrire. II eut la fide- 
lite de la porter exactement, et Lescaut regut avant 
ia fin du jour celle qui etait pour lui. 

II vint me voir le lendemain, et il passa heureu- 
sement sous le nom de mon frere. Ma joie fut ex- 



128 MAN0N LESCABT. 

treme en l'apercevant dans machambre. J'en fermai 
la porte avec soin. « Ne perdons pas un seul mo- 
ment, lm dis-je; apprenez-moi d'abord des nou- 
velles de Manon, et donnez-moi ensuite un non 
conseil pour rompre mes fers. » II m'assura qu'il 
n' avail pas vu sa soeur depuis le jour qui avait pre- 
cede mon emprisonnement ; qu'il n'avait appris son 
sort et le mien qu'aforce d'informations et de soins; 
que s'etant presente deux ou trois fois a l'hdpital, 
on lui avait refuse" la liberte de .lui parler. « Mal- 
heureux G*** M**\ m'6criai-je, que tu me le paye- 
ras cher! 

— Pour ce qui regarde votredelivrance, continua 
Lescaut, c'est une entreprise moms facile que vous 
ne pensez. Nous passames hier la soiree, deux de 
mes amis et moi, a observer toutes les parties exte- 
rieures de cette maison, et nous jugeames que, vos 
fenfires donnant sur une cour entouree de bati- 
ments, comme vous nous l'aviez marque, il y aurait 
bien de la difficulty a vous tirer de la. Vous Gtes 
d'ailleurs au troisieme etage, et nous ne pouvons 
introduire ici ni cordes ni echelles. Je ne vois done 
nulle ressource du cote du dehors. C'est dans la 



PREMIERE PARTIE. 429 

maison meine qu'il faudrait imaginer quelque arti- 
fice. 

— Non, repris-je; j'ai tout examin6, surtout de- 
puis que ma cloture est un peu moins rigoureuse 
par l'indulgence du superieur. La porte de ma 
chambre ne se ferme plus avecla clef; j'ai laliberte - 
de me promener dans, les galeries des religieux ; 
mais tous les escaliers sont bouches par des portes 
epaisses, qu'on a soin de tenir fermees la nuitet le 
jour, de sorte qu'il est impossible que la seule 
adresse puisse me sauver. 

— Attendez, repris-je apres avoir un peu rellechi 
sur uneidee qui me parut excellente, pourriez-vous 
m'apporter un pistolet ? — Aisement, me dit Les- 
caut; mais voulez-vous tuer quelqu'un? » Je l'as- 
surai que j'avais si peu dessein de tuer, qu'il n'etait 
pas meme necessaire que le pistolet fut charge. 
« Apportez-le-moi demain, ajoutai-je, etnemanquez 
pas de vous trouverle soir, a onze heures, vis-a-vis 
la porte de cette maison, avec deux ou trois de nos 
amis: j'espere que je pourrai vous y rejoindre. » I] 
me pressa en vain de lui en apprendre davantage. 
Je lui dis qu'une entreprise telle que je la meditais 



■530 MANON LESCABT. 

ne pouvait paraitre raisonnable qu'apres avoir reussi, 
Je le priai d'abregersa visite, afin qu'il trouvat plug 
de facilite a me revoir le lendeoiain. II fut admis 
avec aussi peu de peine que la premiere fois. Son 
air 6tait grave, il n'y a personne qui ne Teut pris 
pour un homme d'honneur. 

Lorsque je me trouvai muni de l'instrument de 
ma liberie, je ne doutai presque plus du succes de 
mon projet. II etait bizarre et hardi ; mais de quoi 
n'etais-je pas capable avec les motifs qui m'ani- 
maient? J'avais remarque, depuis qu'il m'etait per- 
mis de sortir de ma chambre et de me promener 
dans les galeries, que le portier apportait chaque 
soir les clefs de toutes les portes au superieur, et 
qu'il regnait ensuite un profond silence dans la 
maison, qui marquaitque tout lemonde&ait retire. 
Je pouvais aller sans obstacle, par une galerie de 
communication, de ma chambre a celle de ce pere. 
Ma resolution etait de lui prendre ses clefs, en l'e- 
pouvantant avec mon pistolet s'il faisait difflculte 
de me les donner, et de m'en servir pour gagner la 
rue. J'en attendis le temps avec impatience. Le por- 
tier vint a 1'heure ordinaire, c'est a-dire un peu 



PREMIERS PARTIE. 434 

apres neuf heures. J'en laissai passer encore une, 
pour m'assurer que tous les religieux et les domes- 
tiqufis etaient endormis. Je partis enfin, avec mon 
arme et une chandelle allumee. Je frap'jai d'abord 
doucement a la porte du pere, pour 1'eveiller sans 
bruit. II m'entendit au second coup ; et, s'imaginant 
sans doute que c'etait quelque religieux qui se trou- 
vait mal et qui avail besoin de secours, il se leva 
pour m'ouvrir. II eut neanmoins la precaution de 
demander au travers de la porte qui c'etait et ce 
qu'on voulait de lui. Je fus oblige" de me nommer ; 
mais j'affectai un ton plaintif, pour lui faire com- 
prendre que je ne me trouvais pas bien. « Ha ! c'est 
vous, mon cher fils? me dit-il en ouvrant la porte; 
qu'est-ce done qui vous amene si tard ? » J'entrai 
danssachambre; et 1'ayant tire a 1'autre bout op- 
pose a la porte, je lui declarai qu'il m'etait impos- 
sible de demeurer plus longtemps a Saint-Lazare ; 
que la nuit etait un temps commode pour sortir 
sans etre apercu, et que j'attendais de son auntie 
qu'il consentirait a m'ouvrir les portes ou a me 
preter ses clefs pour les ouvrir moi-mSme. 
Ce compliment devait le surprendre. II rieraeura 



f32 MAN0N LESCAU/T. 

qnelque temps a me considerer sans me repondre. 
Comme je n'en avais pas a perdre, je repris la parole 
pour lui dire que j'etais fort touche de toutes ses 
bontes, mais que la liberie" etant le plus cher de tous 
les biens, surtout pour moi a qui on la ravissait si 
injustement, j'etais resolu de me la procurer cette 
nuit meme, a quelque prix que ce fut; et, de peur 
qu'il ne lui prit envie d'elever la voix pour appeler 
du secours, je lui fls voir une honnete raison de si- 
lence, que je tenais sous mon justaucorps. « Un pis- 
tolet! me dit-iL Quoi! mon fils, vous voulez m'dter 
la vie pour reconnaitre la consideration que j'ai eue 
pour vous? — A Dieuneplaise! lui repondis-je.Yous 
avez trop d'esprit et de raison pour me mettre dans 
cette necessite; mais je veux etre libre.etj'y suissi 
resolu , que si mon proj et manque par votre faute, c'est 
fait de vous absolument. — Mais, moncherfils, reprit- 
il d'un air pale et effraye, que vous ai-je fait? quelle 
raison avez-vous de vouloir ma mort? — Eh, non! 
repliquai-je avec impatience. Je n'ai pas dessein de 
vous tuer : si vous voulez vivre, ouvrez-moilaporte, 
et je suis le meilleur de vos amis. » J'apercus les 
cles qui etaient sur la table; je les pris, et je le priai 



PREMIERE PARTIE. 433 

de me suivre en faisant le moins de bruit qu'il pour- 
rait. 

11 fut oblig6 de s'y resoudre. A mesure que nous 
avancions et qu'ii ouvrait une porte, il me repetait 
avec un soupir : « Ah ! mon fils, ah ! qui l'aurait 
jamais cru? — Point de bruit, mon pere , » repe"- 
tais-je de mon cdte a tout moment. Enfin nous 
arrivames a une espece de barriere qui est avant la 
grande porte de la rue. Je me croyais deja libre, et 
j'etais derriere le pere, tenant ma chandelle d'une 
main et mon pistolet de l'autre. 

Pendant qu'il s'empressait d'ouvrir, un domes- 
tique qui couchait dans une petite chambre voisine, 
entendant le bruit de quelques verrous, se leve et met 
la tete a sa porte. Le bon pere le crut apparemment 
capable de m'arreter. II lui ordonna avec beaucoup 
d'imprudence de venir a son secours. C'&ait un 
puissant coquin, qui s'elanga sur moi sans balan- 
cer. Je ne le marchandai point, je lui lachai le 
coup au milieu de la poitrine. « Voila de quoi vous 
etes cause, mon pere, dis-je assez fierement a 
mon guide. Mais que cela ne vous empeche point 
d'achever, » ajoutai-je en le poussant vers la 



434 MANON LESCAUT. 

derniere porte. II n'osa refuser de l'ouvrir. Je 
sortis heureusement , et je trouvai a quatre pas 
Lescaut qui m'attendait avec deux amis, suivant sa 
promesse. 

Nous nous eloignames. Lescaut me demanda s'il 
n'avait pas entendu tirer un pistolet. « C'est votre 
faute, lui dis-je; pourquoi me l'apportiez-vous 
charge? >» Cependant je leremerciaid'avoireu cette 
precaution, sans laquelle j'etais sans doute a Saint- 
Lazare pour longtemps. Nous allames passer la nuit 
chez un traiteur, ou je me remis un peu de la 
mauvaise chere que j'avais faite depuis pres de 
trois mois. Je ne pus neanmoins m'y livrer au 
plaisir; je souffrais mortellement dans Manon. « II 
faut la delivrer, disais-je a mes amis. Je n'ai sou- 
haite la liberte" que dans cette vue. Je vous demande 
le secours de votre adresse: pour moi, j'y em- 
ploierai jusqu'amavie. » 

Lescaut, qui ne manquait pas d'esprit et de pru- 
dence, me representa qu'il fallait aller bride en 
main ; que mon evasion de Saint-Lazare et le mal- 
heur qui m'etait arrive en sortant causeraient in- 
failliblement du bruit; que le lieutenant general 



PREMIERE PA.RTIE. 435 

de police me ferait chercher, et qu'il avait le bras 
long ; enfin que si je ne voulais pas etre expose a 
quelque cbose de pis que Samt-Lazare, il 6tait a 
propos de me tenir couvert et renferme" pendant 
quelques jours, pour laisser au premier feu de mes 
ennemis ie temps de s'eteindre. Son tonseil etait 
sage ; mais il aurait fallu l'etre aussi pour le suivrft, 
Tant de lenteur et de managements ne s'accor- 
daient pas avec ma passion. Toute ma complaisance 
se r^duisit a lui promettre que je passerais le jour 
suivant a dormir. II m'enferma dans sa chambre, 
ou je demeurai jusqu'au soir. 

J'employai une partie de ce temps a former des 
projets et des expedients pour secourir Manon. 
J'etais bien persuade que sa prison &ait encore 
plus impenetrable que n'avait ete la mienne. II 
n'etait pas question de force et de violence, il fallait 
de 1" artifice; mais la deesse meme de l'invention 
n' aurait pas su par ou commencer. J'y vis si peu 
de jour, que je remis a considerer mieux les choses 
Iorsque j'aurais pris quelques informations sur l'ar- 
rangement iuWrieur de l'hdpital. 

Aussitdt que la nuit m'eut rendu la liberie, je 



436 MANON LESCAUT. 

priai Lescaut de m'accompagner. Nous liames con- 
versation avec un des portiers, qui nous oarut homme 
debon sens. Je feignis d'etre un etranger qui avait 
entendu parler avec admiration de l'Hdpital Gene- 
ral et de l'orare qui s'y observe. Je 1'interrogeai sur 
lesplus minces details, et de circonstance en cir- 
constance nous tombames sur les administrateurs, 
dont je le priai de m'apprendre lesnomsetles qua- 
lity. Les reponses qu'il me fit sur ce dernier arti- 
cle me firent naitre une pensee dont je m'applau- 
dis aussitdt, et que je ne tardai point a mettre en 
oeuvre. Je lui demandai, comme une chose essen- 
tielle a mon dessein, si ces messieurs avait des en- 
fants. II me dit qu'il ne pouvait pasm'en rendre un 
compte certain, mais que pour monsieur de T***, 
qui etait un des principaux, il lui connaissait un 
fils en age d'etre marie, qui etait venu plusieurs fois 
a l'hdpital avec son pere. Cette assurance me 
suffisait. 

Je rompis presque aussitot notre entretien, et je 
fis part a Lescaut, en retournant chez lui, du des- 
sein que j'avais congu. « Je m'imagine, lui dis-je, 
que monsieur de T*** le fils, qui est riche et de 



PREMIERE PARTIK. 437 

bonne famille, est dans un certain gout de plaisirs, 
comme la plupart des jeunes gens deson age. II ne 
saurait etre ennemi des ferames, ni ridicule au point 
de refuser ses services pour une affaire d'amour. 
J'ai forme le dessein de l'interesser a '.a liberte de 
Manon. S'il est honnete homme et qu'il ait des sen- 
timeats, il nous accordera son secours par genero- 
site. S'il n'est point capable d'etre conduit par ce 
motif, il fera du moins quelque chose pour une fille 
aimable, ne fut-ce que par l'esperance d'avoir part 
a ses faveurs. Je ne veux pas differer de le voir, 
ajoutai-je, plus longtemps que jusqu'a demain. Je 
me sens si console par ce projet, que j 'en tire un bon 
augure. » 

Lescaut convint lui-meme qu'il yavait de la vrai- 
semblance dans mes idees, et que nous pouvions 
esperer quelque chose par cette voie. J'en passai 
la nuit moins tristement. 

Le matm etant venu, je m'habiliai le plus propre- 
ment qu'il me fut possible dans l'etat d'indigence 
ou j'e"tais et je me fis conduire dans un fiacre a la 
maison de monsieur de T***. 11 fut surpris de rece- 
toir la visite d'un inconnu. J'augurai bien de sa 



138 MANON LESCAUT. 

physionomie et de ses chilitGs. Je m'expliquw na- 
turellement avec lui ; et, pour ecfeauffer ses senti- 
ments naturels, je lui parlai de ma passion et du 
merite de ma maitresse comme de deux choses qui 
ne pouvaient &re egalees que l'une par Pautre. II me 
dit que quoiqu'il n'efit jamais vu Manon, il avait 
entendu parler d'elle, du moins s'il s'agissaitde 
celle qui avait 6te la maitresse du vieux G*" M***. 
Je ne doutai point qu'il ne fut informe de la partque 
j'avais eue a cette aventure ; et, pour le gagner de 
plus en plus en me faisant un merite de ma con- 
fiance, je lui racontai le detail de tout ce qui etait 
arrive a Manon et a moi. « Vous voyez, monsieur, 
continuai-je, que l'int£r3t de ma vie et celui de mon 
cosur sont entre vos mains. L'un ne m'est pas plus 
cher que l'autre. Je n'ai point de reserve avec vous, 
parce que je suis informe de votre ^generosite, et que 
la ressemblance de nos ages me fait esperer qu'il 
s'en trouvera quelqu'une dans nos inclinations. » 
II parut fort sensible a cette marque d'ouverture 
et de candeur. Sa reponse fut celle d'un hommequi 
a du monde et des sentiments; ce que le monde ne 
donue pas toujours, et qu'il fait perdre souvent. II 



PREMIERE PARTIE. 439 

isle dit qu'il mettait ma visite au rang de ses bonnes 
fortunes, qu'il regarderait mon amitie comme une 
de ses plus heureuses acquisitions, et qu'il s'effor- 
eerait de la m6riter par l'ardeur de ses services. II 
ne promit pas de me rendre Manon, parce qu'il 
n'avait, me dit-il, qu'un credit mediocre et mal as- 
sure; mais il m'offrit de me procurer le plaisir de la 
voir, et de faire tout ce qui serait en sa puissance 
pour la remettre entre mes bras, Je fus plus satis- 
fait de cette incertitude de son credit, que je nel'au- 
rais ele d'une pleine assurance de remplir tous mes 
desirs. Je trouvai dans la moderation de ses offrcs 
une marque de franchise dont je fus charme\ En un 
mot, je me promis tout de ses bons offices. La seule 
promesse de me faire voir Manon m'aurait fait tout 
entreprendre pour lui. Je lui marquai quelque chose 
de ces sentiments d'une maniere qui le persuada 
aussi que je n'etais pas d'un mauvais naturel. Nous 
nous embrassames avec tendresse, et nous devin- 
mes amis, sans autre raison que la bonte de nos 
coeursetune simple disposition quiporteunhomme 
tendre et genereux a aimer un autre homme qui lui 
ressemble. 



<40 MANON IESCABT. 

II poussa les marques de son estime bien plus 
loin; car, ayant combine mes aventures et jugeant 
qu'ep sortant de Saint-Lazare je ne devais pas me 
trouver a mon aise, il m'offritsa bourse et mepressa 
de l'accepter. Je nel'acceptai point; naisjeluidis: 
« C'est trop, mon cher monsieur. Si, avec tant de 
Donte et d'amitie, vous me faites revoir ma chere 
Manon, je vous suis attaehe pour toute ma vie. Si 
vous me rendez tout a fait cette chere creature, je 
ne croirai pas etre quitte en versant tout mon sang 
pour vous servir. » 

Nous ne nous separames qu'apres etre convenus 
du temps et du lieu ou nous devions nous retrouvcr. 
II eut la complaisance de ne pas me remettre plus 
loin que l'apres-midi du meme jour. 

Je 1'attendis dans un cafe, ou il vint me rejoindre 
vers les quatre heures, et nous primes ensemble le 
chemin de 1'hdpital. Mes genoux etaient tremblaal 
en traversant les cours. « Puissance d'amour ! di- 
sais-je, je reverrai done l'idole de mon coeur, l'objet 
de tant de pleurs et d'inquietudes ! Ciel 1 conser- 
vez-moi assez de vie pour aller jusqu'a elle, et 
disposez apres cela de ma fortune et de mes 



PREMIERE PARTIE. 441 

Jours ; je n'ai plus d'autre grace a vous demander. » 
Monsieur de T***parla a quelques concierges de la 
maison, qui s'empresserent de lui offrir tout ce qui 
de"pendait d'eux pour sa satisfaction. II se fit montrer 
lequartier ou Manon avait sa chambre, et Ton nous 
y conduisit avec une clef d'uae grandeur effroyable 
qui servit a ouvrir sa porte. Jademandai au valet qui 
nous menait, et qui etait celui qu'on avait charge 
du soin de la servir, de quelle maniere elle avait 
passe le temps dans cette demeure. II nous dit que 
c'etait une douceur angelique ; qu'il n'avait jamais 
recu d'elle un mot de durete; qu'elle avait verse" 
continuellement des larmes pendant les six pre- 
mieres semaines apres son arrivee ; mais que de- 
puis quelque temps elle paraissait prendre son 
malheur avec plus de patience, et qu'elle e"tait oc- 
cupee a coudre du matin jusqu'au soir, a la reserve 
de quelques heures qu'elle employ ait a la lecture. 
Je lui demandai encore si elle avait ete entretenue 
proprement. II m'assuraquelenecessaire dumoins 
ne lui avait jamais manque. 

Nous approchames de sa porte. Mon coaur battait 
violemment. Je dis a monsieur de T*** ; « Enlrez 



1^2 MAMON LESCACT. 

seul ct prevenez- la sur ma visite, car j'appreli^snde 
qu'elle ne soit trop saisie en me voyant tout d'un 
coup.» La porte nous fut ouverte. Je demeurai daas 
la galerie. J'entendis n6anmoins ieurs discours. II 
lui dit qu'il venait lui apporter un peu de consola- 
tion ; qu'il etait de mes amis, et qu'il prenait beau- 
coup d'interet a notre bonheur. Elle lui demanda 
avec le plus vif empressement si elle apprendrait de 
lui ce que j'etais devenu II lui promitde m'amener 
a ses pieds, aussi tendre, aussi fidele qu'elle pou- 
vait le desirer. « Quand? reprit-elle. — Aujourd'hui 
m6me, luidit-il :cebienlieureux moment ne tardera 
point ; il va paraitre a 1'instant si vous le souhai- 
tez. » Elle comprjt que j'etais a la porte. J'entrai 
lorsqu'elle y accourait avec precipitation. Nous 
nous embrassames avec cette effusion de tendresse 
qu'une absence de trois mois fait trouver si char- 
mante a de parfaits amants. Nos soupirs, nos excla- 
mations interrompues, uaille noms d'amour repetes 
languissamment de part et d'autre, formerent pen- 
dant 1.0 quart d'heure une scene qui attendrissait 
monsieur de T***. « Je vous porte envie, me dit-il 
en nous faisant asseoir; il n'y a point de sort glo- 



PREMIERE PARTIE. 143 

rieux auquel je ne preterasse une maitresse si belle 
et si passionnee. — Aussi mepriserais-je tous les 
empires du monde, lui repondis-je, pour m'assurer 
le bonheur d'etre aime d'elle. » 

Tout le reste d'une conversation si desiree ne 
pouvait manquer d'etre infinimcnt tendre. La pau- 
vre Manon me raconta ses aventures, el je lui ap~ 
pris les miennes. Nous pleurames amerement en 
nous entretenant de l'6tat ou elle dtait, et de celui 
d'ou jene faisais que desortir. Monsieur del*** nous 
consola par de nouvelles promesses de s'employer 
ardemment pour finir nos miseres. II nous conseilla 
de ne pas rendre cette premiere entrevue trop Ioe- 
gue, pour lui donner plus de facilite a nous en pro- 
curer d'autres. II eutbeaucoup de peine a nous faire 
gouter ce conseil. Manon surtout ne pouvait se re- 
soudre a me laisser partir. Elle me fit remettrecent 
fois sur ma chaise. Elle me retenait par les habits 
®t par les mains. « Helas ! dans quel lieu melaissez- 
vous 1 disait-elle. Qui peut m'assurer de vous re- 
voir? >. Monsieur de T*** lui promit de la venir voir 
souvent avec moi. « Pour le lieu, ajouta-t-il agrea- 
blement, il ne faut plus 1'appeler Ihdpital ; e'est 



144 MANON LESCAUT. 

Versailles depuis qu'une personne qui mente l'em- 
pire de tous les coeurs y est renfermee. » 

Je lis en sortant quelques liberaliles au valet qui 
la servait, pour 1'engager a lui rendre ses soins aveo 
zele. Ce garcon avait 1'ame moins basse et moins 
dure que ses pareils. avait ete temoin de notre 
entrevue. Ce tendre spectacle l'avait touche. Un 
louis d'or dont je lui lis present acheva de me 
l'attacher. II me prit a 1'ecart en descendant dans 
les cours : « Monsieur, me dit-il, si vous me voulez 
nrendre a votre service ou me donner une honnete 
recompense pour me dedommager de la perte de 
l'emploi que j'occupe ici, je crois qu'il me sera fa- 
cile de deliver mademoiselle Manon. » 

J'ouvris 1'oreille a cette proposition ; et, quoique 
je fusse depourvu de tout, je lui fis des promesses 
fort au-dessus de ses desirs. Je comptais bien qu'il 
me serait toujours aise' de recompenser un homme 
de cette Gtoffe. « Sois persuade, lui dis-je, mon 
ami, qu'il n'y a rien que je ne fasse pour toi, et que 
ta fortune estaussi assuree que la mienne. « Je vou- 
lussavoir quels moyens ll avait dessein d'employer. 
« Nul autre, me dit-il, que de lui ouvrir le soir la 



PREMIERE PARTIE i -55 

porte de sa chambre et de vous la conduire jusqu'a 
celle de la rue, ou il faudra que vous soyez pret 
a la recevoir. « Je lui demandai s'il n'etait point a 
craindre qu'elle ne fut reconaue en traversant les 
galeries et les cours. Tl confessa qu'il y avail quel- 
que danger ; mais il me dit qu'il fallait Men risquer 
quelque chose. 

Quoiqueje fusse ravide le voir si resolu, j'appelai 
monsieur deT^** pour lui communiquer ce projet et 
la seule raison qui pouvait le rendre douteux. II y 
trouva plus de difficulty que moi. II convint qu'elle 
pouvait absolument s'e"chapper de cette maniere : 
« Mais si elle est reconnue, continua-t-il, et si elle 
est arrStee en fuyant, c'est peut-etre fait d'elle 
pour toujours. D'ailleurs, il vous faudrait quitter 
Paris sur-le-charap; car vous neseriez jamais assez 
cache - aux recherches : on les redoublerait autant 
par rapport a vous qu'a elle. Un homme s'echappe 
aisement quand il est seul; mais il est presque 
impossible de demeurer inconnu avec une jolie 
femme. » 

Quelque solide que me parut ce raisonnement, il 
ne put l'emporter dans mon esprit sur un espoir 



(46 MANON LESCAUT. 

si proche de mettre Manon en liberty. Je le dis,a 
monsieur de T***, et je le priai de pardonner un peu 
d'imprudence et de temerite" a l'amour. J'ajoutai 
que mon dessein e"tait en effet de quitter Paris pour 
m'arr&ter comme j'avais deja fait, dans quelque 
village voisin. Nous convinmes done avec le valet 
de ne pas remettre son entreprise plus loin qu'au 
jour suivant ; et, pour la rendre aussi certaine qu'il 
etait en notre pouvoir, nous resolumes d'apporter 
des habits d'homme, dans la vue de faciliter notre 
sortie. II n'etait pas aise - de les faire entrer ; mais 
je ne manquai pas d'invention pour en trouver le 
moyen. Je priai seulement monsieur de T* ¥ * demettre 
le lendemaindeuxvesteslegeresrunesurlautre, et 
je me chargeai de tout le reste. 

Nous retournanies le matin a l'hopitai. J'avais 
avec moi, pour Manon, du linge, des bas, etc., et 
par-dessus mon justaucorps un surtout qui ne lais- 
sait rien voir de trop enfle dans mes poches. Nous 
ne fumes qu'un moment dans sa chambre. Mon- 
sieur de T*** lui laissa une de ses deux vestes. Je 
lui donnai mon justaucorps, le surtout me suffisant 
pour sortir. II ne se trouva rien de manque a son 



PREMIERE PARTIE. 447 

ajustement, excepte la culotte, que j'avais malheu- 
reusemeni oubiiee. 

L'ouWi de cette piece n^cessaire nous eut sans 
doute apprete a rire, si l'embarras ou il nous met- 
tait eut 6te moins serieux. J'etais au desespoir 
ju'une bagatelle de cette nature fut capable de 
aous arr&er. Cependant je pris mon parti, qui fut 
desortir moi memesans culotte. Jelaissai la mienne 
a Manon. Mon surtout etait long, et je me mis, a 
l'aide de quelques epingles, en etat de passer d6- 
cemment a la porte. 

Le reste du jour me parut d'une longueur insup- 
portable. Enfin, la nuit etant venue, nous nous ren- 
dimes dans un earrosse un peu au-dessous de la 
porte de l'hdpital. Nous n'y fumes pas longtemps 
sans voir Manon paraitre avec son conducteur. 
Notre portiere etant ouverte, ils monterent tous deux 
a l'instant. Je recus ma chere maitresse dans 
mes bras. Elle trembiait comme une feuille. Le 
cocher me demanda ou il fallait toucher : « Toucha 
au bout du mondc, lui dis-je, et mene-moi quel- 
que part ou je ne puisse jamais Stre separe de 
Manon. » 



448 MANON LESCAUT. 

Ce transport, dqnt je ne fus pas le maitre, faillit 
de m'a**.irer un J'acheux embarras. Le cocher fit 
reflex on a mon langage, el lorsque je lui dis en- 
suite le nom de la rue ou nous voulions etre con- 
duits, il me repondit qu'il craignait que je ne 1'cn- 
gageasse dans une mauvaise affaire ; qu'il voyait 
bien que ce beau jeune homme qui s'appelait 
Manon etait une fille que j'enlevais de l'hdpital, et 
qu'il n'etait pas d'humeur a se perdre pour l'amour 
de moi. 

La d&icatesse de ce coquin n'etait qu'une envie 
de me faire payer la voiture plus cher. Nous etions 
trop pres de l'hdpital pour ne pas filer doux. « Tais- 
toi, lui dis- je, il y a un louis d'or a gagner pour toi. » 
II m'aurait aide\ apres cela, a bruler l'hdpital meme. 

Nous gagnames la maison ou demeurait Lescaut. 
Comme il etait tard, monsieur deT***nous quittaen 
chemin avec promessede nous revoir lelendemain; 
le valet demeura seul avec nous. 

Je tenais Manon si etroitement serree entre mes 
bras, que nous n'occupions qu'une place dans le 
carrosse. EUe pleurait de joie et je sentais ses lar- 
nies qui mouillaient mon visage. 



PREMI&RE PARTIE. 44d 

Lorsqu'il fallut descendre pour entrer chez Les- 
caut, j'eus avec le cocher un nouveau demele dont 
les suites furent funestes. Je me repentis de lui 
avoir promis un louis, non-seulement parce que le 
present etait excessif, mais par rane autre raison 
bien plus forte, qui etait l'impuissance de le payer. 
Je lis appeler Lescaut. II descendit de sa chambre 
pour venir a la porte. Je lui dis a l'oreille dans quel 
embarras je me trouvais. Comme il etait d'une 
humeur brusque et nullement accoutume a me- 
nager un fiacre, il me repondit que je me moquais. 
« Un louis d'or ! ajouta-t-il; vingt coups de canne 
a ce coquin-la ! » J'eus beau lui representer douce- 
ment qu'il allait nous perdre, il m'arracha n, 
canne avec l'air d'en vouloir maltraiter le cocber 
Celui-ci, a qui il etait peut-Stre arrive de tombi 
quelquefois sous la main d'un garde du corps ou 
d'un mousquetaire, s'enfuit de peur avec son car- 
rosse, en criant que je l'avais trompe, mais que 
j'aurais de ses nouveiles. Je lui repetai inutilement 
d'arreter. 

Sa fuite me causa une extreme inquietude. Je ne 
doutai point qu'il n'avertit le commissaire. « Vous 



150 MANON LESCAUT. 

me perdez, dis-je a Lescaut ; je ne serais pas en 
surete chez vous, il faut nous Eloigner dans le 
moment. » Je pretai le bras a Manon pour marcher, 
et nous sortimes promptement de cette dangereuse 
rue. Lescaut nous tint compagnie. 

Le chevalier des Grieux ayant employe" plus d'une 
heure a ce recit, je le priai de prendre un peu de 
relache et de nous tenir compagnie a souper. Notre 
attention lui fit juger que nous l'avions ecoute avec 
plaisir. II nous assura que nous trouverions quelque 
chose encore de plus interessant dans la suite de 
son histoire, et, lorsque nous eumes fini de souper, 
il continua dans ces termes. 



Mfl DE LA PREMIERE PARTIE 



SECONDE PARTIE 



C'est quelque chose d' admirable que la maniere 
dont la Providence enchaine les ev&iements. A 
peine avions-nous marche cinq ou six minutes, 
qu'un homme dont je ne decouvris point le visage 
reconnut Lescaut. II le cherchait sans doute aux 
environs de chez M, avec le malheureux dessein 
qu'il executa. « C'est Lescaut, dit-il en lui lachant 
un coup de pistolet; il ira souper ce soir avec les 
anges. » H se deroba aussitdt. Lescaut tomba sans 
le moindre mouvement de vie. Je pressai Manon de 
fuir. car nos secours etaient inutiles a un cadavre, 
et je craignais d'etre arrete par le guet qui ne pou- 
vai tarder a paraitre. J'enfilai, avec elle et le valet, 
la premiere petite rue qui croisait. Elle etait si 



(59 MANON IESCAUT. 

eperdue, que j'avais de la peine a la soutenir. Enfin 
j'apercus un fiacre au bout de la rue. Nous y mon- 
tames. Mais lorsque le cocher me demanda ou il 
fallait nous conduire, je fus embarrasse a lui re- 
pondre. Je n'avais point d'asile assure, ni d'arai de 
confiance a qui j'osasse avoir recours. J'etais sans 
argent, n'ayant guere plus d'une demi-pistole dans 
ma bourse. La frayeur et la fatigue avaient tene- 
ment incommode Manon, qu'elle etait a demi pamee 
pies de moi. J'avais d'ailleurs l'imagination rem- 
plie du meurtre de Lescaut, et je n'etais pas encore 
sans apprehension de la part du guet. Quel parti 
prendre? Jemesouvins heureusement de 1'auberge 
de Chaillot, ou j'avais passe quelques jours avec 
Manon lorsque nous etions alles dans ce village pour 
y demeurer. J'esp^rais non-seulement y etre en 
surete, mais y pouvoir vivre quelque temps sans 
fetre presse de payer. « Mene-nous a Chaillot, » dis- 
je au cocher. II refusa d'y aller si tard a moins d'une 
pistole; autre sujet d'embarras. Enfin nous con- 
vinmes de six francs : c'etait toute la somme qui 
restait 4ans ma bourse. 
Je consolais Manon en avancant, mais au fond 



SECONDE PARTIE. 453 

j'avais le desespoir dans le coeur. Je me serais donne 
mille fois la mort, si je n'eusse pas eu dans noes 
bras fe seul etre qui m'attachait a la vie. Cette seule 
pensee me remettait. « Je la tiens du moins, disais- 
je ; elle m'aime, elle est a moi : Tiberge a beau dire, 
ce n'est pas la un fant6me de bonheur. Je verrais 
perir tout l'univers sans y prendre interet: pour- 
quoi? parce que je n'ai plus d' affection de reste. » 

Ce sentiment etaitvrai; cependant, dans le temps 
que je faisais si peu de cas des biens du monde, je 
sentais que j'aurais eu besoin d'en avoir du moins 
une petite partie pour mepriser encore plus souve- 
rainement tout le reste. L'amour est plus fort que 
Vabondance, plus fort que les tresors et les ri- 
ch esses; mais il a besoin de leur secours; et rien 
n'est plus desesperant pour un amant delicat que 
de se voir rarnene par la, malgre lui, a la grossie- 
rete des ames les plus basses. 

II etait onze heures quand nous arrivames a 
Chaillot. Nous fumes regus a l'auberge comme des 
personnes de connaissance. On ne fut pas surpris 
de voir Manon en habit d'homme, parce qu'on est 
accoutume, a Paris et aux environs, de voir prendre 



154 MAJVON LESCAUT. 

aux femmes toutes sortes de formes. Je la fis servir 
anssi proprement que si j'eusse ete dans la meil- 
leure fortune. Elle ignorait que je fusse mal en ar- 
gent. Je me gardai bien de lui en rien apprendre, 
6tant resolu de retourner seul a Paris le lendemain 
pour chercher quelque remede a cette facheuse es~ 
pece de maladie. 

Elle me parut pale et maigrie, en soupant. Je ne 
m'en etais point aper§u a 1'hdpital, parce que la 
chambre ou je l'avais vue n'etait pas des plus Clai- 
res. Je lui demandai si ce n'6tait point encore un 
effet de la frayeur qu'elle avait eueen voyant assas- 
siner son frere. Elle m'assuraque, quelque touchie 
qu'elle fut de eet accident, sa paleur ne venait que 
d'avoir essuye" pendant trois mois mon absence. 
« Tu m'aimes done extremement? lui repondis-je. 
— Mille fois plus que je ne puis dire, reprit-elle. — 
Tu ne me quitteras done plus jamais ? ajoutai-je. — 
Non, jamais, » repliqua-t-elle. Cette assurance fut 
confirmee par tant de caresses et de serments, qu'il 
me parut impossible en effet qu'elle put jamais les 
oublier. J'ai toujours etc" persuade qu'elle etait sin- 
cere : quelle raison aurait-elle eue de se contre- 



SECONDS PARTIE. 455 

fairejusqu'a ce point? Mais elle 6tait encore plus 
volage, ou plutdtelle n'etait plus rien, et elle'ne se 
reconnaissait pas elle-meme, lorsque, ayant devant 
les yeux des femmes qui vivaient dans l'abondance, 
elle se trouvait dans la pauvrete et dans le besoin. 
J'dtais a la veille d'en avoir une demiere preuve 
qui a surpass^ toutes les autres, et qui a produitla 
plus etrange aventure qui soit jamais arrivee a un 
homme de ma naissanee et de ma fortune. 

Comme je la connaissais de cette humeur, je me 
hatai, lelendemain, d'aller a Paris. La mort deson 
frere et la necessity d'avoir du linge et des habits 
pour elle et pow moi etaient de si bonnes raisons, 
qne ije n'eus pas besoin de pretextes. Je sortis de 
l'auberge dans le dessein, dis-je a Manon et a mon 
hfite, de prendre uncarrossede louage; mais c'etait 
une gasconnade, la necessite m'obligeant d'aller a 
pied. Je marchai fort vite jusqu'au Cours-la-Reine, 
ou j'avais dessein de m'arrSter. II fallait bien pren- 
dre un moment de solitude et de tranquillite pour 
m'arranger et prevoir ce que j'allais faire a Paris. 
Je m'assis sur l'herbe. J'entrai dans une mer de 
raisonnements et de reflexions, qui se r^duisireiit 



156 MANON LESCAOT. 

peu a peu atrois principaux articles. J'avais besoin 
d'un prompt secoars pour un nombre infim de ne- 
cessity presentes ; j'avais a chercher quelque voie 
qui put du moins m'ouvrir des esperances pour 
l'avenir; et, ce qui n'etait pas de moindre impor- 
tance, j'avais des informations et des mesures a 
prendre pour la surete de Manon et pour la mienne. 
Apres m'etre epuise en projets et en combinaisons 
sur ces trois chefs, je jugeai encore a propos d'en 
retrancher les deux derniers. Nous n'etions pas mal 
a couvert dans une chambre de Chaillot ; et, pour 
les besoins futurs, je crus qu'il serait temps d'y 
penser lorsque j'aurais satisfait aux presents. 

II etait done question de remplir actuellement 
ma bourse. Monsieur de T*** m'avaitoffertgenereu- 
sement la sienne ; mais j'avais une extreme repu- 
gnance a le remettre moi-meme sur cette matiere. 
Quel personnage, que d'aller exposersamisere aun 
etranger et de le prier de nous faire part de son 
bien! II n'y a qu'une ame lache qui en soil capable, 
par une bassesse qui l'empeche d'en sentir l'indi- 
gnite; ou un Chretien humble, par un exces de ge- 
nerosit6 qui le rend superieur a cette honte. Je 



SECONDS PARTIE, 457 

n'elais ni un homme lache ni un bon chretien ; j'au- 
rais donne" la moitie de mon sang pour eviter cetle 
humiliation. 

Tiberge, disais-je, le bon Tiberge me refusera 
t-il ce qu'il aura le pouvoir de me donner? Non, il 
sera touche de ma misere, mais il m'assassinera 
par sa morale. II faudra essuyer ses reproches, ses 
exhortations, ses menaces ; il me fera acheter ses 
secours si cher, que je donnerais encore une partie 
de mon sang plutdt que de m'exposer a cette scene 
facheuse, qui me laissera du trouble et des re- 
mords. Bon! reprenais-je, il faut done renoncera 
tout espoir, puisqu'il ne me reste point d'autre voie, 
et que je suis si eloigne" de m'arreter a ces deux-la, 
que je verserais plus volontiers la moitie de mon 
sang que d'en prendre une, e'est-a-dire, tout mon 
sang plutdt que les prendre toutes deux. Oui, mon 
sang tout entier, ajoutai-je apres une reflexion d'un 
moment; je le donnerais plus volontiers sans doule 
que me reduire a de basses supplications. 

Mais il s'agit bien ici de mon sang 1 il s'agit de la 
vie et de 1'entretien de Manon, il s'agit de mon 
amour etde sa fidelite. Qu'ai-jeamettre en balance 



458 MAN0N LESCAUT. 

avec elle? Je n'y ai rien mis jusqu'a present : elle 
me tient lieu de gloire, de bonheur et de fortune. li 
y a bien des cfaoses, sans doute, que je donnerais 
ma vie pour obtenir ou pour gviter ; mais estimer 
une chose plus que ma vie n'est pas une raison pour 
l'estimer autant que Manon. Je ne fus pas longtemps 
a me determiner apres ce raisonnement. Je conti- 
auai mon chemin, resolu d'aller d'abord chez Ti- 
berge, et de la chez monsieur de T***. 

En entrant a Paris je pris un fiacre, quoique je 
n'eusse pas de quoi le payer; je comptais sur les 
secours que j'allais solliciter. Je me fis conduire au 
Luxembourg, d'ou j'envoyai avertir Tiberge que 
j'etais a l'attendre. II satisfit mon impatience par 
sa promptitude. Je lui appris Pextremite de mes be- 
soins sans nul detour. II me demand a si les cent 
pistoles que je lui avais rendues me suffiraient; et, 
sans m'opposer un seul mot de difficulte, il me les 
alia chercher dans le moment, avec cet air ouvert 
et ce plaisir a donner qui n'est connu que de 
''amour et de la veritable amitifi. 

Quoique je n'eusse pas eu le moindre doute du 
*s;M& de ma d«i??ande, je fus surpris de i'avoi? 



SECONDE PARTiE. 159 

obtenue a si bon marche, c'est-a-dire sans qu'il 
m'eut querelle sur mon impenitence. Mais je me 
trompais en me croyant tout a fait quitte de ses 
reproches ; car, lorsqu'il eut acheve de me compter 
son argent et que je me preparais a le quitter, il 
me pria de faire avec lui un tour d'allee. Je ne lui 
avais point parle de Manon, il ignorait qu'elle fut 
en liberie; ainsi sa morale ne tomba que sur ma 
fuite temeraire de Saint-Lazare, et sur la crainte ou 
il etait qu'au lieu de profiler des lecons de sagesse 
que j'y avais revues, je ne reprisse le train du 
desordre. 

II me dit qu'etant alle pour me visiter a Saint- 
Lazare le lendemain de mon Evasion, il avait ete 
frappe au dela de toute expression en apprenant la 
maniere dont j'en etais sorti ; qu'il avait eu la-dessus 
un entretien avec le sup6rieur ; que ce bon p^re 
n'etait pas encore remis de son effroi ; qu'il avait 
eu neanmoins la generosite de deguiser a M. le 
lieutenant general de police les circonstances de 
mon depart, et qu'il avait empeehe que la mort du 
portier ne fut connue au dehors ; que je n'avais 
done, de ce eote-la, nul sujet d'alarme; mais 



•160 MANON LESCAUT. 

que s'll me restait le moindre sentiment de sagesse, 
je profiterais de cet heureux tour que le ciel don- 
nait a mes affaires ; que je devais commencer par 
ecrire a mon pere et me remettre Wen avec iui, et 
que si je voulais suivre une fois son conseil, il 
etait d'avis que je quittasse Paris pour retourner 
dans le sein de ma famille. 

J'ecoutai son discours jusqu'a la fin, II y avait la 
bien des choses satisfaisantes. Je fus ravi, premie- 
rement, de n'avoir rien a cramdre du c6te de Saint- 
Lazare : les rues de Paris me redevenaient un pays 
libre ; en second lieu, je m'applaudis de ce que 
Tiberge n' avait pas la moindre idee de la delivrance 
de Manon et de son retour avec moi : je remarquai 
meme qu'il avait evite de me parler d'elle, dans 
l'opinion apparemment qu'elle me tenait moins au 
coeur, puisque je paraissais si tranquille sur son 
sujet. Je resolus, sinon de retourner dans ma 
famille, du moins d'ecrire a mon pere, comme il 
me le conseillait, et de lui temoigner que j'etais 
dispose a rentrer dans l'ordre de mes devoirs et 
de ses volontes. Mon esperance etait de l'engager 
& m'envoyer de 1 'argent, sous pretexte de faire mes 



SECONDE PARTIE. 161 

esercices a 1'Academie; carj'aurais eupeinealui 
persuader que je fusse dans la disposition de re- 
toumer a Felat ecclesiastique, et, dans le fond, je 
n'avais nul eloignement pour ce que je voulais lui 
promettre , j'etais bien aise , au contraire , de 
m'appliquer a quelque chose d'honnete et de 
raisonnabie, autant que ce dessein pourrait s'ac- 
corder avec mon amour. Je faisais mon compie 
de vivre avec ma maitresse et de faire en meme 
temps mes exercices. Cela etait fort compatible. 

Je fus si satisfait de loutes ces idees, que je pro- 
mis a Tiberge de faire partir le jour mtime une let • 
tre pour mon pere. J'entrai effectivement dans un 
bureau d'ecrilure en le quittant, et j'ecrivis d'une 
maniere si tendre et si soumise, qu'en relisant ma 
lettre je me flattai d'obtenir quelque chose du coaur 
paternel. 

Quoique je fusse en etat de prendre et de payer 
un fiacre apres avoir quilte Tiberge, je me lis un 
plaisir de marcher fierement a pied en allant chez 
monsieur de T***. Je trouvais de la joie dans cet 
exercice de ma liberte, pour laquelle mon ami 
m'avait assure qu il ne me restait rien a eramdre, 



<62 MANON LESCADT. 

Cependant il me revint tout d'un coup a l'esprit que 
ces assurances ne regardaient que SainJ-Lazare, et 
que j'avais, outre cela, 1'affaire de 1'hdpital sur les 
bras, sans compter la mortdeLescaut, dans laquelle 
j'etais mele, du moins cornme temoin. Ge souvenir 
m'effraya si vivement, que je meretirai dans la pre- 
miere allee, d'ou je fis appeler un fiacre. J'ailai droit 
chez monsieur de T***, que je fis rire de ma frayeur. 
Elle me parut risible a moi meme, lorsqu'il m'eut 
appris queje n'avais rien a craindre du cote" de 1'hd- 
pital ni de celui de Lescaut. II me dit que, dans la 
pensee qu'on pourrait le soupgonner d' avoir eu part 
a l'enlevement de Manon, il etait allele matin a I'ho- 
pital, et qu'il avait demands a la voir en feignant 
d'ignorer ce qui etait arrive ; qu'on etait si eloigns 
de nous accuser, ou lui ou moi, qu'on s'etait em- 
presse, au contraire, de lui apprendre cette aventure 
comme une Strange nouveile, et qu'on admirait 
qu'une fille aussi jolie que Manon eflt pris le parti 
defuir avecun valet; qu'il s'etait contentederepon- 
dre f roidement qu'il n'ea etait pas surpris, et qu'on 
fait tout pour la liberty. 
Ii continua de me raconter qu'il etait alle de la 



seconds: partie. 463 

chez Lescaut, dans I'esperance de m'y trouver avec 
ma charmante maitresse ; que 1'hdte de. la maison, 
qui e"tait on carrossier, lui avait proteste qu'il n'a- 
vait vu ni elle ni moi; mais qu'il n'etait pas 
elonnantque nous n'eussions point paru cbez lui, si 
c'etait pour Lescaut que nous devions y venir, 
parce que nous aurions sans doute appris qu'il venait 
d'etre tue a peu pres dans le meme temps : sur quoi, 
il n'avait pas refuse d'expliquer ce qu'il savait de la 
cause et des circonstances de cette mort. Environ 
deux heures auparavant, un garde du corps des amis 
de Lescaut l'etait venu voir, et lui avait propose de 
jouer. Lescaut avait gagne si rapidement, que l'au- 
tre s'etait trouve cent ecus de moins en une heure, 
c'est-a-dire tout son argent. Ge malheureux, qui se 
voyait sans un sou, avait prie Lescaut de lui prater 
la moitie de la somme qu'il avait perdue ; et, sur 
quelques difflcultesnees a cette occasion, ils s'etaient 
querelles avec une animosite extreme. Lescaut 
avait refuse de sortir pour mettre 1'epee a la main, 
et Pautre avait jure, en le quittant, de lui casser la 
tele; ce qu'il avait execute des lesoir meme. Mon- 
sieur de T*** eut 1'honneteis d'ajouter qu'il avait ete 



464 MAN0N LESCAUT. 

fort mquiet par rapport a noi» ? et qu'il continuait 
d? in'offrir ses services. Je ne balanc.ai point a lui 
apprendre le lieu de notre retraite. II me pria de 
trouver bon qu'il allat souper avec nous. 

Cemme il ne me reslait qu'a prendre du linge et 
des habits pour Manon, je lui dis que nous pouvions 
partir a l'heure meme, s'il voulait avoir la complai- 
sance de s'arr^ter un moment avec moi cher quel- 
ques marchands. Je ne sais s'il crut que je lui fai- 
sais cette proposition dans la vue d'interesser sa 
g&ierosite\ ou si ce fut par un simple mouvement 
d'une belle lime, mais, ayant consenti a partir aus- 
sit6t, il me mena chez les marchands qui lournis- 
saient sa maison : il me fit choisir plusieurs etoffes 
d'un prix plus considerable que je ne me l'etais 
propose", et lorsque je me disposai a les payer, il 
defendit absolument aux marchands de recevoir un 
sou de moi. Celte galanteriese fit de si bonne grace, 
que je crus pouvoir en profiter sans honte. Nous 
primes ensemble le chemin d». Chaillot, ou j'arrivai 
avec moins d'inquietude que je n'en etais parti. 

Ma presence et les politesses de monsieur del'" 
dissiperent tout ce qui pouvait rester de chagrin a 



SECONDE PART1E. 465 

Manon « Oublions nos terreurs passees, ma chere 
ame, mi dis-je en arrivant, et recommengons a vi- 
vreplus fleureux que jamais. Apres tout, 1'amour 
est un bon maitre ; la fortune ne saurait nous cau- 
ser autant de peines qu'il nous fait gouter de plai- 
sirs. » Notre souper fut une vraie scene de joie. 

J'etais plus fieret plus content avec Manon etmes 
cent pistoles, que le plus riche partisan de Paris 
avec ses tresors entasses. II faut compter ses ri- 
chesses par les moyens qu'on a de salisfaire ses 
desirs. Je n'en avais pas un seul a remplir. L'ave- 
nir m&memecausait peu d'embarras. J'etais presque 
sur >jue mon pere ne ferait pas de difficulty de me 
donnerdequoi vivre horiorablement a Paris, parce 
qu'etant dans ma vingtieme annee, j'entrais en droit 
d'exiger ma part du bien de ma mere. Je ne cachai 
point a Manon que le fond de mes richesses n'etait 
que de cent pistoles. C'etait assez pour attendre 
tranquillcment une meilleure fortune, qui semblait 
ne meponvoir manquer, soit par mes droits natu- 
rels, ou par les resources du jeu. 

Ainsi, pendant, les premieres semaines, je ne peri- 
sai qu'ajouir de masitaation; et ia force de 1'hon- 



166 MANON LESCAOT. 

neur, autant qu'un reste de management pour la 
police, me faisant remettre de jour en jour a re- 
nouer avee les associes de l'h&tel de Transylvanie, 
je me reduisis a jouer dans quelques assemblies 
moins decrees, ou la faveur da sort m'epargna 
1'humiliation d' avoir recoars a l'industrie. J'allais 
passer a la ville une partiede l'apres-midi, elje re- 
venais souper a Ghaillot, aceompagne fort souvent 
de monsieur de T***, dont 1'amitie croissait de jour 
ea jour pour nous. 

Manon trouva des ressources contre 1'ennui. 
Elle se lia, dans le voisinage, avec quelques jeunes 
personnes que le printemps y avail ramenees. La 
promenade et les petits exerciees de leur sexe fai- 
saient alternativement leur occupation. Une partie 
de jeu dont elles avaient regis !es bornes fournissait 
aux frais de la voiture. Elles allaient prendre 
Fair au bois de Boulogne; et le soir, a mon retour, 
je retrouvais Manon plus belle, plus contente el 
plus passionnee que jamais. 

II s'eleva neanmoins quelques nuages qui sem* 
blerent menacer I'Mificede mon bonheur; mais lis 
furent nettemeat dissipes, et I'humeur folatre de 



SECONDS PARTIE. 167 

Manon rendit le denoument si comique , que je 
irouve encore de la douceur dans un souvenu 
qui me represenle sa tendresse et les agrements de 
son esprit. 

Le seul valet qui composait notredoraestique me 
prit un jour a 1'ecart pour me dire, avec beaucoup 
d'embarras, qu'il avait un secret d'impovtance a me 
communiquer. Je 1'encourageai a parler librement. 
Apres quelques detours, il me fit entendre qu'un 
seigneur etranger semblait avoir pris beaucoup d'a- 
mour pour mademoiselle Manon. Le trouble de mon 
sang se fit sentir dans toutes mes veines. « En a- 
t-elle pour lui ? » interrompis-je plus brusquement 
que la prudence ne le permettait pour m'eclaircir. 

Ma vivacite l'effraya. II me repondit d'un air in- 
quiet que sa penetration n'avait pas ete si loin; mais 
qu'ayant observe depuis plusieurs jours que cet 
etranger venait assidument au bois de Boulogne, 
qu'il y descendait de son carrosse, et que, s'enga- 
geant seul dans les contre-allees, il paraissait cher- 
cher l'occasion de voir ou de'rencontrer mademoiselle, 
il lui etait venu a 1'esprit de faire quelque liaison 
avec ses gens pour apprendre le nom de ieur maitre; 



168 MANON LESCAUT. 

qu'ils letraitaient de prince italien, etqu'ilsle soup- 
connaient euxmemes de quelque aventure galante; 
qu'il n'avait pu se procurer d'autres lumieres, ajou- 
ta-t-il en tremblant, parceque le prince, etant alors 
sorti du bois, s'etait approche" familierement de lui 
et lui avait demande son nom ; apres quoi, comrae 
s'il eut devine qu'il £tait a notre service, il l'avait 
felicite d'appartenir a ia plus charmante personne 
du monde. 

J'attendais impatiemment la suite de ce recit. 11 
le finit par des excuses timides, que je n'attribuai 
qu'a mes imprudentes agitations. Je le pressai en 
vain de continuer sans deguisement. Ii me protesta 
qu'il ne savait rien de plus, et que ce qu'il venait de 
me raconter etant arrive le jour precedent, il n'avait 
pas revu les gens du prince. Je le rassurai non-seu- 
lement par des eioges, mais par une honnete recom- 
pense ; et, sans lui marquer la moindre defiance de 
Manon, je tui recommandai d'un ton plus tranquille 
de veiller sur toutes les demarches de l'etranger. 

Au fond, sa frayeur me laissa de cruels doutes ; 
elle pouvait lui avoir fait supprimer une partie de 
la vente. Cependant, apres quelques reflexions, je 



SECONDE PARTIE. 469 

revins de mes alarmes ^usqu'a regretter d'avoir 
donrte cette marque de faiblesse. Je ne pouvais 
faireun crime a Manon d'etre aimee. II y avait beau- 
coup d'apparence qu'elle ignorait sa conquete. Et 
quelle vieallais-je raener, sij'etais capable d'ouvrir 
sifacilement l'entree de mon coeur a la jalousie? 
Je retournai a Paris le jour suivant, sans avoir 
forme' d'autre dessein que de hater le progres de ma 
fortune en jouant plus gros jeu, pour me mettre en 
&at de quitter Chaillot au premier sujet d'inquie- 
tude. Le soir, je n'appris rien de nuisible a mon re- 
pos. L'etranger avait reparu au bois de Boulogne* 
et, prenant droit de ce, qui s'etait passe" la veille 
pour se rapprocher de mon confident, d lui avait 
parle de son amour, mais dans des termes qui ne 
supposaienfe aucune intelligence avec Manon. II 
l'avait interroge sur mille details. Enfin, il avait 
tente de le mettre dans ses interets par des pro- 
messes considerables; et, tirant une lettre qu'il te- 
nait prete, il lui avait offert inutilement quelques 
louis o'j>r pour la rendre a sa maitresse. 

Deux joars se passerent sans aucun autre inci- 
dent. Le troisieme fut plus orageux. J'appris, en 



nO MANON LE8CAHT. 

arrivani de la ville assez tard, que Manon, pendant 
sa promenade, s'etait ecartee un moment de ses 
compagnes, et que l'etranger, qui la suivait a peu 
de distance, s'atant approche d'elleausignequ'elle 
lui en avail fait, elle lui avait rernis une lettre qu'il 
avail recue avec des transports dejoie. II n'avaiteu 
le temps de les exprimer qu'en baisaiit amoureuse- 
ment les caracteres, parce qu' elle s'etait aussitot de- 
robee. Mais slle avait paru d'une gaiete extraordi- 
naire pendant le reste du jour, et, depuis qu'elle 
etait rentree au logis, cette humeur ne l'avait pas 
abandonnee. Je fremis sans doute a chaque mot 
« Es-lu Men sur, dis-je tristement a mon valet, qut 
tes yeux ne t'aient pas trompe ? » II prit le ciel a 
temom de sa bonne foi. 

Je ne sais a quoi les tourments de mon coeur 
m'auraient porle, si Manon, qui m'avait entendu 
rentrer, ne flit venue au-devant de moi avec un air 
d'impatience et des plaintes de ma lenteur. Elle 
n'attendit point ma reponse pour m'accabler de ca- 
resses; et lorsqu'elle se vit seule avec moi, elle me 
fit des reproches fort vifs de {'habitude que je pre- 
nais de revenir si tard. Mora silence lui laissant la 



SECON0E PARTIE. Mh 

liberty de continuer, elle me dit que depuis trois 
semaines je n'avais pas passe une journee entiere 
avec elle; qu'elle ne pouvait soutenir de si longues 
absences ; qu'elle me demandait du moins un jour 
par intervalles, et que, des le lendemain, elle vou- 
lait me voir pres d'elle du matin au soir. 

« J'y serai, n'en doutez pas, » lui repondis-je d'un 
ton assez brusque. Eliemarqua peu d'attention pour 
mon chagrin; et dansle mouvement de sa joie, qui 
me parut en effet d'une vivacite singuiiere, elle me 
fitmillepeinturesplaisantes de la maniere dontelle 
avait passe le jour. Etrange filie I me disais-je a 
moi-meme : que dois-je attendre de ce prelude? 
L'aventure de noire premiere separation me revint a 
l'esprit. Cependant je croyais voir dans le fond desa 
joie et de ses caresses un air de verite qui s'accor- 
dait avec les apparences. 

II ne me fut pas difficile de rejeter la tristesse 
dont je ne pus me defendre pendant notre souper 
sur une perte que je me plaignis d'avoir faite au 
jeu. J'avais regarde comme un extreme avantage 
que l'ide> de ne pas quitter Chaillot le jour suivant 
fut venue d'elle-meme. G'etait gagner du temps 



472 MANON LESCAUT. 

pour mes deliberations. Ma presence eloignait tou- 
tes sortes de craiotes pour le lendemain ; et si je 
ne remarquais rien qui m'obligeat de faire eclater 
mes decouvertes, j'etais deja resolu de transporter, 
le jour d'apres, mon etablissement a la ville, dans 
un quartier ou je n'eusse rien a demeler avec les 
princes italiens. Cet arrangement me fit passer une 
nuit plus tranquille; mais il ne m'6tait pas la dou- 
leur d'avoir a trembler pour une nouvelle infidelite. 
A mon reveil, Manon me declara que pour passer 
le jour dans notre appartement, elle ne pretendait 
pas que j'en eusse V air plus neglige, et qu'elle vou- 
lait que mes cheveux fussent accommod^s de ses 
propres mains. Je les avais fort beaux. C'etait un 
amusement qu'elle s'etait donneplusieurs fois. Mais 
elle y apporta plus de soins que je ne lui en avais 
jamais vu prendre. Je fus oblige, pour la satisfaire, 
de m'asseoir devant sa toilette et d'essuyer toutes 
les petites recherches qu'elle imagina pour ma pa- 
rure. Dans le cours de son travail, elle me taisait 
tourner souvent le visage vers elle, et, s'appuyant 
des deux mains sur me epaules, elle me regardait 
avec une curiosite avide. Ensuite, exprimant sa 



SECONDE PARTIE. 173 

»atisfaction par un ou deux baisers, elle me faisait 
reprendre ma situation pour continuer son ouvrage. 

Ce badinage nous occupa jusqu'a 1'heure du 
diner. Le gout qu'elle y avait pris m'avait paru si 
naturel et sa gaiete sentait si peu l'artifice, que, ne 
pouvant eoncilier des apparences si constantes avec 
Je projet d'une noire trahison, je fus tente plusieurs 
fois de lui ouvrir mon coaur et de me decharger 
d'un fardeau qui commencait a me peser. Mais je 
me flattais a chaque instant que l'ouverture vien- 
drait d'elle, et je m'en faisais d'avance un deiicieux 
triomphe. 

Nous rentrames dans son cabinet. Elle se mit a 
rajuster mes cheveux, et ma complaisance me fai- 
sait c&ler a toutes ses volontes, lorsqu'on vint l'aver- 
tir que le prince de *** demandait a la voir. Ce nom 
m'echauffa jusqu'au transport. « Quoi done? m'e- 
criai-je en la repoussant : qui? quel prince ? » Elle 
ne re"pondit point a mes questions : « Faites-le mon- 
ter, » dit-elle froidement au valet; et se tournant 
vers moi : « Cher amant! toi que j'adore, reprit-elle 
d'un ton enchanteur, je te demande un moment de 
complaisance; un moment, un seul moment ! jet'en 



474 MANON LESCAUT. 

aimerai mille fois plus, je t'en saurai gre" toute 
ma vie. » 

L'indignation et la surprise me lierent la langue. 
E!le repetait ses instances, et je cherchais des ex- 
pressions pour les rejeter avec mepris. Mais, enten- 
dant ouvrir la porte de 1'antichambre, elle empoi- 
gna d'une main mes cheveax, qui etaient flottants 
sur mes <5pa«les, elle prit de 1'autre son miroir de 
toilette; elle employa toute sa force pour me trai- 
ner dans cet 6tat jusqu'a la porte du cabinet; et, 
l'ouvrant du genou, elle offrit a l'etranger, que le 
bruit semblait avoir arr&e au milieu de la chambre, 
un spectacle qui ne dut pas lui causer pen d'&on- 
nement. Je vis un bomme fort bien mis, mais d'as- 
sez mauvaise mine. 

Dans l'embarras ou le jetait cette scene, il ne 
laissa pas de faire une profonde reverence. Manon 
0e lui donna pas le temps d'ouvrir la bouche ; elle 
fcli pr&enta son miroir . « Voyez, monsieur, lui 
dit-elle; regardez-vous bien, et rendez-moi justice. 
¥ous me demandez de l'amour : voici l'homme que 
j'aime et que j'ai jure" d'aimer toute ma vie. Faites 
la comparaison vous-meme : si vous croyez pouvoir 



SEGONDE PART1E. <75 

hiidisputer mon cceur, apprenez-moi done sur quel 
fondement, car je vous declare qu'aux yeux de vo- 
tre servante tres-humble tous les princes d'ltalie ne 
valent pas un des cheveux que je tiens. « 

Pendant cette folle harangue, qu'elle avait appa- 
remment meditee, je faisais des efforts inutiles pour 
me degager, et, prenant pitie d'un homme de con- 
sideration, je me sentais porte a reparer ce petit 
outrage par mes politesses. Mais, s'etant remis assez 
facilement, sa reponse, que je trouvai un peu gros- 
siere, me fit perdre cette disposition. « Mademoi- 
selle, mademoiselle, 1m dit-il avec un sourire force, 
j'ouvre en effet les yeux, et je vous trouve Men 
moins novice que je ne me 1'etais figure. » 

II se retira aussitdt sans jeter les yeux sur elle, 
en ajoutant d'une voix plus basse que les femmes 
de France ne valaient pas naieux que celles d'ltalie. 
Rien ne m'invitait, dans cette occasion, a lui faire 
prendre une meilleure idee du beau sexe. 

Manon quitta mes cheveux, se jeta dans un fau- 
teuil et fit retentir la chambre de longs eclats de 
rire. Je ne dissimulerai pas que je fus touche jus- 
qu'au fond du coeur d'un sacrifice que je ne pouvais 



176 MANON LESCACT. 

attribuer qu'a 1'amour. Cependant la plaisanterie 
me parut excessive. Je lui en fis des reproches.Elle 
me raconta que mon rival, apres l'avoir obsedee 
pendant plusieiK«i jours au bois de Boulogne et 
lui avoir fait deviner ses sentiments par des gri- 
maces, avait pris le parti de lui en faire une decla- 
ration ouverte, acconapagnee de son nom et de tous 
ses titres, dans une leltre qu'il lui avait fait re- 
mettre par le cocher qui la conduisait avec ses 
compagnea ; qu'il lui promettait, au dela des monts, 
une brillante fortune et des adorations 6ternelles; 
qu'elle £tait revenue a Chaillot dans la resolution 
de me communiquer cette aventure ; mais qu'ayant 
congu que nous pouvions en tirer de Pamusement, 
elle n'avait pu resister a son imagination ; qu'elle 
avait offert au prince italien, par une reponse flat- 
teuse, la liberte de la voir chez elle ; et qu'elle s'etait 
fait un second plaisir de me faire entrer dans son 
plan sans m'en avoir fait naitre le moindre soupgon. 
Je ne lui dis pas un mot des lumieres qui m'etaient 
venues par une autre w'^e, et l'ivresse de l'arnour 
triomphant me fit tout approuver. 
J'ai remarque dans toute ma vie que le ciel a tou- 



SECONDE PARTIE. 177 

jours choisi, pour toe frapper de ses plus rudes 
chatiments, le temps ou ma fortune me semblait le 
mieux etablie. Je me croyais si heureux avec 1'a- 
mitie deM.de T*** et la lendresse de Manon, qu'on 
n'aurait pu me raire comprendre que j'eusse a crain- 
dre quelque nouveau malheur; cependant il s'en 
preparait un si funeste, qu'il m'a reduit a l'elat ou 
vous m'avez vu a Passy, et par degres a des extre- 
mity si deplorables, que vous aurez peine a eroire 
mon recit fidele. 

Un jour que nous avions Monsieur de T*** a 
souper, nous entendimes le bruit d'un carrosse qui 
s'arretait a la porte de l'hStellerie. La curiosite nous 
fit desirer de savoir qui pouvait arriver a cette 
heure. On nous dit que c'etait le jeune G w * M***, 
c'est-a-dire le fils denotre plus cruel ennemi, de ce 
vieux debauche qui m'avait mis a Saint-Lazare, et 
Manon a l'h6pital. Son nom me fit monter la rou- 
geur au visage. « C'est le ciel qui me. l'amene, dis-je 
a M. de T***, pour le punir de ia lachete de son 
pere. tl ne m'echappera pas que nous n'ayons me- 
sur^ nos gpees. » M. de T***, qui le connaissait et 
qui etait meme de ses meilleurs amis, s'efforca de 



178 MANON LESCACT. 

me faire prendre d'autres sentiments pour lui. II 
m'assura que c'etait un jeune homrae tres-aimable 
et si pen capable d'avoir eu part a 1' action de son 
pere, que je ne le verrais pas moi-meme un moment 
sans lui aceorder mon estime et sans desirer la 
sienne. Apres avoir ajoute mille choses a son avan- 
tage, il me pria de consentir qu'il allat lui proposer 
de venir prendre place avec nous, et de s'accom- 
moder du reste de notre souper. II prevint l'objeo 
tion du peril ou c'etait exposer Manon, que de de- 
couvrir sa demeure au fils de notre ennemi, en pro- 
testant, sur son honneur et sur sa foi, que, lors- 
qu'il nous connaitrait, nous n'aurions point de plus 
zele defenseur. Je ne fis difficult^ de rien apres de 
teiles assurances. 

Monsieur de T*** ne nous l'amena point sans 
avoir pris un moment pour 1'informer qui nous 
gtions. II entra d'un air qui nous prevint effective- 
menten safaveur. II m'embrassa; nous nous as- 
slmes; il admira Manon, moi, tout ce qui nous 
appartenait, et il mangea d'un appetit qui fit hon- 
neur a notre souper. 

Lorsqu'on eut desservi, la conversation devint 



SECOND PARTIE. 479 

plus serieuse. II baissa les yeux pour nous parler 
de 1'exces ou son pere s'etait porte contre nous. II 
nous fit les excuses les plus soumises. « Je les 
abrege, nous dit-il, pourne pas renouveler un sou- 
venir qui me cause trop de konte. » Si elles etaient 
sinceres des le commencement, elles le devinrent 
bien plus dans la suite ; car il n'eut pas passe une 
demi-beure dans cet entretien, que je m'apergus de 
l'impression que les charmes de Manoa faisaient sur 
lui. Ses regards et ses manieres s'attendrirent par 
degres. II ne laissa rien echapper neanmoins dans 
ses discours ; mats, sans etre aide de la jalousie, 
j'avais trop d'experience en amour pour ne pas dis- 
cerner ce qui venait de cette source. 

II nous tint compagnie pendant une partie de la 
nuit, et il ne nous quitta qu'apres s'etre feiicite' de 
notre connaissance, et nous avoir demande la per- 
mission de venir nous renouveler quelquefois l'offre 
de ses services. Il parfit le matin avec monsieur 
de T***, qui se mitavec lui dans son carrosse. 

Jenemesentais, commej'ai dit, aucun penchant 
a la jalousie. J'avais plus de credulite que jamais 
pour les serments de Manon. Cette charmante crea- 



480 MANON LESCAUT. 

ture etait si absolument maitresse demon ame, que 
je n'avais pas un seul petit sentiment aui ne fut de 
l'estime et de 1'amour. Loin de lui faire un crime 
d' avoir plu au jeune G*** M***, j etais ravi de l'effet 
de ses charmes, et je m'applaudissais d'etre aime 
d'une fille que tout le monde trouvait aimable. Je ne 
jugeai pas meme a propos de lui communiquer mes 
soupcons. Nous fumes occupes, pendant quelques 
jours, du soin de faire ajuster ses habits, et a de- 
liberer si nous pouvions aller a la comedie sans ap- 
prehender d'etre reconnus. Monsieur de T*** revmt 
nous voir avant la fin de la sernaine; nous le con- 
sultames la-dessus. II vit bien qu'il fallait dire oui 
pour faire plaisir a Manon. Nous resolumes done 
d'y aller le meme soiravec lui. 

Cependant celte resolution ne put s'executer; 
car, m'ayant tire aussitdt en particulier : « Je suis, 
me dit-il, dans le dernier embarras depuis que je 
vous ai vu, etla visite queje vous fais aujourd'hui 
en est une suite. G*** W** aime votre maitresse, il 
men a fait confidence. Je suis son intime ami et 
dispose en tout a le servir ; mais je ne suis pas 
moins le votre. J'ai considere que ses intentions 



SECONDE PARTIE. 481 

sont mjustes, et je les ai condamnees. J'aurais 
garde son secret, s'il n'avait dessein demployer 
pourplaire que les voies communes, maisil estbien 
lnforme* de I'humeur de Manon. II a su, je ne sais 
d'ou, qu'elle aime I'abondance et les plaisirs ; et 
comme iJ joust d6ja d'un bien considerable, il m'a 
declare qu'il veut la tenter d'abord par un tres-gros 
present et par l'offre de dix mille livres de pension. 
Toutes choses egales, j'aurais peut-ktre eu beau- 
coup plus de violence a me faire pour le trahir; 
mais la justice s'estjointe en voire faveur a l'amiti6, 
d'autant plus qu'ayant e"te la cause imprudente de 
sa passion, en l'introduisant ici, je suis oblige de 
prevenir les effets du mal que j'ai cause. » 

Je remerciai monsieur de T*** d'un service de 
celte importance, et je lui avouai, avec un parfait 
retour de confiance, quele caractere de Manon etait 
tel que G*** M*** se le figurait, c'est-a-dire qu'eile 
ne pouvait supporter le nom de la pauvrete. « Ce- 
pendant, lui dis-je, lorsqu'il n'est question que du 
plus ou du moins, je ne la crois pas capable de 
m'abandonner pour un autre. Je suis en etat de ne 
la laisser manquer de rien, et je compte que ma 



482 MANON LESCAOT. 

fortune va croitre de jour en jour. Je ne crams 
qu'une chose, ajoutai-je; c'est que G*** M*** ne se 
serve de la connaissance qu'il a de notre demeure 
pour nous rendre quelque mauvais office. » 

Monsieur de T*** m'assuraque je devais elresans 
apprehension de ce cdte-ia ; que G*** M*** etait ca- 
pable d'une folie amoureuse, mais qu'il ne 1'eMt 
point d'une bassesse; que s'il avait la lachete d'en 
commettre une, il serait ie premier, lui qui parlait, 
a Ten punir, et a reparer par la le malheur qu'il 
avait eu d'y donner occasion. « Je vous suis oblige 
de ce sentiment, repris-je ; mais le mal serait fait, 
et le remede fort uncertain. Ainsi le parti le plus 
sage est de le pre>enir en quittant Chaillot pour 
prendre une autre demeure. — Oui, reprit monsieur 
de T***, mais vous aurez peineale faireaussi promp- 
tement qu'il faudrait; car G*** M*** doit etre ici a 
midi; il me le dit hier, et c'est ce qui m'a porte a 
venir si matin pour vous informer de ses vues. Il 
peut arriver a tout moment. » 

Un avis si pressant me fit regarder cette affaire 
d'uu ceil plus serieux. Comme il me semblait im- 
possible d'eviter la visile de G*** M***, et qu'il me 



SECONDE PARTIE. 183 

le serait aussi sans doute d'empecher qu'il ne s'ou- 
vrit a Manon, je pris le parti de la prevenir moi- 
meme sur le dessein de ce nouveau rival. Je m'ima- 
ginai, que me sachant instruit des propositions qu'il 
lui ferait et lea recevanta mes yeux, elle aurait assez 
de force pour les rejeter. Je decouvris ma pensee a 
monsieur de T***, qui me repondit que cela etait es- 
tremement delicat. « Je 1'avoue, lui dis-je ; mais 
toutes les raisons qu'on peut avoir d'etre sur d'une 
maitresse, je les ai de compter sur l'affection de la 
mienne. II n'y auraitque la grandeur des offresqui 
put l'eblouir, et je vous ai dit qu'elle ne connalt 
point l'interet. Elleaime ses aises, mais elle m'aime 
aussi ; et dans la situation ou sont mes affaires, je 
ne saurais croire qu'elle me preferc le fils d'un 
h<?mme qui Fa mise a l'hdpital. » En un mot, je 
pxsistai dans mon dessein; et m'etant retire a 
l'ecart avec Manon, je lui d6clarai naturellement 
tout ce que je venais d'apprendre. 

Elle me reinercia de la bonne opinion que i'avais 
d'elle, et elle me promit de recevoir les offres de 
fi*** M"* d'une maniere qui lui dterait l'envie de 
les renouveler. « Non, lui dis-je, il ne faut pas 



184 MANON LESCAUT. 

1'irriter par une brusquerie; il peut nous nwire. 
Mais tu sais ass«z,1,oi, friponne, ajoutai-je en riant, 
comment te dcfaire d'un amant desagreable ou in- 
commode. » Elle reprit, apres avoir un peu reve : 
« II me vientun dessein admirable, etje suis toute 
glorieuse tie, Finvention. G*** M*** est le fils de 
notre plus cruel ennemi ; il faut nous venger du 
pere, non pas sur le fils, mais sur sa bourse. Je 
veux i'ecouter, accepter ses presents, etme moquer 
delui. 

— Le projet est joli, lui dis-je; mais tu nesonges 
pas, ma pauvre enfant, que c'est le chemin qui 
nous a conduits droit a l'hopital. » J'eus beau lui 
representer le peril de cette entreprise, elle me dit 
qu'il ne s'agissaitque de bien prendre nosmesures, 
et elle repondit a toutes mes objections. Donnez- 
moi un amant qui n'entre point aveuglement dans 
tous les caprices d'une maitresse adoree, et je con- 
viendrai que j'eus tort de ceder si facilement. La 
resolution fut prise de faire une dupe de G*** M**\ 
et, par un tour bizarre de mon sort, il arriva que je 
devins la sienne. 

Nous vimes paraitre son carrosse vers ies onze 



SEGONDE PARTIE. 485 

feerares. 11 nous fit des compliments fort recherches 
sur la liberte qu'il prenait de venir diner avec nous. 
II ne fut pas surpris de trouver monsieur de T*** 
qui lui avait promis la veille de s'y rendre aussi, et 
qui avait feint quelques affaires pour se dispenser 
de venir dans la meme voiture. Quoiqu'il n'y eut 
pas un seul de nous qui ne portat la trahison dans 
le cceur, nous nous mimes a table avec un air de 
confiance et d'amitie. G* + * M*** trouva aisement 
1 'occasion de declarer ses sentiments a Manon. Je 
ne dus pas lui paraitre genant ; car je m'absentai 
expres pendant quelques minutes. 

Je m'apercus, a mon retour, qu'on ne 1' avait pas 
desespere' par un exces de rigueur. 11 etait de la 
meilleure humeur du monde; j'affectai de le pa- 
raitre aussi : il riait interieurement de ma simpli- 
cite, et moi de la sienne. Pendant toute l'apres-midi, 
nous fumes I'un pour l'autre une scene fort agrea- 
ble. Je lui menageai encore, avant son depart, un 
moment d'enlretien particulier avec Manon; de 
sorte qu il eut lieu de s'applaudir de ma complai- 
sance autant que de la bonne chere. 

Aussitot qu'il fsit motiteen carrosse avec monsieu* 



i&G HANON LESCAUT. 

de T***, Manon accourut a moi les bras ouverts, et 
m'embrassa en eclatant de rire. Elle me repeta ses 
discours et ses propositions sans y changer un mot. 
11 se r£duisaient a ceci : il l'adorait ; il vouiait par- 
tager avec elle quarante mille livres de rente dont 
il jouissait deja, sans compter ce qu'il attendait 
apres la mort de son pere. Elle allait etre maitresse 
de son coeur et de sa fortune ; et, pour gage de ses 
bienfaits, il etait pret a lui donner un carrosse, un 
fodtel meuble, une femme de chambre, trois laquais 
et un cuisinier. 

« Voila un fils, dis-je a Manon, bien autrement 
genereux que son pere. Parlons de bonne foi, ajou- 
fcai-je; cette offre ne vous tente-t-elle point? — 
Moi? reponditelle en ajusfant a sa pensee deux 
vers de Racine, 

Moi ! vous me soupeoiinez de cette perfidie? 
Moi ! je pourrais soufirir un visage odieux 
Qui rappelle toujours l'hopital h mes yeux 1 

— Non, repris-je en continuant la parodie, 

J'aurais peine a penser que l'hopital, madams, 

Fut un trait dont Tamour l'eut grav6 dans votre tea. 



SECONDE PAItTIE. 187 

* Mais e'en est un bien seduisant qu'un hdtel 
Eieubie, avec une femme de chambre, un cuisinier, 
an carrosse et trois laquais ; et l'amour en a peu 
d'a issi forts. » 

M\e me protesta que son cosur etait a moi pour 
ton ours, et qu'i! ne recevrait jamais d'autres traits 
qui les miens. « Les promesses qu'il ma faites, me 
dit> elle, sont un aiguilion de vengeance plutot 
qu' in trait d'amour. » Je lui demandai si elle etait 
dai s le dessein d'accepter l'hfitel et le carrosse. 
Ell me repondit qu'eile n'en foulait qu'a son argent. 

1 n diflicuite etait d'obtenir l'un sans I'autre. Nous 
res dumes d'attendre 1'entiere explication du projet 
de t*** M***, dans une lettre qu'il avait promis de 
lui ecrire. Elle la recut en effet le lendemain par 
un laquais sans livree, qui se procura fort adroite- 
meit 1'occasion de iui parler sans temoins. Elle 
lui lit d'attendre sa reponse, et elle vint m'apporter 
aussitfit sa lettre. Nous Pouvrimes ensemble. 

Outre les lieux communs de tendresse, elle con» 
tenait le detail des promesses de mon rival. II ne 
bornait point sa depense : il s'engageait a lui 
compter dix mille francs en prenant possession da 



188 MANON LESCAUT. 

I'hotel, et a reparer tellement les diminutions de 
cette somine, qu'elle 1'eut toujours devartl elle en 
argeni comptant. Le jour de Inauguration n'etait 
pas recule trop loin. II ne lui en demandait que 
tfeux pour les preparalifs, et il lui marquait le nom 
de la rue et de I'hotel ou il lui promettait de l'at- 
tendre l'apres-aiidi du second jour, si elle pouvait" 
se d6rober de mes mains, C'etait 1'unique point sur 
lequel il la conjurait de le tirer d'inquietude : il 
paraissait sur de tout le reste; reais il ajoutait que, 
si elle prevoyait de la difficulty a m'echapper, il 
trouverait le moyen de rendre sa fuite aisee. 

G*** M*** etait plus tin que son pere. II voulait 
tenir sa proie avant que de compter ses especes. 
Nous deliberames sur la conduite que Manon avait 
a tenir. Je fis encore des efforts pour Jui 6ter cetfe 
entreprise de la tete, et je lui en repr&entai tous 
les dangers ; rien ne fut capable d'ebranler sa reso- 
lution. 

Elle fit une courte reponse a G*** M w , pour l'as- 
surer au'elle ne trouverait pas de difficulte a se 
rendre a Paris le jour marque, et qu'il pouvait l'at- 
tendre avec certitude. 



SECONDE PARTIE. 189 

Nous reclames ensuite que je partirais sur-Ie- 
champ pour aller louer un nouveau logement dans 
quelque village de l'autre cfite de Paris, et que je 
transporterais avec moi notre petit Equipage ; que, 
le lendemain apres midi, qui etait ie temps de son 
assignation, elle se rendrait de bonne heure a Paris ; 
qu' apres avoir recu les presents de G*** M***, elle 
le prierait instamment de la conduire a la comedie, 
qu'elle prendrait avec elle tout ce qu'elle pourrait 
porter de la somme, et qu'elle chargerait du reste 
mon valet, qu'elle voulait mener avec elle. C'etait 
toujours le meme qui l'avait delivree de l'hdpital, 
et qui nous etait infiniment attache. Je devais me 
trouver, avec un fiacre, a l'entre de la rue Saint- 
Andre-des-Ares, et l'y laisser vers les sept heures 
pour m'avancer dans l'obscurite a la porte de la 
comedie. Manon me promettait d'inventer des pre- 
textes pour sortir un instant de sa loge, et de l'em- 
ployer a descendre pour me rejoindre. L'ex^cution 
du reste etait facile. Nous aurions regagne mon 
fiacre en un moment, et nous serions sortie de Paris 
par le faubourg Saint-Antoine, qui 6tait le chemm 
de notre nouvelle demeure. 



490 MANON LESCAUT. 

Ce dessein, tout extravagant qu'il etait, nous 
parut assez bien arrange. Mais il y avait dans le 
fond une folle imprudence a s'imaginer que, quand 
ii eut reussi le plus heureusement du monde, nous 
eussions jama»si pu nous mettre a convert des suites. 
Cependant nous nous exposames avec la plus teme- 
raire confiance. Manon partit avec Marcel; c'est 
ainsi que se nommait notre valet. Je la vis partir 
avec douleur. Je lui dis en 1'embrassaut : « Manon, 
ne me trompez-vous point? me serez-vous fidele? » 
E!le se plaignit tendrement de ma defiance, et elle 
me renouvela tous ses serments. 

Son compte etait d'arriver a Paris sur les trois 
heures. Je partis apres elle. J'allai me morfondre, 
le reste de 1'apres-midi, dans le cafe" de Fere, au 
pont Saint-Michel. J'y demeurai jusqu'a la nmt. 
J'en sortis alors pour prendre un fiacre que je 
postai, suivant notre projet, a 1'entree de la rue 
Saint- Andre-des Arcs ; ensuite je gagnaiajied la 
porte de la comedie. Je fus surpris de n'y pas trou- 
ver Marcel, qui devait etre a m'attendre. Je pris 
patience pendant une heure, confondu dans une 
foule de laquais et 1'oeil ouvert sur tous les pas- 



SECONDE PARTIE. 191 

sants. Enih», sept heures etant sonnees sans que 
j'eusse den apercu qui eut rapport a nos desseins, 
je pris un billet de parterre pour aller voir si je 
decouvrirais Manon etG*** M*** dans les loges. lis 
n'y &aient ai luo ni l'autre. Je retournai a la porte, 
ouje passai encore un quart d'heure, transports 
d'impatienee et d'inquietude. N'ayant rien vu pa- 
raitre, je rejoignis mon fiacre, sans pouvoir m'ar- 
reter a la moindre resolution. Le cocher m'ayant 
aper?u, vint quelques pas au-devant de moi, pour 
me dire d'un air mysterieux qu'une jolie demoiselle 
m'attendait depuis line heure dans le carrosse; 
qu'elle m'avait demande a des signes qu'il avait 
Men reconnus, et qu'ayant appris que je devais 
revenir, elle avait dit qu'elle ne s'impaiienterait 
point a m'attendre. 

Je me figurai aussitdt que c'etait Manon. J'ap- 
prochai. Mais je vis un joli petit visage qui n'etail 
pas le sien. C'etait une e"trangere qui me demanda 
d'abord si elle n'avait pas l'honneur de parler a 
monsieur le chevalier des Grieux ? Je lui dis que 
c'etait mon aom. « J'ai une lettre a vous renaie, 
Kprit-eiie, qui vous instraira du sujet qui ai amen' 



<92 MANON LKSCAUT 

et par quel rapport j'ai l'avanthtge de connaitre 
votre nom. » Je la priai de me doimer [e temps de 
la lire dans un cabaret voisin. Elle voulut me sui- 
vre, et elle me conseilla de demander une chambre 
a part. « De qui vient cette lettre ? » lui dis-je en 
montant. Elle me remit a la lecture. 

Je reconnus la main de Manon. Vojci a peu pres 
ce qu'clle me marquait : « G*** M*** l'avait recue 
» avec une politesse et une magnificence au dela 
» de toutes ses idees. II l'avait comblee de presents. 
»> II lui faisait envisager un sort de reine. Elle 
» m'assurait neanmoins qu'elle ne m'oublierail pas 
» dans cette nouvelle splendeur ; mais que, n'ayatU 
» pu faire consentir G ¥ ** M*** a la mener ce soir 
» a la comedie, elle remettait a un autre jour Ie 
» plaisir de me voir; et que, pour me consoler un 
» peu de la peine qu'elle prevoyait que cette nou- 
» ?elle pouvait me causer, elle avail trouve' le 
» rnoyen de me procurer une des plus jolies filles 
» de Paris, qui serait la porteuse de son billet. 

» Signe : Votre fidele amante, 

» Manon Lescabt. » 



SECONDS PARTIE. 493 

II y avait quelque chose de si cruel et de si in- 
sultant pour moi dans cette lettre, que, demeurant 
suspendu quelque temps entre la colere et la dou- 
leur, j'entrepris de faire un effort pour oublier 
eternellement mon ingrate et parjure maitresse. 
Je jetai les yeux sur la fille qui etait devant moi. 
Elle etait extremement jolie, et j'aurais souhaite 
qu'elle l'eut ete assez pour me rendre parjure et 
infidele a mon tour. Mais je n'y trouvai point ces 
yeux fins et languissants, ce port divin, ce teint de 
la composition de l'amour, enfin cs fonds inepul- 
sable de charmes que la nature avait prodigals a la 
perfide Manon. « Non, non 1 lui dis-je en cessant 
de la regarder, l'ingrate qui vous envoie savait fort 
bien qu'elle vous faisait faire une demarche inutile. 
Retournez a elle, et dites-lui de ma part qu'elle 
jouisse de son crime, et qu'elle en jouisse, s'il se 
peut, sans remords. Je l'abandonne sans retour, et 
je renonce en meme temps a toutes les femmes, qm 
ne sauraient^tre aussi aimables qu'elle, et qui sont 
sans doute aussi laches et d'aussi mauvaise foi. » 

Je fus alors sur le point de descendre et de me 
retirer sans pretendre davantage a Manon; et la 

7 



194 MANON LESCAUT. 

jalousie mortelle qui me dechirait le coeur se de- 

guisant en une morne el sombre tranquillity, je me 

crus d'autant plus proche de ma guerison que je ne 

sentais nulde ces mouvementsviolents dontj'avais 

6te agile dans les memes occasions. Helas ! j'etas 

la dupe de l'amour autant que je croyais l'etre de 

G***M***etdeManon. 

Cette fille qui m'avait apporte" la lettre, me voyant 

pret a descendre l'escalier, me demanda ce que je 

voulais done qu'elle rapportat a monsieur de 
g*„. M »** et a « a ^ ame q ui ^ ta j t avec j u j Je ren t ra j 

dans la chambre a cette question; et, par un chan- 
gement incroyable a ceux qui n'ont jamais senti de 
passions violentes, je me trouvai tout d'un coup, 
de la tranquillite, ou je croyais etre, dans un trans- 
port terrible de fureur. « Va, lui dis-je, rapporteau 
traitre G*** M*** el a sa perflde maitresse le deses- 
poir ou ta maudite lettre m'a jete; mais apprends- 
leur qu'ils n\\n Jiront pas longtemps, et que je les 
poignarderai tous deux de ma propremain. » Jeme 
jetai sur une chaise. Mon chapeau tomba d'un cdle, 
et ma canne de l'autre. Deux ruisseaux de larmes 
ameres commencerent a couler de mes yeux. L'acces 



SECONDE PARTIE. 193 

de rage que je venais de sentir se changea en une 
profonde douleur. Je ne fis plus que pleurer en 
poussant des gemissements et dessoupirs. « Appro- 
che, mon enfant, approche, m'ecriai-je eD parlant a 
lajeunefille; approche, puisque c'est toi qu'onen- 
voie pour me consoler. Dis-moi si tu sais des con- 
solations contre la rage et le desespoir, contre l'en- 
vie de se donner la mort a soi-meme apres avoir tue 
deux perfides qui ne meritent pas de vivre. Oui, 
approche, continuai-je en voyant qu'ellefaisait vers 
raoiquelquespas timides etincertains. Viensessuyer 
mes larmes ; viens rendre la paix a mon coeur, viens 
me dire que tu m'aimes, afin que je m'accoutume a 
l'etre dune autre que de mon infidele. Tu es jolie, je 
pourrai peut-etre t'aimer a mon tour. » Cette pau- 
vre enfant, qui n'avait pas seize ou dix-sept ans, et 
qui paraissait avoir plus de pudeur que ses pa- 
reilles, e"tait extraordmairement surprise d'une si 
Strange scene. EUe s'approcha neanmoins pour me 
faire quelques caresses ; mais je l'ecartai aussitdt en 
larepoussantde mes mains. « Que veux-tu de moi? 
lui dis-je. Ah ! tu esunefemme, tu es d un sexe que 
je deteste et que je ne puis plus souffrir. La douceur 



496 MANON LESCAUT. 

de ton visage me menace encore de quelque trahh 
son. Va-t'en, et laisse-moi seul ici. » Elle me fit une 
reverence sans oser rien dire, et elle se tourna pour 
sortir. Je lui criai de s'arreter : « Mais apprends- 
moi du moins, repris-je, pourquoi, comment, et a 
quel dessein tu as etc" envoyee ici? Comment as-tu 
decouvert mon nom et le lieu ou tu pouvais me 
trouver? » 

Elle me dit .qu'elle connaissait de longue main 
monsieur de G*** M***; qu'il l'avait envoyecher- 
cher a cinq heures, et qu'ayant suivi le laquais qui 
l'avait avertie, elle etait atlee dans une grande mai- 
son, ou elle l'avait trouve qui jouait au piquet avec 
une jolie dame, et qu'ils I'avaient chargee tous deux 
de me rendre la lettre qu'elle m'avait apportee, apres 
lui avoir appris qu'elle me trouveraitdans un carrosse 
au bout de la rue Saint-Andre\ Je lui demandai s'ils 
ne lui avaient rien dit de plus. Elle me repondit, en 
rougissant, qu'ils lui avaient fait esperer que je la 
prendrais pour me tenir compagnie. « On t'atrom- 
pee, lui dis-je; ma pauvre fille, on t'a trompee. Tu 
es une femme, if te fant un homme, mais il t'en 
faut un qui soit riche et heureux, et ce n'est pas ici 



SECONDE PARTIE. 197 

que tu peux le trouver. Retoume, retourne a mon- 
sieur de G*** M***. II a tout ce qu'il faut pour elre 
aime des belles ; il a des hotels meuble"s et des equi- 
pages a donner. Pour moi, qui n'ai que de l'amour 
et dela Constance a offrir, les femmes meprisentma 
misere et font leur jouet de ma simplicite. » 

J'ajoutai mille choses, ou tristes, ou violentes, 
suivant que les passions qui m'agitaient tour a tour 
cedaient ou reprenaient le dessus. Cependant, aforce 
de me tourmenter, mes transports diminuerent 
assez pour faire place a quelques reflexions. Je 
comparai cette derniere infortune a celles que j avais 
deja essuyees dans le m&me genre, et je ne trouvai 
pas qu'il y eut plus a d^sesperer que dans les pre- 
mieres. Je connaissais Manon : pourquoi m'afihger 
tant d'un malbeur que j'avais du prevoir? pourquoi 
ne pas m'employer plutot a chercher du remede? II 
^tait encore temps; je devais du moins n'y pas epar- 
gner mes soins, si je ne voulais avoir a me reprocher 
d'avoir contribue\ par ma negligence, a mes propres 
peines. Je me mis la-dessus a consider tous les 
moyens qui pouvaient m'ouvrir uncheminal'espd- 
rancc. 



198 MANON LESCACT. 

Entreprendre de l'arracher avec violence des mains 
de G*** M***, c'etait un parti d6sespe>6, qui n'etait 
propre qu'a me perdre, et qui n'avait pas la moindre 
apparence de succes. Mais il me semblait que si 
j'eusse pu me procurer le moindre entretien avec 
elle, j'aurais gagne infailliblement quelque chose 
sur son cceur. Pen connaissais si bien tous les en- 
droits sensibles! j'etais si sur d'etre aime d'elle! 
Cette bizarrerie meme de m'avoir envoye une jolie 
fille pour me consoler, j'aurais parie qu'elle venait 
de son invention et que c'etait un effet de sa com- 
passion pour mes peines. 

Je resolus d'employer toute mon industrie pour 
la voir. Parmi quantite de voies que j'examinai 
Tune apres l'autre, je m'arr&ai a celle-ci : Mon- 
sieur de T*** avait commence a me rendre service 
avec trop d'affection pour me laisser le moindre 
doute de sa sincerite et de son zele. Je me proposal 
d'aller chez lui sur-le-champ, et del'engager afaire 
appeler G*** M***sous pretexte d'une affaire impor- 
tante. II ne me fallait qu'une demi-heure pour par- 
ler a Manon. Mon dessein etait de me faire intro- 
duire dans sa chambre meme, et je crus quo 



SECONDE PAETIE 199 

ceia me serait aise dans i'absence de G*** M***. 

Cette resolution m'ayant rend", plus tranquille, 
je payai liheralement la jeune fille, qui etait encore 
avec moi; et, pour lui dter l'envie de retoumer chez 
ceux qui me l'avaient emvoyee, je pns son adresse, 
en lui faisant esperer que j'irais passer la nuit avee 
elle. Je montai dans mon fiacre, et je me fis conduire 
grand train chez M. de T***. Je fus assez heureux 
pour l'y trouver ; j'avais eu la-dessus de l'inquietude 
en chemin. Un mot le mit au fait de mes peines et 
du service que je venais lui demander. 

U fut si etonnfi d'apprendre que G*** M*** avait 
pu seduire Manon, qu'ignorant que j'avais eu part 
moi-meme a mon malheur, il m'offrit genereuse- 
ment de rassembler tous ses amis pour employer 
leurs bras et leurs epees a la delivrance de ma mai- 
tresse. Je lui fis comprendre que cet eclat pouvait 
Gtre pernicieux a Manon et a moi. « Reservoas notre 
sang , lui dis-je, pour l'extremite. Je medite une 
voie plus douce et dont je n espere pas moins de 
succes. » II s'engagea, sans exception, a faire tout 
ee que je demanderais de lui; et, lui ayant repete 
qn'il ne s'agissait que de faire avertir G***M* ¥ * 



^00 MANON LESCAUT. 

qu'il avail a lui parler, et de le tenir dehors une 
heure ou deux, il partit aussitot avec moi pour me 
satisfaire. 

Nous cherchames de quel expedient ilpourraitse 
servir pour l'arrfeter si longtemps. Je lui conseillai 
de lui ecrire d'abord un billet simple, date d'un 
cabaret, par lequel il le prierait de s'y rendre aus- 
sitdt, pour une affaire si importante qu'elle nepou- 
vait souffrir de delai. « J'observerai, ajoutai-je, le 
moment de sa sortie, et je m'introduirai sans peine 
dans la rnaison , n'y etant connu que de Manon et 
de Marcel, qui est mon valet. Pour vous, qui serez 
pendant ce temps-la avec G*** M***, vous pourrez 
lui dire que cette affaire importante pour laquelle 
vous souhaitez de lui parler est un besoin d'argent; 
que vous venez de perdre le v6tre au jeu, etque 
vous avez joue beaucoup plus sur votre parole avec 
le meme malheur. II lui faudra du temps pour vous 
mener a son coffre-fort, et j'en aurai suffisamment 
pour executer mon dessein. 

M. de T*** suivit cet arrangement de point en 
point. Je le laissai dans un cabaret ou il dcrivit 
promptement sa lettre. J'allai me placer a quelques 



SECONDE PARTIE. 201 

pas de la maison de Manon. Je vis arriver le por- 
teur du message, et G*** M*** sortir a pied, un 
moment apres, suivi d'un laquais. Lui ayant laisse 
le temps de s'eloigner de la rue , je m'avancai a la 
porte de mon infidele , et , malgre loute ma colere, 
je frappai avec le respect qu'on a pour un temple. 
Heureusement, ce fut Marcel qui vint m'ouvrir. Je 
lui fis signe de se taire. Quoique je n'eusse rien a 
craindre des autres domestiques, je lui demandai 
tout bas s'il pouvait me conduire dans la chambre 
ou etait Manon, sans que je fusse apercu. II me dit 
que cela etait aise en montant doucement parle 
grand escalier. « Allons done promptement, lui 
dis-je, et tache d'empecher, pendant que j'y serai, 
qu'il n'y monte personne. » Je penetrai sans obstacle 
jusqu'a l'appartement. 

Manon etait occupee a lire. Ge fut la que j'eus 
lieu d' admirer le caractere de cette etrange fille. 
Loin d'etre effrayee et de paraitre timide en m'aper- 
cevant, elle ne donna que ces marques iegeres de 
surprise dont on n'est pas le maitre a fa vue d'une 
personne qu'on croit eloignee. « Ha! e'est vous, 
mon amour? me dit-elle en venant m'embrasser 



MAN0N LESCAUT. 

avec sa tendresse ordinaire. BonDieu! que vous 
etes hardi! qui vous aural t attendu aujourd'hui 
dans ce lieu? » Je me degageai de ses bras ; et, loin 
de repondre a ses caresses, je la repoussai avec 
dedain, et je fis deux ou trois pas en arriere pour 
m'eloigner d'elle. Ce mouvement ne iaissa pas de la 
deconcerter. Elle demeura dans la situation ou elle 
etait, et jeta les yeux sut moi en changeant de 
couleur. 

J'etais, dans le fond, si charme de la revoir, 
qu'avec tant de justes sujets de colere, j'avais a 
peine la force d'ouvrir la bouche pour la quereller. 
Cependant mon cosur saignait du cruel outrage 
qu'elle m'avait fait. Je le rappelais vivement a ma 
memoire pour exciter mon depit, et je tachais de 
faire briller dans mes yeux un autre feu que celui 
de l'amour. Comme je demeurai quelque temps en 
silence et qu'elle remarqua mon agitation, je la vis 
trembler, apparemment par un effet de sa crainte. 

Je ne pus soutenir ce spectacle. « Ah ! Manon, 
lui dis-je d'un ton tendre, infidele et parjure Ma- 
non t par ou commencerai-je a me plaindre 1 Je 
vous wis pale et tremblante; et je suis encore si 



SECONDE PARTIE. 303 

sensible a vos moindres peines, que je crams de 
vous affliger trop par mes reproehes. Mais, Manon, 
je vous le dis, j'ai le coeur perce de la douleur de 
votre trahison ; ce sont la des coups qu'on ne porte 
point a un amant, quand on n'apas resolu sa mort. 
Voici la troisieme fois, Manon ; je les ai bien comp- 
ters; il est impossible que cela s'oublie. C'est a 
vous de conside"rer, a l'heure m£me,"quel parti vous 
voulez prendre; car mon triste coeur n'est plus a 
l'epreuve d'un si cruel traitement; jesensqu'il suc- 
combe et qu'il est prfes de se fendre de douleur. Je 
n'en puis plus, ajoutai-je en m'asseyant sur une 
chaise; j'ai a peine la force de parler et de me 
soutenir. » 

Elle ne me repondit point; mais lorsque je fus 
aeris, elle se laissa tomber a genoux et appuya sa 
tete sur les miens, en cachant son visage de mes 
mains. Je sentis en un instant qu'elle les mouillait 
de ses larmes. Dieux! de quels mouvements n'etais- 
je point agite! « Ah ! Manon, Manon! repris-je avec 
un soupir, il est bientard de me donner des larmes, 
lorsque vous avez cause" ma mort. Vous affectezune 
tristesse que vous ne sauriez sentir. Le plus grand 



204 MARON LESCAUT. 

de vos inaux est sans doute ma presence, qui a ton- 
jours ete importune a vos plaisirs. Ouvrez les yeux, 
voyez qui je suis; on ne verse pas des pleurs siten- 
dres pour un malheureux qu'on a trahi et qu on 
abandonne si cruellement. » 

Elle baisait mes mains sans changer de posture. 
« Inconstante Manon, repris-je encore, fille ingrate 
et sans foi, ou sont vos promesses et vos serments ? 
Amante mille fois volage et cruelle, qu'as-tu fait 
de cet amour que tu me jurais encore aujourd'hui ? 
Juste del! ajoutai-je, est-ce ainsi qu'une infidele 
se rit de vous, apres vous avoir attests si sainte 
ment? C'est done le parjurequi est recompense . 
Le desespoir et l'abandon sont pour la Constance et 
ia fidelite" I » 

Ces paroles furent accompagnees d'une reflexion 
si amere, que j'en laissai echapper malgre moi 
quelques larmes. Manon s'en apercut au change- 
ment de ma voix, Elle rompit enfin le silence. « II 
faut que je sois Men coupable, me dit-elle triste- 
ment, puisque j'ai pu vous causer tant de douleur 
et d'emotion ; mais que le ciel me punisse si j'ai 
cm l'etre, ou si j'ai eu la pensee de le devenir f > 



SECONDS PART1E. 205 

Ge discowrs me parut si depourvu de sens et de 
bonne foi, que.je ne pus me defends d'un vif mou- 
vement de colere. « Horrible dissimulation ! m'ecriai- 
je; je vois mieux que jamais que tu n'esqu'une 
coquine et une perfide. C'est a present que je eon- 
nais ton miserable caractere. Adieu, lache crea- 
ture, continuai-je en me levant; j'aime mieux 
mourir mille fois que d'avoir desormais le moindre 
commerce avec toi. Que le ciel me punisse moi- 
meme si je t'honore jamais du moindre regard! 
Demeure avec ton nouvel amant, aime-le, de"teste- 
moi, renonce a l'honneur, au bon sens ; je m'en ris, 
tout m'est egal. » 

Elle fut si epouvantee de ce transport, que, de- 
meurant a genoux pres de la chaise d'ou je m'etais 
leve, elle me regardait en tremblant et sans oser 
respirer. Je fis encore quelques pas vers la porte, 
en tournant la tete et tenant les yeux fixes sur 
elle. Mais il auraitfallu que j'eusse perdu tout sen- 
timent d'humanite pour m'endurcir contre tant de 
charmes. 

J'6tais si Soigne d'avoir cette force barbare, que, 
passant tout d'un coup a l'extremite' opposee, je 



MANON LESCAUT. 

retoumai vers elle, ou plutot je m'y piseeipitai sans 
reflexion. Je la pris entre mes bras ; je lui donnai 
mille tendres baisers; je lui demandai pardon de 
mon emportement ; je confessai que j'etais un bru- 
tal, et que je ne meritais pas le bonheur d'etre aime" 
1'une fille comme elle. 

Je la fis asseoir ; et, mutant mis a genoux a mon 
tour, je la conjurai de m'ecouter en cet etat. La, 
tout ce qu'un amant soumis et passionne* peut ima- 
giner de plus respectueux et de plus fendre, je ie 
renfermai en peu de mots dans mes excuses. Je lui 
demandai en grace de prononcer qu'elle me par- 
donnait. Elle laissa tomber ses bras sur mon cou, 
en disant que c'etait elle-m&ne qui avait besoin de 
ma bonte, pour me faire oublier les chagrins qu'elle 
me causait, et qu'elle commengait a craindre avec 
raison que je ne goutasse point ce qu'elle avait a 
me dire pour se justifier. « Moi! interrompis-je 
aussitdt; ah I je ne vous demande point de justi- 
fication, j'approuve tout ce que vous avez fait. Ce 
n'est point a moi d'exigei des raisons de votre con- 
duite : trop content, trop heureux, si ma chere 
Manon ne m'dtt point la tendresse de son cceur I 



SEC0NDE PARTIE. 207 

Mais, ceniinuai-je, ne reflechissant pas sur l'etat de 
mon sort, toute-puissante Manon, vous qui faites 
a votre gre mes joies et mes douleurs, apres vous 
avoir satisfaite par roes humiliations et par les 
marques de mon repentir, ne me sera-t-il point 
permis de vous parier de ma tristesse et de mes 
peines ? Apprendrai-je de vous ce qu'il faut que je 
devienne aujourd'hui, et si c'est sans retour que 
vous allez signer ma mort en passant la nuit avec 
mon rival ? » 

Elle fut quelque temps a mediter sa reponse. 

« Mon chevalier, me dit-elle en reprenant un air x 
tranquille, si vous vous etiez d'abord explique si 
nettement, vous vous seriez epargne bien du trou- 
ble, et a moi une scene bien afQigeante. Puisque 
votre peine ne vient que de votre jalousie, je l'au- 
rais guerie en m'offrant a vous suivre sur-le-champ 
au bout du monde. Mais je me suis figure que c'e- 
tait la lettre que je vous ai ecrite sous les yeux de 
monsieur G*** M*** , et la fille que nous vous avons 
envoyee qui causaient votre chagrin. J'ai cru que 
voasaariezpu regarder ma lettre comme une raille- 
rie, et eetle fille, en vous imaginant qu'elle etait 



208 MANON LESCAUT. 

allee vous trouver de ma part, comme one dechra- 
tion que je renoncais a vous pour m'attacher a &*** 
M***. C'est cette pensee qui ma jetee tout d'uncoup 
dans ia consternation; car, quelque innocetite que 
je fusse, je trouvais, eny pensant, que les apparen- 
ces ne m'etaient pas favorables. Cependant, con- 
tinua-t-elle, je veux que vous soyez mon juge apres 
que je vous aurai explique la verite du fait. » 

Elle m'apprit alors tout ce qui lui etait arrive de- 
puis qu'elle avait trouve G*** M***, qui l'attendait 
dans le lieu ou nous ^tions. II l'avait regue effecti- 
vement comme la premiere princesse du monde. II 
lui avait montre tous les appartements, qui etaient 
d'un gout et d'une proprete admirables. II lui avait 
compte dix mille livres dans son cabinet, et il y 
avait ajoute quelques bijoux, parmi lesquels etaient 
le collier et les bracelets de perles qu'elle avait deja 
eus de son ptee. II l'avait meneede la dans un salon 
qu'elle n' avait pas encore vu, ou elle avait trouve 
une collation exquise : il l'avait fait servir par les 
nouveaux oomestiques qu'il avait pris pour elle, en 
leur ordonnant de la regarder desormais comme 
leur maitresse ; enfin il lui avaitfait voir le carrosse, 



SECONDE PART1E. 209 

les chevaux et tout le reste de ses presents; apres 
quoi il lui avait propose une partie de jeu pour at- 
tendre ie souper. 

« Je vous avoue, continua-t-elle, que j'ai £W frapp^e 
de cette magnificence. J'ai fait reflexion que ce se- 
rait dommage de nous priver d'un seul coup de tant 
de biens, en me contentant d'emporter les dix mille 
francs et les bijoux ; que c'gtait une fortune toute 
faite pour vous et pour moi, et que nous pourrions 
vivre agreablement aux depens de G*** M***. 

» Au lieu de lui proposer la comedie, je me suis 
mis dans la tete de le sonder sur votre sujet, pour 
pressentir quelles facilites nous aurionsa nous voir, 
en supposant l'execution de mon systeme. Je l'ai 
trouve" d'un caractere fort traitable. II m'a demande 
ce que je pensais de vous, et si je n'avais pas eu 
quelque regret a vous quitter. Je lui ai dit que vous 
etiez si aimable et que vous en aviez toujours use 
si hon ^tement avec moi, qu'il n'etait pas naturel 
que je pusse vous haiirJIl a confesse que vous aviez 
du merite et qu'il s'etait senti porte a desirer votre 
amitie. 

» II a voulu savoir de quelle maniere je croyais 



210 MANON LESCAUT. 

que wus prendriez mon depart, surtout lorsque 
vous \iendriez a savoir que j'etais entre ses mains. 
Je lui ai repondu que la date de notre amour etait 
deja si aneienne, qu'il avail eu le temps de «e re- 
froidir un peu; que vous n etiez pas d'ailleurs fort 
a votre aise, et que vous ne regarderiez peut-etre 
pas ma perte comme un grand malheur, parce qu'elle 
vous dechargerait d'un fardeau qui vous pesait sur 
ies bras. J'ai ajoute qu'etant tout a fait convaincue 
que vous agiriez pacifiquement, je n'avais pas fait 
difficulty de vous dire que je venais a Paris pour 
quelques affaires; que vousy aviez consenti, etqu'y 
6tant venu vous-meme, vous n' aviez pas paru ex- 
tremement inquiet lorsque je vous avais quitte. 

» — Si je croyais, m'a-t-ii dit, qu'il fut d'humeur 
a bien vivre avec moi, je serais le premier aluioffrir 
mes services et mes civilites. Je 1'ai assure que, du 
caractere dont je vous connaissais, je ne doutais 
point que vous n'y repondissiez honnetement, sur- 
tout, lui ai-je dit, s'il poavait vous servir dans vos 
affaires, qui etaient fort derangees depuis que vous 
etiez mal avec votre famille. II m'a interrompue 
pour me protester qu'il vous rendrait tous les ser- 



8EG0NDE PARTIE. 211 

vices qui dgpendraient de lui, et que, si vous vou- 
liez meme vous embarquer dans un autre amour, 
il vous procurerait un jolie maitresse qu'il avail 
quittee pour s'attacher a moi. 

» J'ai applaudi a son idee, ajouta-t-elle., pour 
prevenir plus parfaitement tous ses soupcons ; et 
me confirmant de piss en plus dans mon projet, je 
ne souhaitais que de pouvoir trouver !e moyen de 
vous en informer, de peur que vous ne fussiez trop 
alarme lorsque vous me verriez manquer a notre 
assignation. G'est dans cette vue que je lui ai pro- 
pose de vous envoyer cette nouvelle maitresse, des 
le soir meme, afin d'avoir une occasion de vous 
ecrire; j'etais obligee d'avoir recours a cette adresse, 
parce que je ne pouvais esperer qu'il me laissat 
libre un moment. 

»I1 a ri de ma proposition; il a appele" sonlaquais, 
et, lui ayant demande s'il pourrait retrouver sur- 
le-champ son ancienne maitresse, il l'a envoye" de 
c6te" et d'autre pour la chercher. II s'imaginait que 
c'etait a Chaillot qu'il fallait qu'elle allat vous trou- 
ver; mais je lui ai appris qu' en vous quiUant je 
vous avais promis de vous rejoindre a la come'die, 



242 MAN0N LESCAUT. 

ou que, si quelque raison m'empechait d'y aller, 
vous vous etiez engage a m'attendre dans un car- 
rosse au bout de la rue Saint-Andre" ; qu'il valait 
mieux, par consequent, vous envoyer la votre nou- 
velle amante, ne ffit-ce que pour vous empecher de 
vous y morfondre pendant toute la nuit. Je lui ai 
dit encore qu'il etait a propos devous ecrire un mot 
pour vous avertir de cet echange, que vous auriez 
peine a comprendre sans cela. It y a consenti : 
mais j'ai ete obligee d'ecrire en sa presence, et je 
me suis bien gardee de m'expliquer trop ouverte- 
ment dans ma lettre. 

» Voila, ajouta Manon, de quelle maniere les 
choses se sont passees. Je ne vous deguise rien, ni 
de ma conduite, ni de mes desseins. La jeune fille 
est venue, je l'ai trouvee jolie; et, comme je ne 
doutais point que mon absence ne vous causat de la 
peine, c'etait sincerement que je souhaitais qu'elle 
put servir a vous desennuyer quelques moments; 
car la fidelite que je souhaite de vous est celle du 
cceur. J'aurais ete ravie de pouvoir vous envoyer 
Marcel ; mais je n'ai pu me procurer un moment 
pour l'instruirede ce que j'avais a vous faire savoir.i» 



SECONDE PARTIE. 213 

EUe conclut enfin son recit en m'apprenant 1'em- 
barras ou G*** M*** s' etait trouve en recevant le 
billet de M. de T***. « II a balance, me dit-elle, s'il 
devait me quitter, et il m'a assure que son retour 
ne tarderait point : c'est ce qui fait que je ne vous 
vois point ici sans inquietude, et que j'ai marque 
de la surprise a votre arrivee. » 

J'ecoutai ce discours avec beaucoup de patience. 
J'y trouvais assurement quantite de traits cruels et 
mof tifiants pour moi ; car le dessein de son infide- 
lite etait si clair, qu'elle n'avait pas meme eu le 
soin de me le deguiser. Elle ne pouvait esperer que 
G ¥ ** M*** la laissat toute la nuit comme une ves- 
tale. C etait done avec lui qu'elle comptait la passer. 
Quel aveu pour un amant ! Cependant je considerai 
que j'etais cause en partie de sa faute, par la con- 
naissance que je lui avais donnee d'abord des sen- 
timents que G*** M*** avait pour elle, et par la 
complaisance que j'avais eue d'entrer aveugl^ment 
dans le plan temeraire de son aventure. D'ailleurs, 
par un tour naturel du genie qui m'est particulier, 
je fus touche de l'ingenuite de son recit et de cette 
maniere bonne et ouverte ayec laquelle elle me 



214 MANOR LESGAUT. 

racontait jusqu'aux circon stances dent j'6tais le plus 
offense. Elie peche sans malice, disais-je en moi- 
meme; elle est legere et imprudente, mais elle est 
droite et sincere. Ajoutez que 1' amour sufflsait seul 
pour me fermer Jes yeux sur toutes ses fautes 
J'etais trop satisfait de l'esperance de Fenlever le 
soir meme a mon rival. Je lui dis neanmoins ; « Et 
la nuit, avec quil'auriez-vous passee ? » Cette ques- 
tion, que je lui fis tristement, l'embarrassa. Elle 
ne me repondit que par des mais et des si inter- 
rompus. 

J'eus pitie de sa peine; et, rompant ce discours, 
je lui declarai nettement que j'attendais d'elle 
qu'elle me suivit a l'heure meme. « Je leveux Men, 
me dit-elle; mais vous n'approuvez done pas mon 
projet? — Ah! n'est-ce pas assez, repartis-je, que 
j'approuve tout ce que vous avez fait jusqu'a pre- 
sent ? — Quoi ! nous n'emporterons pas meme les 
dix mille francs? repliqua-telle : il me les a donnes, 
ils sont a moi. » Je lui conseillai d'abandonner tout 
et de ne penser qu'a nous eloigner promptement; 
car, quoiqu'il y eut a peine une demi-heure que 
jj'6tais avec elle, je craigoais leretourdeG***M***. 



SECONDE PARTIE. 215 

Cependant elle me fit de si pressantes instances 
pour me faire consentir a ne pas sortir ies mains 
vides, queje crus lui devoir accorder queique chose 
apres avoir tant obtenu d'elle. 

Dans le temps que nous nous preparions au 
depart, j'entendis frapper a la porte de la rue. Je ne 
doutais nullement que ce ne fut G*** M*** ; et, dans 
le trouble ou cette pensee me jeta, je dis a Manon 
que c'etait un homme mort s'il paraissait. Effecti- 
vement je n'etais pas assez revenu de mes trans- 
ports pour me moderer a sa vue. Marcel finit ma 
peine en m'apportant un billet qu'il avait regu pour 
moi a la porte : il etait de M. de T***. 

II me marquait que G*** M*** etant alle lui 
chercher de 1'argent a sa maison, il profitait de son 
absence pour me communiquer une pensee fort 
plaisante : qu'il lui semblait que je ne pouvais me 
venger plus agreablement de mon rival qu'en man- 
geant son souper et en couchant cette nuit meme 
dans le lit qu'il esperait d'occuper avec ma mai- 
tresse ; que ce projet lut paraissait assez facile, si 
je pouvais m'assurer de trois ou quatre hommes 
qui eussent assez de resolution pour i'arreter dans 



216 MANON LESCAUT. 

la rue, et de fidelite pour le garder a vue jusqu'au 
lendemain ; que, pour lui, il promettait de l'amuser 
encore une heure pour le moins, par des raisons 
qu'il tenait prStes pour son retour. 

Je montrai ce billet a Manon, et je lui appris de 
quelle ruse je m'etais servi pour m'introduire libre- 
ment chez elle. Mon invention etcelle de M. deT*** 
lui parurent admirables. Nous en rimes a notre aise 
pendant quelques moments; mais, Iorsque je lui 
parlai de la derniere comme d'un badinage, je fus 
surpris qu'elle insistat serieusement a me la propo- 
ser comme une chose dont I'idee la ravissait. En 
vain lui demandai-je ou elle voulait que je trouvasse 
tout d'un coup des gens propres a arreter G*** M* w 
et a le garder fidelement. Elle me dit qu'il fallait 
du moins tenter, puisque M. deT*** nous garantis- 
sait encore une heure; et, pour reponse a mes autres 
objections, elle me dit que je faisais le tyran, et 
que je n'avais pas de complaisance pour elle. Elle 
ne trouvait rien de si joli que ce projet. « Vous 
aurez son couvert a souper, me repetait-elle ; 
vous coucherez dans ses draps, et demain de 
grand matin vous enleverez sa maitresse et son 



SECONDS PABTIE. 217 

argent. Vous serez bien venge du pere et du ills. » 
Je cedai a ses instances, malgre les mouvements 
secrets de mon cceur, qui serablaient me presager 
une catastrophe malheureuse. Je sortis dans le des- 
sein de prier deux ou trois gardes du corps, avec 
lesquels Lescaut m'avait mis en liaison, de se char- 
ger du soin d'arrfiter G*** M***. Je n'en trouvai 
qu'un au logis ; mais c'etait un homme entrepre- 
nant , qui n'eut pas plutdt su de quoi ii etait ques- 
tion, qu'il m'assuradu succes ; il me demanda seu- 
lement dix pistoles pour recompenser trois soldats 
aux gardes, qu'il prit la resolution d' employer en 
se mettant a leur tete. Je le priai de ne pas perdre 
de temps. II les assembla en raoins d'un quart 
d'heure. Je l'attendais a sa maison, et lorsqu'il fut 
de retour avec ses associes, je le conduisis moi- 
m6me au coin d'une rue par laquelle 6*** M*** 
devait necessairement rentrer dans celle de Manon. 
Je lui recommandai de ne le pas maltraiter, mais 
de le garder si etroitement jusqu'a sept iieures du 
matin, que je pusse etre assure" qu'il ne Jui echap- 
perait pas. II me dit que son dessein etait de le con- 
duire a sa chambre, et de l'obliger a se deshabiller, 



218 MANON LESCAUT. 

ou meme a se coucher dans son lit, tandis que ini 
et ses trois braves passeraient la nuit a boire et a 
jouer. 

Je demeurai avec eux jusqu'au moment ou je vis 
paraitre G*** M***, et je me retirai alors a quelques 
pas au-dessous, dans un endroit obscur, pour etre 
temoin d'une scene si extraordinaire. Le garde du 
corps 1'aborda le pistolel au poing, et lui expliqua 
eivilement qu'il n'en voulait ni a sa vie ni a son ar- 
gent; mais que s'il faisait la moindre difficulte de 
le suivre, ou s'il jetait le moindre en, il allait lui 
bniier la cervelle. G*** M***, le voyant soutenu par 
trois soldats, et craignant sans doute la bourre du 
pistolet, ne fit pas de resistance. Je le vis emmener 
comme un mouton. 

Je retournai aussitdt chez Manon ; et, pour dter 
tout, soupgon aux domestiques, je lui dis, en entrant, 
qu'il ne fallait pas attendre monsieur de G*** M*" 
pour souper ; qu'il lui etait survenu des affaires qui 
le retenaient malgre lui, et qu'il m'avait prie" de ve- 
nir lui en faire ses excuses et soupe* avec elle ; ee 
que je regardais comme une grande faveur aupres 
dune si belle dame. Elle seeonda fort adroitement 



SEC0NDE PARTIE. 249 

mon dessein. Nous nous mimes a table; nous y pri- 
mes un air grave pendant que les laquais demeure- 
rent a non* servir. Enfin, les ayant congedies, nous 
passames une des plus charmantes soirees de notre 
vie. J'ordonnai en secret a Marcel de chercher un 
fiacre, et de l'avertir de se trouver le lendemain a 
la porte avant six heures du matin. Je feignis de 
quitter Manon vers minuit; mais, etant rentre dou- 
cement par le secowrs de Marcel, je me preparai a 
occuper le lit de G*** M*** comme j'avais rempli sa 
place a table. 

Pendant ce temps-la, notre mauvais genie tra- 
vaillait a nous perdre. Nous etions dan« le delire du 
plaisir, et le glaive etait suspendu sur nos teles. 
Le fil qui le soutenait allait se rompre; mais, pour 
mieux faire entendre toutes les circonstanees de 
notre mine, il faut en eclairer la cause. 

G*** M*** etait suivi d'un laquais lorsqu'il avait 
ete arrete par le garde du corps. Ce garcon, effraye 
de 1'aventure de son maitre, retourna en fuyant sur 
ses pas, et la premiere demarehe qu'il fit pour lese- 
courir fut d'aller avertir le vieux G*** M*"* de ce 
qui venait d'arriver. 



220 HANON LESCAUT. 

Une si facheuse nouvelle ne pouvait manquer de 
l'alarmer beaucoup. II n' avait que ce fils, et sa vi- 
vacity etait extreme pour son age. II voulut d'abord 
savoir du >aquais tout ce que son fils avait fait 
I'apres-midi : s'il s'etait querelle' avec quelqu'un, s'il 
avait pris part au demele d'une autre, s'il s'etait 
trouve dans quelque maison suspecte. Celui-ci, qui 
croyait son maitre dans le dernier danger, et qui 
s'imaginait ne devoir plus rien menager pour lui 
procurer du secours, decouvrit tout ce qu'il savait 
de son amour pour Manon et de la depense qu'il 
avait faite pour eile ; la maniere dont il avait passe 
l'apres-midi dans sa maison, jusqu'aux environs de 
neuf heures, sa sortie et le malheur de son retour. 
C'en fut assez pour faire soupconner au vieillard 
que 1' affaire de son fils etait une querelle d'amour. 
Quoiqu'ii fut au moins dix heures et demie du soir, 
il ne balanca point a se rendre aussitot chez mon- 
sieur le lieutenant de police. II le pria de faire don- 
ner des ordres particuliers a toutes les escouades 
du guet; et lui en ayaot demande une pour se faire 
accompagner, il courutlui-meme vers la rue ou son 
fils avait <5t<5 arrets : il visita tous les endroits de 1» 



SECONDE PARTIK. 221 

ville ou il esperait le pouvoir trouver; et, n'ayant 
pu deeouvrir ses traces, il se fit conduire enfin a la 
maison de sa maitresse, ou il se figura qu'il pou- 
vait elre retourne. 

J'aliais me mettre au lit lorsqu'il arriva. La porte 
de la chambre 6tant fermee, je n'entendis point 
frappera celle dela rue; mais il entra, suivi de 
deux archers, et, s'etant informe inutilement de ce 
qu'etait devenu son fils, il lui prit envie de voir sa 
maitresse pour tirer d'elle quelque lumiere. II 
monte a l'appartement, toujours accompagne de 
ses archers. Nous etions prSts a nous mettre au lit ; 
il ouvre la porte, et nous glace le sang par sa vue. 
« Dieu! c'est le vieux G*** M***, » dis-je a Ma- 
non. Je saute sur mon epee ; elle etait malheureu- 
sement embarrassee dans mon ceinturon. Les ar- 
chers, qui virent mon mouvement, s'approcherent 
aussitdt pour me la saisir : un homme en chemise 
est sans resistance; ils m'fiterent tous les moyens 
de me deTendre. 

G*** M***, quoique trouble par ce spectacle, ne 
tarda point a me reconnaitre; il remit encore plus 
aisement Manon. « Est-ce une illusion? nous dit-il 



222 MANON LESCAUT 

gravement : ne vois-je point le chevalier des Grieux 
et Manon Lescaut? » J'etais si enrage de honte et 
de douleur, que je ne lui fispas'de reponse. II parat 
rouler pendant quelque temps diverses pensees 
danssa tete; etcomme si elles eussent allurae tout 
d'un coup sa colere, ii s'ecriaen s'adressant a moi • 
« Ah ! malheureax, je suis sur que tu as tue mon 
fils ! » Cette injure me piqua vivement. « Vieus 
scelerat, lui repondis-je avec fierte, si j'avais eu a 
tuer quelqu'un de ta famille, c'est par toi que j'au- 
rais commence". — Tenez-le bien, dit-il aux ar- 
chers ; il faut qu'il me dise des nouvelles de mon 
fils; je le ferai pendre demain, s'il ne m'apprend 
tout a 1'heure ce qu'il en a fait. — Tu me feras pen- 
dre? repris-je, Infame! ce sont tes pareils qu'il faut 
chercher au gibet. Apprends que je suis d'un sang 
olus noble et plus pur que le tien. Oui, ajoutai-je, je 
sais ce qui est arrive a ton fils; et si tu m'irrites 
davantage, je le ferai etrangler avant qu'il soit de- 
main, et je te promets le meme sort apres lui. » 

Je commis une imprudence en lui confessant que 
je savais ou etait son fils ; mais l'exces de ma colere 
me fit faire cette indiscretion. 11 appela aussitfit 



8EC0NDE PABTIE. 223 

cinq ou six autres archers qui l'attendaient a la porte, 
el il Ieur ordonna de s'assurer de tous les domesti- 
ques de la maison. « Ah S monsieur le chevalier, 
reprit-il d'un too railleur, vous savez ou est mon 
fils, et vous le ferez etrangler, dites-vous? Comptez 
que nous y mettrons bon ordre. » Je sentis aussi- 
tfltla faute quej'avais commise. 

II s'approcha de Marion, qui etait assise sur le 
lit en pleurant ; il lui dit queiques galanteries iro- 
niques sur l'empire qu'elle avait sur le pere et sur 
le fils, et sur le bon usage qu'elle en faisait. Ce vieux 
monstre d'incontinencevoulut prendre queiques fa- 
miliarites avec elle : « Garde-toi de Sa toucher I m'e- 
criai-je, il n'y aurait rien de sacrequi te put sauver 
de mes mains. » II sortit en laissant trois archers 
dans la chambre auxquels il ordonna de nous faire 
prendre promptement nos habits. 

Je ne sais quels etaient alors ses desseins sui 
nous. Peut-etre eussions-nous obtenu la liberte en 
lui apprenant ou etait son fils. Je meditais en 
m'habillant si ce n'etait pas le meilleur parti ; mais 
s'il etait dans cette disposition en quittant notre 
chambre, elle elaif. biea changee lorsqa'il y reviat. 



224 MANON IESCAUT. 

II e"tait alle interroger les domestiques de Manon, 
que ies archers avaient arretes. II ne put rien ap- 
prendre de ceux qu'elle avait recus de son fils; 
mais, lorsqu'il sut que Marcel nous avait servis au- 
paravant, il resolut dele faire parler pb l'intimidant 
par des menaces. 

C'etait un garcon lidele, mais simple et grossier... 
Le souvenir de ce qu'il avait fait a l'hopitai pour 
delivrer Manon, joint a la terreur que 6*** M*** lui 
inspirait, fittant d'impression sur son esprit faible, 
qu'il s'imagina qu'on allait le conduire a la po* 
tence ou sur la roue. II promit de decouvrir tout ce 
qui etait venu a sa connaissancc, si Ton voulait lui 
sauver la vie. G*** M*** se persuadala-dessus qu'il 
y avait quelque chose dans nos affaires de plus se- 
rieux et de plus criminel qu'il n'avait eu lieu j usque- 
la de se le figurer : il offrit a Marcel non-seulement 
la vie, mais des recompenses pour sa confession. 

Ce malheureux lui apprit une partie de notre 
dessein, sur lequel nous n'avions pas fait de diffi- 
cult de nous entretenir devant lui, parce qu'il de- 
vait y entrer pour quelque chose. II est vrai qu'il 
ignorait entierement les changements que nous y 



SEC0NDE PABTIE. 225 

avions faits a Paris; mais il avait et6 inform^, en par- 
tant de Chaillot, du plan de l'entreprise et du rdle 
<[u'il y devait jouer. II lui declara done que notre 
vue etait de duper son fils, et que Manon devait re- 
cevoir ou avait deja recu dix mille francs qui, selon 
notre projet, ne retourneraient jamais aux heritiers 
de la maison de G*** M***. 

Apres cette decouverte, le vieillard emporte" re- 
monta brusquement dans notre chambre. II passa 
sans parler dans le cabinet, ou il n'eut pas de peine 
a trouver la somme et les bijoux. II revint a nous 
avec un visage enflamme, et, nous montrant ce 
qu'il luiplutdenommer notre larcin, il nous accabla 
de reproches outrageants. II fit voir de pres a Ma- 
non le collier de perles et les bracelets. « Les recon- 
naissez-vous? luidit-il avecunsouriremoqueur. Ce 
n'etait pas la premiere fois que vous les eussiez vus. 
Les memes, sur ma foi ! ils fitaient de votre gout, 
ma belle 1 je me le persuade aisement. Les pauvres 
enfants ! ajouta-t-if, ils sont bien aimables en effet 
l'un et 1'autre, mais ils sont un peu fripons. 

Mon coeur crevait de rage ace discours iusultant. 
I'aurais donne, pour etre libre un moment. . . juste 



226 MANOR LESCAUT. 

ciel ! que n'aurais-je pas donne ! Enfin je me fis vio- 
lence pour lui dire avec une moderation qui n'etaii 
qu'unraffinement de fureur : «Finissons, monsieur, 
ces insolentes railleries. De quoi est-il question? 
voyons, que pretendez-vous faire denous? — II est 
question, monsieur le chevalier, me repondit-il, 
d'aller de ce pas au Chatelet. II fera jour demain, 
nous verrons plus clair dans nos affaires, et j'espere 
que vous me ferez la grace, a la fin, de m'apprendre 
ou est mon fils. » 

Je compris, sans beaucoup de reflexions, que c'e- 
tait une chose d'une terrible consequence pour nous 
d'etre une fois renfermes au Chatelet. J'en previs 
en tremblant tous les dangers. Malgre toute ma 
fierte, je reconnus qu'il fallait ployer sous le poids 
de ma forlune, et flatter mon plus cruel enneriii 
pour en obtenir quelque chose par la soumission. 
Je le priai d'un ton honnete de m'ecouter un mo- 
ment. « Je me rends justice, monsieur, lui dis-je; 
je confesse que la jeunesse m'a fait comraettre de 
grandes fautes, et que vous en etes assez bless6 
pour vous plaindre. Mais si vous connaissez la force 
de l'amour, si vous pouvez juger de ce que souffre 



SECONDE PARTIB. 227 

an pauvre malheureux jeune homme a qui Ton enleve 
tout ce qu'il aime, vous me trouverez peut-etre 
pardonnable d'avoir cherche le plaisir d'une petite 
vengeance, ou du moins vous me croirez assez 
puni par l'affront que je viens de recevoir. II n'est 
besoin ni de prison ni de supplice pour me forcer 
de vous decouvrir ou est monsieur votre flls. U 
est eu surety ; mondessein n'a pas et& de lui nuire, 
ni de vous offenser. Je suis pret a vous nommer le 
lieu ou il passe tranquillement la nuit, si vous me 
faites la grace de m'accorder la liberie. » 

Ce vieux tigre, loin d'etre touche de ma priere, 
me touraa le dos en riant : il lacha seulement quel- 
quesmots pour me fairecomprendre qu'il savait notre 
dessein jusqu'a 1'origine. Pour ce qui regardait son 
fils, il ajouta brutalement qu'il se retrouverait as- 
sez, puisquejenel'avais pas assassin^. « Condui- 
sez-les au petit Chatelet, dit-il aux archers, et pre- 
nez garde que le chevalier ne vous echappe. G'est 
un ruse qui s'est deja sauve" de Saint-Lazare. » 

II sortit et me laissa dans l'etat que vous pouvez 
vous imaginer. « ciel! m'ecriai-je, je recevrai 
wee soumission ious les coups qui viennent de ta 



MANON IESCAUT. 

main; raais qu'un malheureux coquin aitlepou- 
voir de me traiter avec cette tyranoie, c'est ce qui 
me reduit au dernier desespoir I » Les archers nous 
prierent de nepaslesfaire attendre plus longtemps. 
lis avaient nn carrosse a la porte. Je tenrfis la main 
a Manon pour descendre. « Venez, ma ehere reine, 
lui dis-je, venez vous soumettre a toute la rigueur 
de notre sort. II plaira peut-etre au ciel de nous 
rendre quelque jour plus heureux. » 

Nous partimes dans le meme carrosse : ellese 
mit dans mes bras. Je ne lui avais pas entendu 
prononcer un mot depuis l'arrivee de g***M***; 
mais, se trouvant seule alors avec moi, elle me dit 
mille tendresses, en se reprochant d'etre la cause 
de mon malheur, Je l'assurai que je ne me plain- 
drais jamais de mon sort, tant qu'elle ne cesserait 
pas de m'aimer. 

« Ce n'est pas moi qui suis a plaindre, conti- 
nuai-je : quelques mois de prison ne m'effrayent 
nullement. et je prefererai toujours Se Chatelet a 
Saint-Lazare ; mais c'est pour toi, ma chere ame, 
que mon coeur s'interesse. Quel sort pour une crea- 
ture si charmante ! Ciei, comment traitez-vous avec 



SECONDE PART1E. 229 

tant de rigueur le plus parfait de vos ouvrages ! 
Pourquoi ne sommes-nous pas nes Tun et l'autre 
avec les qualities conformes a notre misere ? Nous 
avons regu de l'esprit, du gout, des sentiments : 
helas! quel triste usage en faisons-nous, tandis 
que tant d'araes basses et dignes de notre sort 
jouissent de toutes les faveurs de la fortune ! » 

Ces reflexions me penetraient de douleur; mais 
ce n'etait rien en comparaison de celles qui regar- 
daient l'avenir, car je sGchais de crainte pour Manon. 
Elle avait deja ete a l'hfipital ; et, quand elle en fut 
sortie par la bonne porte, je savais que les rechutes 
en ce genre etaient d'une consequence extreme- 
ment dangereuse. J'aurais voulu lui exprimer mes 
frayeurs; j'apprehendais de lui en causer trop. Je 
tremblais pour elle sans oser l'avertir du danger, 
et je l'embrassais en soupirant, pour l'assurer du 
moins de mon amour, qui Stait presque le seul sen- 
timent que i'osasse exprimer. « Manon lui dis-je, 
parlez sincerement , m'aimerez-\ous toujours 1 » 
Elle me repondit qu'elle etait bien malheureuse que 
j'en pusse douter. « Eh bien! repris-je, je n'en 
doute point, et je veux braver tous nos ennemis 



230 MANON LESCAUT. 

avec cette assurance. J'emploierai ma famille pour 
sortir du Chatelet, et tout mon sang ne sera utile a 
rien, si je ne vous en tire pas aussitdt que je serai 
libre. >» 

Nous arrivames a la prison : on nous mit chacun 
dans un lieu separe. Ce coup me fut moins rude, 
parce que je l'avais prevu. Je recommandai Manon 
m concierge, en lui apprenant que j'e"tais un homme 
de quelque distinction etlui promettant une recom- 
pense considerable. J'embrassai ma chere maitresse 
avant de la quitter ; je la conjurai de ne pas s'affli- 
ger excessivement, et de ne rien craindre tant que 
je serais au monde. Je n'etais pas sans argent : je 
lui en donnai une partie, et je payai au concierge, 
sur ce qui me rest ait, un mois de grosse pension 
d'avance pour elle et pour moi. Mon argent eut un 
fert bon effet. On me mit dans une chambre pro- 
prement meubl^e, et 1'on m'assura que Manon en 
avait une pareille. 

Je m'occupai aussitdt des moyens de hater ma 
liberie. II etail cSair qu'il n'y avait rien d'absolu- 
ment criminel dans mon affaire; et, supposant 
sneme que le dessein de notre vol fut prouve par is 



SEC0NDE PARTIE. 234 

deposition de Marcel, je savais fort bien qu'on ne 
punit point les simples volontes. Je resolus d'ecrire 
prompiement a mon pere, pour le prier de venir en 
persoune a Paris. J'avais bien raoins de hon-te, 
comme je l'ai deja dit, d'etre au Chatelet qu'a Saint- 
Lazare. D'ailleurs, quoique je conservasse tout le 
respect da a l'autorite paternelle, l'age et l'expe- 
rience avaient beaucoup diminue ma timidite. 
J'ecrivis done, et Ton ne fit pas difficulty au Cha- 
telet de laisser sortir ma letlre ; mais e'etait une 
peine que j'aurais pu m'epargner, si j'avais su que 
mon pere devait arriver le lendemain a Paris. 

II avait recu celle que je lui avais ecrite huit 
jours auparavant. II en avait ressenti une joie ex- 
treme ; mais, de quelque esperance que je i'eusse 
flattS au sujet de ma conversion, il n'avait pas cm 
devoir s'arreter tout a fait a mes promesses. II avait 
pris le parti de venir s'assurer de mon changement 
par ses yeux, et de regler sa conduite sur la sincg- 
rite" de mon repentir. II arriva le ademain de moa 
emprisonnement. 
Sa premiere visite fu!; calle qu'il rendit a Tiberge, 
quijel'avais prie d'adresser sa repouse. II neput 



232 MANON LESCAUT. 

savoif de lui ni ma demeure ni ma condition pr£- 
sente : il en apprit settlement mes principales 
aventures depuis que je m'etais echappe" de Saint- 
Sulpice. Tiberge lui parla fort avantageusement 
des dispositions que je lui avais marquees pour le 
bien dans notre derniere entrevue. II ajouta qu'il 
me croyait entierement degage de Manon, mais 
qu'il etait surpris neanmoins que je ne lui eusse 
pas donne de mes nouvelles depuis huit jours. Mon 
pere n'etait pas dupe ; il comprit qu'il y avait quel- 
que chose qui echappait a la penetration de Tiberge 
dans le silence dont il se plaignait, et il employa 
tant de soins pour dScotivrir mes traces, que, deux 
jours apres son arrivee, il apprit que j'etais au 
Chatelet. 

Avant de recevoir sa visite, a laquelle j'etais fort 
eloigne de m'attendre sitot, je regus celle de mon- 
sieur le lieutenant general de police, ou, pour ex- 
pliquer les choses par leur nom, je subis i'interro- 
gatoire. II me fit quelques reproches; mais ils 
n'etaient ni durs, ni desobligeants. II me dit aveo 
douceur qu'il plaignait ma mauvaise conduite; que 
j'avais manque de sagesse en me faisant un ennemi 



SEGONDE PARTIE. 233 

tel que monsieur de G*" M*** ; qu'a la verite il etait 
aise de remarquer qu'il y avait dans mon atfaire 
plus d'imprudence et de legerete que de malice ; 
mais que c etait neanmoins la seconde fois que je 
me trouvais sujet a son tribunal, et qu'il avait 
espeie que je serais devenu plus sage, apres avoir 
prix deux ou trois mois de lecons a Saint-Lazare. 
Charme d'avoir affaire a un juge raisonnable, je 
m'expliquai avec lui d'une maniere si respectueuse 
et si moderee, qu'il parut extremement satisfait de 
mes reponses. II me dit que je ne devais pas me 
livrer trop au chagrin, et qu'il se sentait dispose a 
me rendre service, en faveur de ma naissance et de 
ma jeunesse. Je me hasardai a lui recommander 
ManoB, et a lui faire l'eloge de sa douceur et de 
son bon naturel. II me repondit en riant qu'il ne 
l'avait point encore vue, mais qu'on la representait 
comme une dangereuse personne. Ce mot excita 
tellement ma tendresse, que je lui dis mille choses 
passionnees pour la defense de ma pauvre mai- 
tresse; et je ne pus m'empecher meme de repandre 
quelques larmes. II ordouna qu'on me reconduisit 
k ma chambre. « Amour, amour I s'ecria ce grave 



234 MANON LESCACT, 

magistral en me voyant sortir, ne te reconcilierss-tu 
jamais avec la sagesse? » 

J'etais a m'entretenir tristement de mes idees et 
a reflechir sur la conversation que j'avais eue avec 
monsieur le lieutenant general de police, lorsque 
j'entendis ouvrir la porte de ma chambre : c'etait 
mon pere. Quoique je dusse etre prepare a cette vue, 
puisque je m'y attendais quelques jours plus tard, 
je ne laissai pas d'en etre frappe si vivement, que 
je me serais precipite au fond de la terre, si elle 
s'etait entr'ouverte a mes pieds. J'allai 1'embrasser 
avec toutes les marques d'une extreme confusion. 
II s'assit sans que ni lui ni moi eussions encore ou- 
vert la bouche. 

Comme je demeurais debout, les yeux baisses et 
la tSte decouverte : « Asseyez-vous. monsieur, me 
dit-il gravement, asseyez-vous. Grace au scandale 
de votre libertinage et de vos friponneries, j'ai de- 
couvert le lieu de votre demeure. C'est 1'avantage 
d'un merite tel que le vdtre de ne pouvoir demeurer 
cache" : vous allez a la renommee par un chemin in- 
faillible. J'espere que le terme en sera bientot la 
Greve, et que vous aurez effeetivement la gloire 



SECONOE PAH TIE. 235 

d'y toe expose a I'admiration de tout le monde. » 
Je ne repondis rien. II continua : « Qu'un pere est 
maSheureux, lorsque apres avoir aime tendrement 
un fils, et n'avoir rien epargne pour en t'aire un 
honnete homme, il n'y trouve a la fin qu'un fripon 
qui le deshonore ! On se console d'un malheur de 
fortune : le temps l'efface, et le chagrin diminue ; 
mais quel remede centre un mal qui augmente tous 
les jours, tel que les desordres d'un fils vicieuxqui 
a perdu tout sentiment d'honneur ! Tu ne dis rien, 
raalheureux ! ajouta-t-il : voyez cette modestie con- 
trefaite et cet air de douceur hypocrite; ne le pren- 
<?rait-on pas pour le plus honnete homme de sa 
race? » 

Quoique je fuss? oblige" de reconnaltre que je 
meritais une partie de ces outrages, il me parut 
neanmoins que e'etait les porter a l'exces. Je crus 
qu'il m'etait permis d'expliquer naturellement ma 
pensee. 

« Je vous assure, monsieur, lui dis-je, que la 
modestie ou vous me voyez devant vous n'est nul- 
lement affectee : e'est la situation naturelled'un fils 
bien ne qui respecte infiniment son pere, et surtouS 



236 MANON LESCAUT. 

un pere irrite. Je ne pretends pas non plus passer 
pour lhomme le plus regie de notre race. Je me 
connais digne de vos reproches ; mais je vous con- 
jure d'y mettre un peu plus de bonte\ et de ne pas 
me trailer comme le plus infamede tousles hommes : 
je ne merite pas des noms si durs. C'est l'amour, 
vous le savez, qui a cause toutes mes iautes. Fatale 
passion! Heias ! n'en connaissez-vous pas la force; 
et se peut-il que votre sang, qui est la source du 
mien, n'ait jamais ressenti les memes ardeurs? 
L'amour m'a rendu trop tendre, trop passionne, 
trop fidele, et peut-etre trop complaisant pour les 
desirs d'une maitresse toute charmante : voila mes 
crimes. En voyez-vous la quelqu'un qui vous des- 
honore? Allons, moa cher pere, ajoutai-je tendre- 
ment, un peu de pitie" pourunfils qui a toujoursete 
plein de respect et d'affection pour vous, quin'apas 
venonce, comme vous pensez, a Thonneur et au 
devoir, et qui est mille foisplus aplaindrequevous 
ne sauriez vous l'imaginer. » Je laissai tomber 
quelques termes en finissant ces paroles. 

Un cceur de pere est le chef-d'oeuvre de la nature ; 
elle y regne, pour ainsi parler, avec complaisance, 



8EC0NDE PARTIE. 237 

et elle en regie elle-meme tous les ressorts. Le mien, 
qui eta.it avec cela homme d'esprit et de gout, fut si 
touche du toar que j'avais donne a mes excuses, 
qu'il ne fut pas le maitre de me cacher ce change- 
ment. « Viens, mon pauvre chevalier, me dit-il, 
viens m'embrasser ; tu me fais pitie. » Je 1'embrassai. 
II me serra d'une maniere qui me fit juger de ce 
qui se passait dans son cceur. « Mais quel moyen 
prendrons-nous done, reprit-il, pour te tirer d'ici? 
Explique-moi toutes tes affaires sans deguisement. » 

Comme il n'y avait rien, apres tout, dans le gros 
de ma conduite, qui put me deshonorer absolu- 
ment, du moinsealamesurant surcelledes jeunes 
gens d'un certain monde, et qu'une maitresse ne 
passe point pour une infamie dans le siecle oil nous 
sommes, non plus qu'un pen d'adresse a s'attirer 
la fortune du jeu, je fis sincerement a mon pere le 
detail de la vie que j'avais menee. A chaque faute 
iont je lui faisais l'aveu, j'avais soin de joindre des 
exemples celebres, pour en diminuer la honte. 

« Je vis avec une maitresse, lui disais-je, sans 
itre lie - par les ceremonies du mariage : Monsieur 
le due de*** en entretient deux aux yeux de tout 



238 MANON LESCAUT. 

Paris ; monsieur de*** en a une depuis dix a^s, 
qu'il aime avec une fideiite qu'il n'ajamais eue pbur 
sa femme. Les deux tiers des honneles gens de 
France se font honneur d'en avoir. J'ai usede quel- 
que supercherie au jeu : Monsieur le marquis Se*** 
et le comte de*** n'ont point d'autres revenus ; mon- 
sieur J e prince de*** et Monsieur le due de*** sontles 
chefs d'une bande de chevaliers du meme ordre. » 
Pour ce qui regardait mes desseins sur la bourse des 
deux 6*** M***, j'aurais pu prouver aussi facilement 
que je n'etais pas sans modeles; mais il me restait 
trop d'honneur pour ne pas me condamner moi- 
m&ne, avec tous ceux dont j'aurais pu me proposer 
l'exemple ; de sorte que je priai mon pere de par- 
donner cette faiblesse aux deux violentes passions 
qui m'avaient agite, la vengeance @t- 1'amour. 

II me demanda si je pouvais lui donner quelqaes 
ouvertures sur les plus courts moyens d'obtenir ma 
liberie, et d'une maniere qui put lui faire enter 
i'eclat Je lui appris les sentiments de bonte" que le 
lieutenant general de police avait pour moi. « Si 
vous trouvez quelques difficultes, lui dis-je, elles 
ne peuvent venir que de la part des G*** M***; ainsi 



SECONDE PAHTIE. 

je crois qu'il serait a propos que vous pris&iez la 
peine de les voir. » II me le promit. 

Je n'osai le prier de solliciter pour Manon. Ce ne 
fut point undeTaut de hardiesse, mais un effet dela 
crainte ou i'etais de le rSvolter par cette proposi- 
tion, et de lui faire naitre quelque dessein funeste 
a elle et a moi. Je suis encore a savoir si cette crainte 
n'a pas cause mes plus grandes infortunes en m'em- 
pechant de tenter les dispositions de mon pere, et 
de faire des efforts pour lui en inspirer de favora- 
bles a ma malheureuse maitresse. J'aurais peut- 
elre excite encore une fois sa pitie; je 1'aurais mis 
en garde contre les impressions qu'il allait recevoir 
trop facilement duvieuxG***M***. Que sais-je?ma 
mauvaise destinee I'aurait peut-etre emporte sur 
tous mes efforts ; mais je n'aurais eu qu'elle, du 
moins, et la cruaute de mes ennemis a accuser de 
mon malheur. 

En me quittant, mon pere alia faire une visile a 
monsieur de (1*** M***. II le trouv» avee son fils, a 
qui le garde du corps avail honnStement rendu la 
liberie. Je n'ai jamais su les particularites de leur 
conversation; maisil nem'aete que trop facile d"e» 



240 MANON LESCAUT. 

juger par ses mortels effets. lis allerent ensemble 
(je dis les deux peres) chez monsieur le lieutenant 
general de police, auquel ils demanderent deux gra- 
ces : l'une, de me faire sortirsur-le-champ in Cha- 
telet; l'autre d'enfermer Manon pour le restfc deses 
jours, ou de l'envoyer en Am^rique. On commen- 
cait, dans le meme temps, a embarquer quantite de 
gens sans aveu pour le Mississipi. Monsieur le lieu- 
tenant general de police leur donna sa parole de 
faire partir Manon par le premier vaisseau. 

Monsieur de 6*** M*** et mon pere vinrent aus- 
sitdt m' apporter ensemble la nouvelle de ma liberty. 
Monsieur de G*** M*** me fit un compliment civil 
sur le passe; et, m'ayant felicitesur le bonheur que 
j'avais d'avoir un tel pere, il m'exhorta a profiter 
desormais de ses lecons et de ses exemples. Mon 
pere m'ordonna de lui faire des excuses de l'injure 
pr&endue que j'avais faite a sa famille, et de le re- 
mercier de s'etre employe avec lui pour mon elar- 
gissement. 

Nous sortimes ensemble sans avoir dit un mot de 
ma maitresse. Je n'osaimfeme parlerd'elleauxgui- 
chetiers en leur presence. Helas ! mes tristesrecom- 



SECONDE PARTJE. 241 

mandations eussent ete bien inutiles : l'ordre cruel 
etait venu en meme temps que celui de ma deli- 
vrance. Cettefilleinfortunee futconduite une heure 
apres a l'hopital, pour y etre associee a quelques 
malheureuses qui elaient condamnees a subir le 
meme sort. 

Mon pere m'ayant oblige de le suivre a la maison 
ou il avait pris sademeure, il 6tait presque six heu- 
res du soir lorsque je trouvai le moment de me 
derober de ses yeux pour retourner au Chatelet. Je 
n'avais dessein que de faire tenir quelques rafrai- 
cbissements a Manon , et de la recommander au 
concierge ; car je ne me promettais pas que la liberty 
de la voir me fut accordee. Je n'avais point encore 
eu le temps non plus de reflechir aux moyens fe 
la delivrer. 

Je demandai a parler au concierge. II avait £te 
content de ma liberalite et de ma douceur ; de sorte 
qu'ayant quelque disposition a me rendre service, 
il me parla du sort de Manon comme d'un malheur 
dont il avait beaucoup de regret, parce qu'il pou- 
vait m'affliger. Je ne compris point ce langage. Nous 
nous entretinmes quelques moments sans nous en- 



242 MANON LESCAOT. 

tendre. A la fin, s'apercevant que j'avais besoin 
d'une explication, il me la donna telle que j'ai deja 
eu horreur de vous la dire, et que je 1'ai encore de 
la repeter. 

Jamais apoplexie violente ne causa d'effet plus su- 
bit et plus terrible. Je tombai avec une palpitation 
de cceur si douloureuse, qu'a l'instant que je per- 
dis connaissance je me crus delivre de la vie pour 
toujours. II me resta meme quelque chose de cette 
pensee lorsque je revins a moi. Je tournai mes re- 
gards vers toutes les parties de la chambre et sur 
moi-meme, pour m'assurer si je portais encore la 
malheureuse qualite d'liomme vivant. II est certain 
qu'en ne suivant que le mouvement naturel qui fait 
chercher a se delivrer de ses peines, rien ne pou- 
vait me paraitre plus doux que la mort, dans ce 
moment de desespoir et de consternation. La reli- 
gion meme ne pouvait me faire envisager rien de 
plus insupportable apresla vie que les convulsions 
cruelles dont j'etais tourmente, Cependant, par un 
miracle propre a 1' amour, je retrouvai bientOt assez 
de force pour remercier le ciel de m'avoir rendu la 
connaissance et la raison. Ma mort neut ete utile 



SKCONBE PARTIS. 243 

p'a moi; Manonavait besoin dema vie pour la de- 
Uvrer, pour la secourir, pour la venger : je jurai de 
m'y employer sans management. 

Le concierge me donna toute 1'assistance que 
j'eusse pu altendre du meilleur de mes amis. Je 
„egus ses services avec une vive reconnaissance. 
« Helas ! lui dis-je, vous etes done touche de mes 
peines ! Tout le monde m'abandonne, mon pere 
mSme est sans doute un de mes plus cruels perse- 
cuteurs : personne n'a pitie de moi. Vous seul, dans 
le sejour de la durete et de la barbaric, vous mar- 
quee de la compassion pour le plus miserable de 
tous les hommes t » II me conseillait de ne point 
paraitre dans la rue sans etre un peu remis du 
trouble ou j'etais. « Laissez, laissez, repondis-je en 
sortant : je vous reverrai plutdt que vous ne pensez. 
Preparezleplus noir de vos cachots, je vais travail- 
ler a le meriter. » 

En effet, mes premieres resolutions n'ailaient a 
rien moins qu'a me defaire des deux G*** M*** et 
du lieutenant general de police, et fondre ensuiie 
a main armee sur 1'hopital avec tous ceux que je 
pourrais engager dans ma querelle. Mon pere lui- 



244 MANON LESCAUT. 

mfime eut a peine ete respects dans une vengeance 
qui me paraissait si juste; car le concierge ne m'a- 
vait pas cache que lui et G*** M*** Staient les au- 
teurs de ma perte. 

Mais lorsque j'eus fait quelques pas dans la rue, 
et que l'air eut un peu rafraichi mon sang et mes 
humeurs , ma fureur fit place peu a peu a des sen- 
timents plus raisonnables. La mort de nos ennemis 
eut ete d'une faible utilite pour Manon, et elle m'eut 
expose sans doute a me voir 6ter tous les moyens 
de la secourir. D'ailleurs, aurais-je eu recours a un 
lache assassinat? Quelle autre voie pouvais-je m'ou- 
vnr a la vengeance? Je recueillis toutes mes forces 
et tous mes esprits pour travailler d'abord a la deli- 
vrance de Manon , remettant tout le reste apres le 
succes de cetle importante entreprise. 

II me restait peu d'argent ; c'etait neanmoins un 
fondement necessaire, par lequel il fallait commen- 
cer. Je ne voyais que trois personnes de qui j'en 
pusse attendre : monsieur de T***, mon pere et 
Tiberge. II y avait peu d'apparence d'obtenir quel- 
que chose des deux derniers, et j'avais honte de 
fatiguer 1' autre par mes importunites. Mais ce n'est 



SECONDE PARTIE. 245 

point dans le desespoir qu'on garde des manage- 
ments. J'allai sur-le-champ au seminaire de Saint- 
Sulpice, sans m'embarrasser si je serais reconnu. 
Je fis appelsr Tiberge. Ses premieres paroles me 
firent comprendre qu'il ignorait encore mes der- 
nieres aventures. Cette idee me fit changer le des- 
sein que j'avais de 1'attendrir par la compassion. Je 
lui parlai, en general, du plaisir que j'avais eu de 
revoir mon pere, et je le priai ensuite de me preter 
quelque argent, sous pretexte de payer, avant mon 
depart de Paris, quelques dettes que je souhaitais 
de tenir inconnues. II me presenta aussitot sa 
bourse. Je pris cinq cents francs sur six cents que 
j'y trouvai. Je lui offris mon billet ; il etait trop 
genereux pour l'accepter. 

Je retournai de la chez monsieur de T***. Je n'eus 
point de reserve avee lui. Je lui fis l'exposition de 
mes malheurs et de mes peines ; il en savait deja 
jusqu'aux moindres circonstances, par le soin qu'il 
avait eu de suivre l'aventure du jeune G*** M***. II 
m'ecouta neanmoins, et il me plaignit beaucoup. 
Lorsque je luidemandai ses conseils sur les moyens 
de delivrer Manon, il me repondit tristement qu'il 



246 MANON LESCAUT. 

y voyait si pea de jour, qu'a moins d'un secours 
extraordinaire du ciel, il fallait renor»cer a 1'espe- 
rance ; qu'il avait passe expres a 1'hdpital depuis 
qu'elle y etait renfermee; qu'il a' avait pu obtenir 
lui-meme la liberie de la voir; que les ordres du 
lieutenant general de police elaient de la derniere 
rigueur, et que, pour comble d'infortune, la mal- 
heureuse bande ou elle devait entrer devait partir 
le surlendemain du jour ou nous elions. 

J'&ais si consterne de son discours, qu'il eut pu 
parler une heure sans que j'eusse pense a l'inter- 
rompre. II continua de me dire qu'il ne m'etait point 
alie voir au Chatelet, pour se donner plus de facilite 
a me servir, lorsqu'on le croirait sans liaison avec 
moi; que depuis quelques heures que j'en e"tais 
sorti, il avait eu le chagrin d'ignorer ou je m'etais 
retire, et qu'il avait souhaite" de me voir prompte- 
ment, pour me donner le seul conseil dont il sem- 
blait que je pusse esperer du changement dans le 
sort de Manon, mais un conseil dangereux, auquel 
il me priait de cacher eternellement qu'il eut eu 
part . c'etait de choisir quelques braves qui eussent 
le courage d'attaquer les gardes de Manonlorsqu'ils 



SECONDE PARTIE. 24"? 

seraient sortis de Paris avec elle. II n'attendit point 
que je lui parlasse de mon indigence. « Voila cent 
pistoles, me dit-il en me presentant une bourse, 
qui pourront vous 6tre de quelque usage ; vous me 
les renaettrez lorsque la fortune aura retabli vos 
affaires. » II ajouta que si le soin de sa reputation 
lui eut permis d'entreprendre lui-meme la deli- 
vrance de ma maitresse, il m'eut offert son bras et 
son epee. 

Cette excessive generosite me toucha jusqu'aus 
larmes. J'employai, pour lui marquer ma recon- 
naissance, toute la vivacite que mon affliction me 
laissait de reste. Je lui demandai s'il n'y avait rien 
a esperer par la voie des intercessions aupres du 
lieutenant general de police : il me dit qu'il y avait 
pens6, mais qu'il croyait cette ressource inutile, 
parce qu'une grace de cette nature ne pouvait se 
demander sans motif, et qu'il ne voyait pas bien 
quel motif on pouvait employer pour se fake un 
intercesseur d'une personne grave et puissante; que 
si Ton pouvait se flatter de quelque chose de ce 
c6te-la, ce ne pouvait fetre qu'en faisant changer de 
sentiment a monsieur de G"* M*** et a mon pere, 



MANON LESCAUT. 

et en les engageant a prler eux-mfemes monsieur le 
lieutenant general de police de revoquer sa sen- 
tence- II m'offrit de faire tous ses efforts pour 
gagner le jeune 6*** M***, quoiqu'il le crfit un peu 
refroidi a son egard par quelques soupcons qu'il 
avait congus de lui a Tocca^on de notre affaire, et 
il m'exhorta a ne rien omettre de mon cot6 pour 
flechir l'esprit de mon pere. 

Ce n'etait pas une legere entreprise pour moi ; je 
ne dis pas seulement par la difficulte que je devais 
naturellement trouver a le vaincre, mais par une 
autre raison qui me faisait meme redouter ses ap- 
proches ; je m'etais derobe de son logement contre 
ses ordres, et j'etais fort resolu de n'y pas retour- 
ner depuis que j'avais appris la triste destinee de 
Manon. J'apprehendais avec sujet qu'il ne me fit 
retenir mal^re moi, et qu'il ne me reconduisit de 
meme en province. Mon frere aine avait use autre- 
fois de cette methode. II est vrai qae j'etais devenu 
plus age; mais l'age etait une faible raison contre 
la force. Cependant je trouvai une voie qui me 
sauvait du danger : c'etait de le faire appeler dans 
un endroit public, et de m'annoncer a lui sous un 



SECONDE P ARTIE. 249 

autre nom. Je pris aussitfit ce parti. Monsieur deT*** 
s'en alia chez G*** M***, et moi au Luxembourg, 
d'ou j'envoyai avertir mon pere qu'un gentilhomme 
de ses serviteurs etait k l'attendre. le craignais 
qu'il iveut quelque peine a venir, parce que la 
nuit approchait. II parut neanmoins peu apres, 
suivi de sou laquais : je le priai de prendre une 
allee ou nous pussions etre seuls. Nous fimes cent 
pas pour le moins sans parler : il s'imaginait bien, 
sans doute, que tant de precautions ne s'etaient 
pas faites sans un dessein d'importance. II atten- 
dait ma harangue, et je la meditais. 

Enfin j'ouvris la bouche. « Monsieur, lui dis-je 
en tremblant, vous fetes un bon pere. Vous m'avez 
comble de graces, et vous m'avez pardonne un 
nombre infini de fautes ; aussi le ciel m'est-il 16- 
moin que j'ai pour vous tous les sentiments du fils 
le plus tendre et le plus respectueux. Mais il me 
semble... que votre rigueur... — Eh bien! ma 
rigueur ? interrompit mon pere, qui trouvait sans 
doute qu e je parlais lentement pour son impatience. 
— Ah f monsieur, repris-je, il me semble que votre 
rigueur est extreme dans le traitement que vous avez 



250 HANON LESCAHT. 

fait a la malheureuse Manon. Vous vous en etes 
rapporte a monsieur G*** M***. Sa haine voas i'a 
representee sous les plus noires couleurs. Vous 
vous etes forme d'elle une affreuse idee. Cependant 
c'est la plus douce et la plus aimable creature qui 
fiit jamais. Que n'a-t-il plu au ciel de vous inspirer 
1'idee de la voir un moment 1 Je ne suis pas plus 
sur qu'elle est charmante que je le suis qu'elle vous 
l'aurait paru. Vous auriez pris parti pour elle ; vous 
auriez d&este les noirs artifices de 6*** M*** : vous 
auriez eu compassion d'elle et de moi. Helasl j'en 
suis sur. Yotre coeur n'est pas insensible ; vous vous 
seriez laisse attendrir. » 

II m'interrompit encore, voyant que je parlais 
a?ec une ardeur qui ne m'aurait pas permis de 
finir sitot. II voulut savoir a quoi j'avais dessein 
d'en venir par un discours si passionne. « A vous 
demander la vie, repondis-je, que je ne puis con- 
server un moment si Manon part une fois pour 
i'Ameriqce. — Non, non, me dit-il d'un ton severe ; 
j'aime mieux te voir sans vie que sans sagesse et sans 
honneur. — N'allons done pas plus loin, m'ecriai-je 
en 1'arretant par le bras; 6tezia-moi, cctte vie 



SECONDS PARTIE. 2S< 

©dieuse et insupportable ; car dans le de"sespoir ou 
vous me jetez, la mort sera une faveur pour moi. 
C'est un present digne de la main d'un pere. 

« — Je ne te donnerais que ce que tu merites, 
epliqua-t-il. Je connais bien des peres qui n'au- 
raient pas attendu si longtemps pour etre eux- 
memes tes bourreaux ; mais c'est ma bonte exces- 
sive qui t'a perdu. » 

Je me jetai a ses genoux : « Ah ! s'il vous en reste 
encore, lui dis-je en les embrassant, ne vous en- 
durcissez done pas contre mes pleurs. Songez que 
je suis votre fils... Helas! souvenez-vous de ma 
mere. Vous l'aimiez si tendrement! Auriez-vous 
soufferfc qu'on l'eut arrachee de vos bras? Vous 
1'auriez defendue jusqu'a la mort. Les autres n'ont- 
ils pas un coeur comme vous ? Peut-on etre barbare, 
aDres avoir une fois eprouv£ ce que c'est que la ten- 
dresse et la douleur ? 

» — Ne me parle pas davantage de ta mere, re- 
prit-ii d'une voix irritee ; ce souvenir ecnauffe moil 
indignation. Tes desordres la feraient mourir de 
douleur, si elle eut assez vecu pour les voir. Finis- 
sons cet entretien, ajouta-t-il ; il m'ioiportune et ne 



252 MANON LESCAUT. 

me fera point changer de resolution. Je retourne au 
Iogis, je t'ordonne de me suivre. » 

Le ton sec et dur avec lequel il m'intima cet ordre 
me fit trop comprendre que son cceur etait inflexible. 
Je m'eloignai de quelques pas, dans la crainte qu'il 
ne lui prit envie de m'arreter de ses propres mains. 
« N'augmentez pas mon desespoir, lui dis-je, en me 
forcant de vous desobeir. II m'est impossible que je 
vous suive. II ne l'est pas moins que je vive, apres 
la durete avec laquelle vous me traitez : ainsi je 
vous dis un eternel adieu. Ma mort, que vous ap- 
prendrez bientot, ajoutai-je tristement, vous fera 
peut-etre reprendre pour moi des sentiments de 
pere. » Comme je me tournais pour le quitter : « Tu 
refuses done de me suivre? s'ecria-t-il avec une 
vive colere : va, cours a ta perte. Adieu, fils ingrat 
et rebelle ! — Adieu, lui dis-je dans mon transport ; 
adieu, pere barbare et denature ! » 

Je sortis aussitot du Luxembourg. Je marchai 
dans les rues comme un furieux jusqu'a la maison 
de monsieur de T***. Je levais, en marchant, les 
yeux et les mains pour invoquer toutes les puissan- 
ces celestes. ciel ! disais-je, serez-vous aussi im- 



SECONDE PARTIE. 253 

pitoyable que les hommes ? Je n'ai plus de seoours 
a attendre que de vous. 

Monsieur de T*** n*etait point encore retourne" 
chez lui ; mais il revint apres que je l'y eus attendu 
quelques moments. Sa negotiation n'avait pas 
reussi mieux que la mienne ; il me le dit d'un visage 
abattu. Le jeune G*** M***, quoique moins irrite que 
son pere contre Manon et contre moi, n'avait pas 
voulu entreprendre de le solliciter en notre faveur. 
II s'en 6tait defendu par la crainte qu'il avait lui- 
meme de ce vieillard vindicatif, qui s'elait deja fort 
emporte contre lui, en lui reprochant ses desseins 
de commerce avec Manon. 

II neme restait done que la voie de la violence, 
telle que monsieur de T*** m'en avait trace Je plan; 
j'y reduisis mes esperances. « Elles sont bien in- 
certaines, lui dis-je, mais la plus solide et la plus 
consolante pour moi est celle de penr du moins 
dans l'entreprise. » Je le quittai en le priant de me 
secourir par ses voeux ; et je ne pensai plus qu'a 
m'associer des camarades a qui je pusse communi- 
quer une etincelle de mon courage et de ma v& 
solution. 



254 MANON LESCAUT. 

Le premier qui s'offrit a mon esprit fut le meme 
garde du corps que j'avais employe pour arreter 
6*** M***. J'avais dessein aussi d'aller passer la 
nuit dans sa chambre, n'ayant pas eu 1'esprit as- 
sez libre, pendant 1'apres-midi, pour me procurer 
un logement Je le trouvai seul : il eut de la joie de 
mevoirsorti du Chatelet. II m'offrit affectueuse- 
ment ses services : je lui expliquai ceux qui! pou- 
vait me rendre. II avail assez de bon sens pour en 
apercevoir toutes les difficultes ; mais il fut assez 
genereux pour eRtreprendre de les surmonter. 

Nous einployames une partie de la nuit a raison- 
ner sur mon dessein. II me parla des trois soldats 
aux gardes dont il s'etait servi dans la derniere oc- 
casion comme de trois braves a l'epreuve. Monsieur 
de T*** m'avait informe exactement du nombre des 
archers qui devaient conduire Manon ; ils n'etaient 
que six. Cinq hommes hardis et resolus suffisaient 
pour donner l'epouvaote a ces miserables, qui ne 
sont point capables de se defend re hoaorablement 
lorsqu'ils peuvent eviter le peril du combat par une 
lachetS. 

Gomme je ne manquais point d'argent, le garde 



SECONDE PARTIE, 2S5 

du corps me conseilla de ne rien epargner pour as- 
surer Je succes de notre attaque, « II nous faut des 
chevaux, me dit-il, avec des pistolets, et chacun 
notre mousqueton. Je me charge de prendre demain 
le soin de ces preparatifs. II faudra aussi trois ha- 
bits communs pour nos soldats, qui n'oseraient pa- 
raitre dans une affaire de cette nature avec 1'uni- 
forme du regiment. » Je lui mis entre les mains les 
cent pistoles que j'avais recues de Monsieur de T***; 
dies furent employees le lendemain jusqu'au der- 
nier sou. Les trois soldats passerent en revue devaiit 
moi; jeies animai par de grandes promesses;et 
pour leur 6ter toute defiance, je commencai par 
leur faire preseot a chacun de dix pistoles. 

Le jour de 1'execution (jtant venu, j'en envoyai 
un de grand matin a 1'hopital, pour s'instruire, par 
ses propres yeux, du moment auquel les archers 
partiraient avec leur proie. Quoique je n'eusse pris 
cette precaution que par un exces d'inquietude etde 
prevoyance, il se trouva qu'elle avait ete absolurnerU 
necessaire. J'avais comptesur quelques fausses in- 
formations qu'on m'avait donnees de leur route, 
et m'elant persuade que c'etait a La Rochelle que 



256 MANON LESCAUT. 

cette deplorable troupe devaitetreembarqueej'au- 
rais perdu mes peines a l'attendre sur le chemin 
d'Orleans. Cependant je fus informe, par le rapport 
du soldat aux gardes, qu'elle prenait le chemin de 
Normandie,et que c'etait du Havre -de Grace qu'elle 
devait partir pour l'Amenque. 

Nous nous rendimes aussitdt a la porte Saint- 
Honore, observant de marcher par des rues differen- 
tes ; nous nous reunimes au bout du faubourg. Nos 
chevaux etaient frais ; nous ne tardames point a 
decouvrir les six gardes et les deux miserables voi- 
tures que vous vites a Passy il y a deux ans. Ce 
spectacle faillit m'6ter la force et la connaissance. 
« fortune, m'ecriai-je, fortune cruelle 1 accorde- 
moi ici du moins la mort ou la victoire.n 

Nous tinmes conseil un moment sur la maniere 
dont nous ferions notre attaque. Les archers n'e- 
taient guere a plus de quatre cents pas devant 
nous, et nous pouvions ies couper en passant au 
travers d'un petit champ, autour duquel le grand 
chemin tournait. Le garde du corps fut d'avis de 
prendre cette voie, pour les surprendre en fondant 
tout d'un coup sur eux. J'approuvai sa pensee. el 



SEGONDE PART1E. 257 

je fus le premier a piquer mon cheval. Mais la for- 
tune avait rejete"inapitoyablement mes voeux. 

Les archers, voyant cinq cavaliers accourir vers 
eux, ne douterent point que ce ne fut pour les atta- 
quer. lis se mirent en defense, en preparant leurs 
baionnettes et leurs fusils d'un air assez resolu. 

Cette vue, qui ne fit que nous animer le garde du 
corps et moi, 6ta tout d'un coup le courage a nos 
trois laches coinpagnons : ils s'arreterent comme de 
concert, et, s'etant dit entre eux quelques mots 
que je n'entendis point, ils tournerent la tete de 
leurs chevaux pour reprendre le chemin de Paris a 
bride abattue. 

« Dieu! me dit le garde du corps, qui paraissait 
aussi eperdu que moi de cette infame desertion, qu'al- 
lons nous faire? nous ne sommesque deux.» J'avais 
perdu la voix de fureur et d'etonnement. Je m'arr6- 
tai, incertain si ma premiere vengeance ne devait pas 
s'employerala poursuitedes laches qui m'abandon- 
naient Je les regardais fuir, et je jetais les yeux de 
i autre cote sur les archers: s'il m'eutete possible 
de me partager, j'aurais fondu tout a la fois sur ces 

deux objets dema rage, je les devorais tous ensemble. 

9 



258 MANON LESCAUT. 

Le garde du corps, qui jugeait de raon incerti- 
tude par le mouvement egare de mes yeux, me pria 
d'ecouter son conseil. « N'etant que deux, me dit-il, 
il y aurait de la folie a altaquer six hommes aussi 
bien amies que nous, et qui paraissent nous atten- 
dredepiedferme. II faut retourner a Paris, ettacher 
de reussir mieux dans le choix de nos braves. Les 
archers ne sauraient faire de grandesjournees avec 
deuxpesantes voitures, nous les rejoindrons demain 
sans peine, » 

Je fls un moment de reflexion sur ce parti; mais, 
ne voyant de tous cdtes que des sujets de desespoir, 
je pris une resolution veritablement desesperee, ce 
fut de remercier mon compagnon de ses services ; 
et, loin d'attaquer les archers, je resolus d'aller, 
avec soumission, les prier de me recevoir dans leur 
troupe, pour accompagner Manon avec eux jus- 
qu'au Havre-de* Grace, et passer ensuite au delades 
mers avec elle. « Tout le moiide me persecute ou 
me trahit, dis-je au garde du corps ; je n'ai plus de 
fond a faire sur personne; je n'attends plus rien m 
de la fortune ni du secours des hommes ; mes mal- 
heurs sont au comble, ii ne me reste plus que de 



SECONDE PAHTIE. 259 

m'y soumettre : ainsi je ferae les yeux a toute es- 
perance. Puisse le ciel recompenser votre genero- 
sity Adieu ! je vais aider mon mauvais sort a 
consommer ma ruine, en y courant moi-m6me vo- 
lOntairement. » II fit inutilement ses efforts pour 
m'engager a retourner a Paris. Je le priai de me 
iaisser suivre mes resolutions et de me quitter sur- 
le-champ, de peur que les archers ne continuas- 
seut de croire que notre dessein etait de les atta- 
quer. 

J'allai seul vers eux d'un pas lent, et le visage si 
consterne, qu'ils ne durent rien trouver d'effrayant 
dans mes approches. lis se tenaieat neanmoins en 
defense. « Rassurez-vous, messieurs, leur dis-je 
en les abordant; je ne vous apporte point la guerre, 
je viens vous demander des graces. » Je les priai 
de continuer leur chemin sans defiance, et je leur 
appris, en marchant, les faveurs que j'attendais 
d'eux. 

lis consulterenl ensemble de quelle maniere iis 
devaient recevoir cette ouverture. Le chet de la 
bande prit la parole pour !es autres. U me repondit 
que les ordres qu'ils avaient de veiller sur leurs 



260 MANON LESCAUT. 

captives etaient d'une extreme rigueur; quejelui 
paraissais ne'anmoins si joli homme, que lui et ses 
compagnons se relacheraient un peu deleur devoir; 
mais que je devais comprendre qu'il fallait qu'il 
m'en coutat quelque chose. II me restait environ 
quinze pistoles ; je leur dis naturellement en quoi 
eonsistait le fond de ma bourse. « He bien ! me dit 
1'archer, nous en userons genereusement. II ne vous 
en coutera qu'un ecu par heure pour entretenir 
celle de nos filles qui vous plaira le plus ; c'est le 
prix courantde Paris. » 

Je ne leur avais pas parle de Manon en particu- 
lier, parce que je n'avais pas dessein qu'ils con- 
nussent ma passion. lis s'imaginerent d'abord que 
ce n'etait qu'une fantaisie de jeune homme qui me 
faisait chercher un peu de passe-temps avec ces 
creatures ; mais lorsqu'ils crurent s'etre apergus que 
j'etais amoureux, ils augmenterent tellement le 
tribut , que ma bourse se trouva epuis6e en partant 
de Mantes, ou nous avions couche le jour que nous 
arrivames a Passy. 

Vous dirai-je quel fut le deplorable sujet de mes 
entretiens avec Manon pendant cette route, ou 



SEGONDE PARTIE. 26! 

quelle impression sa vue fit sur moi lorsque j'eus 
obtenu des gardes la liberte d'approcher de son 
chariot? Ah ! les expressions ne rendent jamais qu'a 
demi les sentiments da coeur! mais figurez-vous 
ma pauvre maitresse enchained par le milieu du 
corps, assise sur quelques poignees de paille, la tete 
appuyee languissamment sur un cote de la voiture, 
le visage pale et mouille d'un ruisseau de larmes, 
qui se faisaient un passage au travers de ses pau- 
pieres, quoiqu'elle eut continuellement les yeux 
fermes. Elle n'avait pasmeme eu la curiosite deles 
ouvrir lorsqu'elle avait entendule bruit de ses gardes 
qui craignaient d'etre attaques. Son linge elait sale 
et derange, ses mains delicates exposees a l'injure 
de l'air ; enfin tout ce compose charmant, cette 
figure capable de ramener l'univers a l'idolatrie, 
paraissait dans un desordre et un abaltement inex- 
primables. 

J'employai quelque temps a la consid6rer en 
all ant a cheval a cote du chariot. J'etais si peu a 
moi-meme, que je fus sur le point, plusieurs fois, 
detomberdangereusement. Mes soupirs et mes ex- 
clamations frequentes m'attirerent d'elle quelques 



262 MAN0N LESCACT. 

regards. E!le me recennut, et je reraarquai que, 
dans le premier inouvement, elle tenia de se preci- 
piter hors de la Toiture pour venir a moi; mais, 
e"tant retenue par sa chaine, elle retomba dans sa 
premiere attitude. 

Je priai les archers d'arrSter un moment par com- 
passion, ils y consentirent par avarice. Je quittai 
mon cheval pour m'asseoir aupres d'elle. Elle etait 
si languissante et si affaiblie, qu'elle fut longtemps 
sans pouvoir se servir de sa langue ni remuer ses 
mains. Je les mouillais pendant ce temps-la de mes 
pleurs; et, ne pouvant proferer moi-mSmeuneseule 
parole, nous etions l'un et l'autre dans une des plus 
tristes situations dont il y ait jamais eu d'exemple. 
Nos expressions ne le furent pas moins, lorsque 
nous eiimes retrouve la liberie de parler. Manon 
parlapeu;il semblaitque la honte et la douleur 
eussent altere les organes de sa voix; le son en 
etait faible et tremblant. 

Elle me remercia de ne l'avoir pas oubliee, et de 
la satisfaction que je lui accordais, dit-elle en sou- 
pirant, de me voir du moins encore une fois et de 
me dire le de r nier adieu. Mais, lorsque je 1'eus 



SECONDE PARTIE. 263 

assuree que rien n'etait capable de me separer 
d'elle, et que j'etais dispose a la suivre jusqu'a 
i'extremite du monde, pour prendre soin d'elle, 
pour la servir, pour 1'aimer, et pour attacher inse- 
parablement ma miserable destinee a la sieone, 
cette pauvre bile se livra a des sentiments si ten- 
dres et si douloureux, que j'apprehendai quelque 
chose pour sa vie d'une si violente emotion. Tous 
les mouvements de son ame semblaient se reuniv 
dans ses yeux. Elle les tenait fixes sur moi. Quel- 
quefois elle ouvrait la bouche, sans avoir la force 
d'achever quelques mots qu'elle commencait. II lui 
en echappait neanmoins quelques-uns : c'etaien* 
des marques d'admiration sur mon amour, de ten- 
dres plaintes de son exces, des doutes qu'elle put 
etre assez heureuse pour m'avoir inspire une pas- 
oion si parfaite, des instances pour me faire renon- 
cer au dessein de la suivre, et chercher ailleurs un 
bonheur digne de moi, qu'elle me disait que je ne 
pouvais esperer avec elle. 

En depit du plus cruel de tous les sorts, je trou- 
vais ma felicite dans ses regards et dans la certitude 
que j'avais de son affection. JPavais perdu, a la ve- 



264 MANON LESCAUT. 

rite, tout ce que le reste des hommes estime; mais 
j'etais maitre du ceeur de Manon, le seul bien que 
j'estimais. Vivre en Europe, vivre en Amerique, que 
m'importe en quel endroit vivre, si j'etais sur d'y 
etre heureux en vivant avec ma maitresse? Tout 
l'univers n'est-il pas la patrie de deux amants 
fideles? Ne trouvent-ils pas l'un dans l'autre pere, 
mere, parents, amis, richesses et felicite" ? 

Si quelque chose me causait de l'inquietude, 
c'etait la crainte de voir Manon exposee aux besoins 
de l'indigence. Je me supposais deja avec elle dans 
une region ineulte et habitee par des sauvages. Je 
suis bien sur, disais-je, qu'il ne saurait y en avoir 
d'aussi cruels que G*** M*** et mon pere. lis nous 
laisseront du moins vivre en paix. Si les relations 
qu'on en fait sont fideles, ils suivent les lois de la 
nature- Ils ne connaissent ni lesiureurs de l'ava- 
rice, qui possedent G*** M*"*, ni les idees fantas- 
tiques de 1'b.onneur, qui m'ont fait un ennemi de 
mon pere ; ils ne troubleront point deux amants 
qu'ils verront vivre avec autant de simplicite qu'eux- 
J'etais done tranquil le de ce c6te-la. 

Mais je ne me formais pas des idees romanes- 



SECONDE PARTIS. 265 

ques par rapport aux besoins communs de la vie. 
J'avais Gprouve trop souvent qu'il y a des neces- 
sites insupportables , surtout pour une fille deli- 
cate, qui est accoutumee a une vie commode et 
abondante. J'&ais au desespoir d'avoir epuise inu- 
tilement ma bourse, et que le pen d'argent qui me 
restait encore fat sur le point de m'elre ravi par 
la friponnerie des archers. Je concevais qu'avec 
une petite somme j'aurais pu esp6rer non-seule- 
ment de me soutenir quelque temps en Amerique, 
ou l'argent 6tait rare, mais d'y former meme quel- 
que entreprise pour un etablisseraent durable. 

Cette consideration me fit naitre la pensee d'ecrire 
a Tiberge, que j'avais toujours trouve si prompt a 
m'offrir les secours de l'amitie. J'ecrivis des la pre- 
miere ville ou nous passames. Je ne lui apportai point 
d'autre motif que le pressant besoin dans lequel je 
prevoyais que je me trouverais au Havre-de-Grace, 
ou je lui conlessais que j'etais alle conduire Manon. 
Je lui demandais cent pistoles. « Faites-les-moi 
tenir au Havre, lui disais-je, par le maitre de la 
poste. Vous voyez bien que c'est la derniere fois que 
j'importune voire affection, et que ma malheureuse 



266 MANON LESCAUT. 

maitresse m'etant enlevee pour toujours, je ne puis 
la laisser partir sans quelques soulagements qui 
adoueissent son sort et mes mortels regrets. » 

Les archers devinrent si intraitables, lorsqu'ils 
eurent decouvert la violence de ma passion, que. 
redoublant continuellement le prix de leurs moin- 
dres faveurs, its me reduisirent bient&tala derniere 
indigence. L'amour, d'ailleurs, ne me permettait 
guere de menager ma bourse. Je m'oubliais du ma- 
tin au soir pres de Manon ; et ce n'etait plus par 
heure que le temps m'etait mesure\ c'Stait par la 
longueur entieredes jours. Enfin, ma bourse etant 
tout a fait vide, je me trouvai expose aux caprices 
et a la brutalite de six miserables qui me traitaient 
avec une hauteur insupportable. Vous en futes te- 
moin a Passy. Votre rencontre fut un heureux mo- 
ment de relache qui me fut accorde par la fortune. 
Votre pitie a la vue de mes peines fut ma seule re- 
commandation aupres de votre coeur genereux. Le 
secours que vous m'accordates liberalement servit a 
me faire gagner le Havre, et les archers tinrent leur 
promesse avec plus de fideiite que je ne l'esperais. 

Nous arrivames au Havre. J'allai d'abosdala poste. 



SECONDS PARTIE. ^67 

T iberge n'avait point encore eu le temps de me r6pon - 
dre. Je m'informai quel jour je pouvais attendre sa 
lettre. Ellene pouvait arriver que deux jours apres, 
et, par une etrange dispositioa de snon manvais 
sort, il se trouva que notre vaiss&au devait partir le 
matin de eelui auquel j'attendais 1'ordinaire. Je ne 
puis vous representer mon desespoir. « QuoU m'6- 
criai-je, dans le malheur meme, i) taud.a toujours 
queje sois distingue par des exces ! » Manon reoon- 
dit : « Helas! une vie si malheureuse merile-t-eiie 
le soia que nous en prenons? Mo '(irons au Havre, 
mon cher chevalier. Que la mort flnisse tout d'un 
coup nos miseres. Irons-nous les trainer dans un 
pays inconnu, oil nous devons nous attendre sans 
doute ad'horribles extremites, puisqu'on a voulu 
m'en faire un supplice? Mouroiis, repeta-t-elle, ou 
du moins donne-moi la mort, et va chercher un au- 
tre sort dans les bras d'uiie amante plus heureuse. 
-Non, non, lui dis-je; c'est pour moi un sort digne 
d'envie que d'etre malheureux avec vous. »» 

Son discours me fit trembler, Je jugeai qu ?Ile 
elait accablee de ses maux. Je m'efforgai de prendre 
un air plus tranquille, pour lui dter ces funestes 



268 MANON LESCAUT. 

pensees de mort et de desespoir. Je resolus de te- 
nir la meme conduite al'avenir, et j'ai eprouvedans 
la suite que rien n'est plus capable d'inspirer du 
courage a une femme que l'intrepidit6 d'un homme 
qu'elle aime. 

Lorsque j'eus perdu l'esperance de recevoir du 
secours de Tiberge, je vendis mon cheval. L'argent 
que j'en tirai, joint a eelui qui me restait encore de 
vos liberalites, me composala petite somme de dix- 
sept pistoles. J'en employai sept a l'achat de quel- 
ques soulagements necessaires a Manon, et je ser- 
rai Ies dix autres avecsoin, comme le fondementde 
notre fortune et de nos esperanees en Amerique. Je 
n'eus point depeineame faire recevoir dans le vais- 
seau. On cherchait alors des jeunes gens qui fusr 
sent disposes a se joindre volontairement a la colo- 
nic Le passage et la nourriture me furent accordes 
gratis. La poste de Paris devant partir le lendemain, 
j'y laissai une lettre pour Tiberge. Elle etait tou- 
chante et, capable de l'attendrir sans doute au der- 
nier point, puisqu'elle luifit prendre une resolution 
qui ne pouvait venir que d'un fonds infini de ten- 
d resse et de generosite pour un ami malheureux. 



SBCONDE PARTIE. 269 

Nous mimes a la voile. Le vent ne cessa point de 
nous etre favorable. J'obtins du capitaine un lieu a 
part pour Manon et pour moi. II eu la bonte de 
nous regarder d'un autre ceil que le commun de nos 
miserables associes. Je l'avais pris en particulier 
des le premier jour; et, pour m'attirer de lui quel- 
que consideration, je lui avais decouvert une par- 
tie de mes infortunes. Je ne erus pas me rendre 
coupable d'un mensonge honteux en lui disantque 
j'etais marie a Manon. II feignit de le croir@j et il 
m'accorda sa protection. Nous en resumes des 
marques pendant toute la navigation. II eut soin 
de nous faire nourrir honnetement, et les egards 
qu'il eut pour nous servirent a nous faire res- 
pecter des compagnons de notre misere. J'avais une 
attention continuelle a ne pas laisser souffrir la 
moindre incommodite a Manon. Elle le remarquait 
bien ; et cette vue, jointe au vif ressentiment del'e- 
trange extremite ou je m'e"tais reduit pour elle, la 
rendait si tendre et si passionnee, si attentive aussi a 
mes pluslegersbesoins, que c'etait entre elle et moi 
uae perpetuelle emulation de services et d'amour. 
Je ne regreltais point I'Europe ; au contraire, plus 



270 MANON LESCAOT. 

nous avancions vers l'Amerique, plus je sentais 
mon coeur s'elargir et devenir tranquille. Si j'eusse 
pu m'assurer de n'y pas manquer des necessites 
absolues de la vie, j'aurais remercie la fortune d'a- 
voir donne un tour si favorable a nos malheurs. 

Apres une navigation de deux mois, nous abor- 
dames enfin au rivage desire. Le pays ne nous offrit 
rien d'agreable a la premiere vue. C'etaient des cam- 
pagnes studies et inhabitees, ou Ton voyait a peine 
quelques roseaux et quelques arbres depouilles par 
levent. Nulle trace d'hommes ni d'animaux. Cepen- 
dant le capitaine ayant fait tirer quelques pieces de 
notre artillerie, nous ne fumes pas longtemps sans 
apercevoir une troupe de citoyens de la Nouvelie-Or- 
leans s quis'approcherent de nous avec de vives mar- 
ques dejoie. Nous n'avionspasdecouvertlaville, elle 
est cachee dece cole-la par une petite colline. Nous 
fumes recus comme des gens descendus du ciel. 

Ces pauvres habitants s'empressaient pour nous 
faire mille questions sur S'etat de !a France et sur 
les differentes provinces ou ils etaient nes. lis nous 
embrassaient comme feurs freres, et comme dechers 
compagnons qui venaient partager leur misere et 



SECONDE PAHTIE. 274 

leur solitude. Nous primes le chemin de la viile 
aveceux; mais nous fumes surpris de decouvrir, 
en avancant, que ce gu'onnous avait vante jusqu'a- 
lors comme une bonne ville n'etait qu'un assem- 
blage de queiques pauvres eabanes. Eiles elaient 
habilees par cinq ou six cents personnes. La mai- 
son du gouverneur nous parut un peu distinguee 
par sa hauteur etpar sa situation. Elle est defendue 
par queiques ouvrages de terre, autour desquels 
regne un large fosse. 

Nous fumes d'abord presentes a lui. II s'entretint 
longtemps en secret avec le capitaine; et, revenant 
ensuite a nous, il considera, l'une apres l'autre, 
toutes les filles qui etaient arrivees par le vaisseau. 
Eiles etaient au nombre de trente; car nous en 
avions trouve au Havre une autre bande qui s'6tait 
jointe a Ian6tre. Le gouverneur, les ayant longtemps 
examinees, fitappeler divers jeunes gens de la ville, 
qui languissaient dans i'attente d'une epouse. li 
donna les plus jolies aux principaux, et le reste fut 
tir£ au sort II n'avait pas encore parle a Manon ; 
mais lorsqu'il eut ordonne aux autres de se retirer, 
il aous fit demeurer, eile et moi. 



272 MAN0N LESCAUT. 

« J'apprends du capitaine, nous dit-il, que vous 
fetes martes, et qu'il vous a reconnus, sur la route, 
pour deux personnes d'esprit et de merite. Je 
n'entre point dans les raisons qui ont cause votre 
malheur ; mais, s'il est vrai que vous ayez autant 
de savoir-vivre que votre figure me le promet, je 
n'epargnerai rien pour adoucir votre sort, et vous 
contribuerez vous-memes a me faire trouver quelque 
agrement dans ce lieu sauvage et desert. » 

Je lui repondis de la maniere que je cms la plus 
propre a confirmer 1'idSe qu'il avait de nous. II 
donna quelques ordres pour nous faire preparer un 
logement dans la ville, et il nous retint a souper 
avec lui. Je lui trouvai beaucoup de politesse pour 
un chef de malheureux bannis. II ne nous fit point 
de questions en public sur le fond de nos aventures. 
L& conversation fut ggnerale; et, malgre - notre tns- 
tesse, nous nous efforcames, Manon et moi, de con- 
tnbuer a la rendre agr^able. 

Le soir, il nous fit conduire au logement qu'on 
nous avait pre"pare\ Nous trouvames une miserable 
cabane composee de planches et de noue, qui con- 
sistait en deux ou trois chambres de plain-pied, 



SEC0NDE PARTIE. 273 

avec un grenier au-dessus. II y avait fait mettre six 
chaises et quelques commodity necessaires a la vie. 
Manon parut effrayee a la vue d'une si triste 
demeure. C'e"tait pour moi qu'elle s'affligeait, beau- 
coup plus que pour elle-meme. Eile s'assit lorsque 
nous fumes seuls, et elle se mit a pleurer amere- 
ment. J'entrepris d'abord de la consoler; mais 
lorsqu'elle m'eut fait entendre que c'etait moi seul 
qu'elle plaignait, et qu'elle ne considerait dans nos 
malheurs communs que ce que j'avais a souffrir, 
j'affectai de montrer assez de courage et meme 
assez de joie pour lui en inspirer. « De quoi me 
plaindrais-je ? lui dis-je : je possede tout ce que je 
desire. Vous m'aimez, n'est-ce pas? quel autre bon- 
heur me suis-je jamais propose? Laissons au ciel 
le soin de notre fortune. Je ne la trouve pas si 
d6sesp6re"e. Le gouverneur est un homme civil ; il 
nous a marque" de la consideration; il ne permettr? 
pas que nous manquions du necessaire. Pour ce 
qui regarde la pauvrete" de notre cabane et la gros- 
sierete de nos meubles, vous ave7 pu remarquer 
qu'il y a peu de personnes iei qui paraissent mieux 
iogees et mieux meublees que nous : et puis tu ^^ 



274 MANON LESCAUT. 

un chimiste admirable, ajoutai-je en I'embrassant; 
ts' transformes tout en or. 
— Vous serez done la plus riche personne de 
anivers, me repondit-eJle ; car, s'il n'y eut jamais 
ti'amour tel que le vdtre, il est impossible aussi 
d'etre aime plus tendrement que vous 1 etes. Je me 
rends justice, continua-t-elle : je sens bien que je 
n'ai jamais merite ce prodigieux attachement que 
vous avez pour moi. Je vous ai cause des chagrins 
que vous n'avez pu me pardonner sans une bonte" 
extreme. J'ai ete legere et volage ; et meme en vous 
aimant eperdument, comme j'ai toujours fait, je 
n'etais qu'une ingrate. Mais vous ne sauriez croire 
combien je suis changee : mes larmes, que vous 
avez vues couler si souvent depuis notre depart de 
France, n'ont pas eu une seule fois mes malheurs 
pour objet. J'ai eesse" de les sentir aussitSi que vous 
avez commence a les partager. Je n'ai pleure que 
de teudresse et de compassion pour vous Je ne me 
console point d'avoir pu vous chagriner un moment 
dans ma vie. Je ne cesse point de me reprocher mes 
inconstances, et de m'attendrir en admirant de 
auoi l'amour vous a rendu capable pour une mal- 



SSflONDE P&KTSK. 275 

fieureuse qui n'en efaitpas digne, et quinepaverait 
pas bien de tout son sang, ajouta~t-elle. avec une 
abondance de krmes, la moitie des peines qu'elle 
vous a causees » 

Ses pleurs, son discours, et le ton dont elle le 
prononga, firent sur moi une impression si eton- 
nante, que je crus sentir une espece de division 
dans mon ame. « Prends garde, lui dis-je, prends 
garde, ma chfere Manon; je n'ai point assez de force 
pour supporter des marques si vives de ton affec- 
tion; je ne suis point accoutume a ces exces de 
joie. Dieu ! m'ecriai-je, je ne vous demande plus 
rien. Je suis assure du cceur de Manon ; il est tel 
que je i'ai souhaiie pour elre henreux, je ne puis 
plus cesser de 1'etre a present : voila ma feliciie 
bien etablie. — Elle Test, reprit-elle, si vous la 
faites dependre de moi, et je sais bien ou je puis 
compter aussi de trouver toujours la mienne. » 

Je me couchai a?ec ces charmantes idees, qui 
changerent ma cabane en un palais digne du pre- 
mier roi du monde. L'Ameriqee me parat apres cela 
un lieu de delices. «« G'est a la Nouvelle-Orleans 
qu'i! faut venir, disais-je souvent a Manon, quand 



276 MANON LESCAUT. 

on veut gouter les vraies douceurs de 1'amour : c'est 
ici qu'on s'aime sans interet, sans jalousie, sans 
inconstance. Nos compatriotes y viennent chercher 
de Tor; ils ne s'imaginent pas que nous y avons 
trouve des tresors bien plus estimables. » 

Nous cultivames soigneusement l'amitie du gou- 
verneur. II eut la bonte, quelques semaines apres 
notre arrivee, de me donner un petit emploi qui vint 
a vaquer dans le fort. Quoiqu'i! ne fut pas bien 
distingue, je l'acceptai comme une faveur du ciel : 
il me mettait en etat de vivre sans &tre a charge a 
personne. Je pris un valet pour moi, et une servante 
pour Manon. Notre petite fortune s'arrangea ; j'elais 
regie dans ma conduite, Manon ne l'etait pas moins. 
Nous ne laissions point echapper l'occasion de 
rendre service et de faire du bien a nos voisins. 
Cette disposition officieuse et la douceur de nos 
manieres nous attirerent la confiance et l'affection 
de toute la colonie ; nous fumes en peu de temps si 
consideres, que nous passions pour les premieres 
personnes de la ville apres le gouverneur. 

L'innocence de nos occupations et la tranquillity 
ou nous £tions continuellement, servirent a nous 



SECONDE PARTIE. 27? 

faire rappeler insensiblement des idees de religion. 

Manon n'avait jamais ete une fille impie; je n'etais 

pas non plus de ces libertins outres qui font gloire 

d'ajouter l'irreligiok a la depravation des moeurs : 

1'amour et la jeunesse avaient cause" tous nos 

desordres. L'experience commencait a nous tenir 

lieu d'age ; elle fit sur nous le meme effet que les 

annees. Nos conversations, qui etaient toujours 

reflechies, nous mirent insensiblement dans le gout 

d'un amour vertueux. Je fus le premier qui proposai 

ce changement a Manon. Je connaissais les prin- 

cipes de soncoeur : elle etait droite et naturelle dans 

tous ses sentiments, qualite qui dispose toujours a 

la vertu. Je lui fis comprendre qu'il manquait une 

chose a notre bonheur : « C'est, lui dis-je, de le 

faire approuver du ciel. Nous avons l'ame trop belle 

et le coeur trop bien fait l'un et l'autre pour vivre 

volontairement dans l'oubli du devoir. Passe d'y 

avoir ^6cu en France, ou il nous etait 6galement 

impossible de cesser de nous aimer et de nous satis- 

faire par une voie legitime ; mais en Amerique, ou 

nous ne dependons que de nous-memes, ou nous 

a'avons plus a manager les lois arbitrairei du rang 



278 MANON LESCAOf. 

et de la biense"ance, ou Ton nous croit meme marife, 
qui eropeche que nous ne le soyons bientot effective- 
ment, et que nous n'ennoblissions notre amour par 
des serments que la religion autorise ? Pour moi, 
ajoutai-je, je ne vous offre rien de nouveau en vous 
offrant mon coeur et ma main ; mais je suis pret a 
vous en renouveler le don au pied d'un autel. » 

II me parut que ce discours la penetrait de joie. 
« Croiriez-vous, me repondit-elle, que j'y ai pense 
mille fois depuis que nous sommes en Amerique t 
La crainte de vous deplaire m'a fait renfermer ce 
desir dans mon coeur. Je n'ai point la presomption 
d'aspirer a la qualite de votre epouse. — Ah! 
Manon, repliquai-je, tu serais bientfitcelled'unroi, 
si le del m'avait fait naitre avec une couronne. Ne 
balancons plus; nous n'avons nul obstacle a redor 
ter: j'en veux parler des aujourd'hui au gouverneur, 
Et lui avouer que nous 1'avons trompe jusqu'a ce 
jour. Laissons craindre atsx amants vulgaires, ajou- 
tai-je, les chalnes indissolubles du manage; ils ne 
les craindraient pas, s'ils etaient surs, cotnme nous, 
de porter toujours celles de 1'amour. » Je laissai 
Manon au comble de la joie apres cette resolution. 



SECONDS PARTIE. 279 

Je suis persuade qu'il n'y a point d'honn6te 
homme an monde qui n'eut approuve" mes vues 
dans les circonstances ou j'etais, c'est-a-dire as- 
servi fatalement a une passion que je ne pouvais 
vaincre, et combattu par des remords que je ne 
devais point etouffer. Mais setrouvera-i-il quelqu'un 
qui accuse mes plainies d'injustice, si je gemis de 
la rigueur du ciel a rejeter un dessein que je n'avais 
forme que pour lui plaire? Helas! que dis-je, a le 
rejeter? i! 1'a puni comme un crime. II m'avait 
souffert avec patience tandis que je marchais aveu- 
glement dans la route du vice; et ses plus rudes 
chatiments m'etaient reserves lorsque je commen- 
cerais a retourner a !a vertu. Je crains de manquer 
de force pour achever le recit du plus funeste eve- 
neraentqui fut jamais. 

J'allai chez le gouverneur, comme j'en 6tais con- 
venu avec Manon, pour le prier de consentir a la 
ceYemonie de notre mariage. Je me serais bien garde 
d'en parler a lui ni a personne, si j'eusse pu me 
promettre que son aumfinier, qui etait alors le seul 
pretre de la ville, m'eut rendu ce service sans sa 
participation; mais. n'osact esperer qu'il voulut 



280 MANON LESCAUT. 

s'engager au silence, j'avais pris le parti d'agi? 
ouvertement. 

Le gouverneur avait un neveu, nomme Synnelet. 
qui lui etait extr^mement cher. C'etait un homme 
de trente ans, brave, mais emporte et violent. II 
n'elait point marie. La beaute de Manon l'avait tou- 
che des le jour de notre arrivee, et les occasions 
sans nombre qu'il avait eues de la voir, pendant 
neuf ou dix mois, avaient tellement entlamme sa 
passion, qu'il se consumait en secret pour elle. 
Cependant, comme il etait persuade, avec sononcle 
et toute la ville, que j'etais reellement marie, il 
s'etait rendu m ait re de son amour jusqu'au point 
de n'en rien laisser £clater, et son zele s'etait i»6me 
declare pour moi dans plusieurs occasions de me 
reudre service. 

Je le trouvai avec son oncle lorsque j'arrivai au 
fort. Je n'avais nulle raison qui m'obligeat de lui 
faire un secret de mon dessein ; de sorte que jene fis 
point difficulte" de m'expliquer en sa presence. Le 
gouverneur m'ecouta avec sa bonte ordinaire. Je 
lui racontai une partie de mon histoire, qu'il enten- 
dit avec plaisir ; et, lorsque je le priai d'assister a 



SECONDE PARTIE. 28i 

la ceremonie que jemeditais, il eut la generosity de 
s'engager a faire toute la depense de la fete. Je me 
retirai fort contem. 

Une heure apres, je vis entrer l'aumdnier chea 
moi. Je m'imaginai qu'il venait me donner quelques 
instructions sur mon mariage ; mais, apres m'avoir 
salue froidement, il me d^clara, en deux mots, que 
monsieur le gouverneur me defendait d'y penser, 
et qu'il avait d'autres vues sur Manon. « D'autres 
vues sur Manon ! lui dis-je avec un mortel saisis- 
sement de coeur ; et quelles vues done, monsieur 
•l'aumfinier? II me repondit que je n'ignorais pas 
que monsieur le gouverneur etait le maitre ; que 
Manon ayant &e envoyee de France pour la colo- 
nie, c'6tait a lui a disposer d'elle ; qu'il ne l'avait 
pas fait jusqu'alors, parce qu'il la croyait mariee ; 
mais qu'ayant appris de moi-meme qu'elle ne V€- 
tait point, il jugeait a propos de la donner a mon- 
sieur Synnelet, qui en etait amoureux. 

Ma vivacite l'emporta sur ma prudence. J'ordon- 
nai fierement a l'aumdnier de sortir de ma maison, 
en jurant que le gouverneur, Synnelet, et toute la 
ville ensemble, n'oseraient porter la mmi sur ma 



MANON LESCADT. 

fercme ou ma maitresse, comme its voudraient 
1'appeler. 

Je fis part aussitdt a Manon du fune ste message 
que je venais de recevoir. Nous jugeames que Syn» 
nelet avait seduit l'esprit de son oncle depuis mon 
retour, et que c'etait l'effet de quelque dessein me- 
dit6 depuis longtemps. lis etaient les plus forts. 
Nous nous trouvions dans la Nouvelle- Orleans 
comme au milieu de la mer, c'est-a-dire separes du 
reste du monde par des espaces immenses. Ou fuir, 
dans un pays inconnu, desert, ou habite par des 
betes feroces et par des sauvages aussi barbares 
qu'elles ? J'&ais estime dans la ville ; mais je ne 
pouvais esperer d'emouvoir assez le peuple en ma 
faveur pour en obtenir un secours proportionne' au 
mal : il eut fallu de l'argent, j'etais pauvre. D'ail- 
leurs, le succes d'une emotion populaire 6tait incer- 
tain; et si la fortune nous eut manque, notre mal- 
heur serait devenu sans remede. 

3e roulais toutes ces pensees dans ma tete, j'an 
communiquais une partiea Manon; j'eo formais de 
aouvelles sans ecouter sa reponse ; je prenais un 
parti, je le rejetais pour en prendre un autre; je 



SECONDE PARTIB. 283 

parlais sewl, je repondais tout haul a mes pensees : 
enfin j'etais dans une agitation que je ne saurais 
comparer a rien, parce qu'il n'y en eut jamais d'e- 
gale. Manon avait les yeux sur moi : elle jugeait 
par mon trouble de la grandeur du peril ; et, trem- 
Mant pour moi plus que pour elle-meme, cette tendre 
filie n'osait pas raeine ouvrir la bouche pour m'ex- 
prhner ses craintes. 

Apres une infinite de reflexions, je m'arretai a la 
resolution d'aller trouver le gouverneur, pour m'ef- 
forcer de le toucher par des considerations d'hon- 
neur et par le souvenir de mon respect et de son 
affection. Manon voulut s'opposer a ma sortie ; elle 
me disait, les larmes aux yeux : « Vous allez a la 
mort ; ils vont vous tuer ; je ne vous reverrai plus ; 
je veux mourir avant vous. » II fallut beaucoup 
d'efforts pour la persuader de la necessite ou j'etais 
de sortir, et de celle qu'il y avait pour elle de 
demeurer au logis. Je lui promis qu'elle me rever- 
rait dans un instant. Elle ignorait, et moi aussi.que 
c'etait sur elle-meme que devaient tomber toute ia 
colere du ciel et la rage de nos ennerais. 

Je me rendis au fort : le gouverneur etait ave© 



3884 MANON LKSCACT. 

sod aumdnier. Je m'abaissai, pour le toucher, a des 
soumissions qui m'auraient fait mourir de honte, si 
je les eusse faites pour toute autre cause. Je le pris 
par tous les motifs qui doivent faire une impression 
certaine sur un coeur qui n'est pas celui d'un tigre 
feroce et cruel. 

Ce barbare ne fit a mes plaintes que deux repon- 
ses, qu'il repeta cent fois. Manon, me dit-il, de- 
pendait de lui; il avait doune sa parole a son 
neveu. J'etais resolu de me moderer jusqu'a l'ex- 
tremite : je me contentai de lui dire que je le 
croyais trop de mes amis pour vouloir ma mort, a 
laquelle je consentirais piutdt qu'a la perte de ma 
maitresse. 

Je t'us trop persuade, en sortant, que je n'avais 
rien a esperer de cet opiniatre vieillard, qui seserait 
damne mille fois pour son neveu. Cependant je 
persistai dans le dessein de conserver jusqu'a la fin 
un air de moderation, resolu, si Ton en venait aux 
exces d'injustice, de donner a 1'Amerique une des 
plus sanglantes et des plus horribles scenes que 
1'amour ait jamais produites. 

Je retournais chez moi en meditant ce. projet, 



SECONDE PARTIE. 285 

lorsque le sort, qui voulait hater ma ruine, me fit 
rencontrer Synnelet. II lut dans mes yeux une partie 
de mes pensees. J'ai dit qu'il £tait brave, il vint a 
moi : «< Ne me cherchez-vous pas ? me dit-il. Je con- 
nais que mes desseins vous offensent, et j'ai bien 
prevu qu'il faudrait se couper la gorge avec vous : 
allons voir qui sera le plus heureux. » Je luirepon- 
dis qu'il avait raiso-n, et qu'il n'y avail que ma morfc 
qui put finir nos differends. 

Nous nous ecartames d'une centaine de pas hors 

de la ville. Nos epees se croiserent ; je le blessai, et 

je le desarmai presque en meme temps. II fut si 

enrage de son malheur, qu'il refusa de me deman- 

der la vie et de renoncer a Manon. J'avais peut-etre 

droit de lui 6ter tout d'un coup l'une et l'autre ; 

mais un sang genereux ne se dement jamais. Je lui 

jetai son e"pee. « Recommencons, lui dis-je, et son- 

gez que c'est sans quartier, » II m'attaqua avec une 

furie inexprimable. Je dois confesser que je n'etais 

pas fort dans les armes, n'ayant eu que trois mois 

de salle a Paris. L'amour conduisait mon 6pee. 

Synnelet ne laissa pas de me percer le bras d'outre 

en outre; mais je le pris sur le temps, etje lui four- 



286 MANON LKSGAUT. 

nis un coup si vigoureux, qu'il tomba a mes piefe 
sans mouvement 

Malgre la joie que donnela victoire apres un com- 
bat mortel, Ja reflechis aussit6tsur les consequences 
de cette mort. IJ n'y avail pour moi ni grace ni delai 
de supplice a espe"rer. Connaissant comme je fai- 
sais ia passion du gouverneur pour son neveu, 
j'etais certain que ma mort ne serait pas differed 
d'une heure apres la connaissance de la sienne. 
Quelque pressante que fut cette crainte, elle n'elait 
pas la plus forte cause de mon inquietude. Manon, 
1'interet de Manon, son peril et la necessite de la 
perdre, metroublaient jusqu'a repandre de 1'obscu- 
rite sur mes yeux et a m'empecher de reconnaitre 
le lieu ou j'etais. Je regrettai le sort de Synnelet : 
une prompte mort me semblait le seul remede a 
mes peines 

Gependant ce fut cette pensee mSme qui me fit 
rappeler promptement mes esprits, et qui me re»di{ 
capable de prendre une resolution. Quoi ! je veus 
mourir, m'ecriai-je, pour finir mes peines! W y en 
a done que j'apprehende plus que la perte de ce 
que j'aime? Ah! souffrons jusqu'aux. pius cruel- 



SECONDE PARTIE. 287 

les extr6mit£s pour secourir ma maitresse, et re- 
mettons a mourir apres les avoir souffertes inuti- 
lement. 

Je repris !e chemin de la ville, j'entrai chez moi ; 
j'y trouvai Manon a demi morte de frayeur et d'in- 
quietude ; ma presence la ranima. Je ne pouvais lui 
deguiser le terrible accident qui venait de m' arri- 
ved Elle tomba sans connaissance entre mes bras 
au r^cit de la mort de Synnelet et de ma blessure ; 
j'employai plus d'un quart d'heure a lui faire re- 
trouver le seutiment. 

J'etais a demi mort moi-mSme; je ne voyais pas 
le moindre jour a sa surete ni a la mienne. « Manon, 
que ferons nous? lui dis-je lorsqu'elle eut repris 
un peu de force ; helas ! qu'allons-nou^ faire ? II faut 
necessairement que je m'eloigne. Voulez-vous 
demeurer dans la ville? Oui, demeurez-y; vouspou- 
vez encore y etre heureuse ; et moi, je vais, loin de 
vous, chercher la mort parmi les sauvages ou entre 
les griifes des betes f^roces. » 

Ellese leva malgre sa faiblesse; elle me prit par 
la main pour me conduire vers la porte : « Fuyons 
ensemble, me dit-elle, ne perdons pas un instant. 



288 MANON LESCAUT. 

Le corps de Synnelet peut avoir ete trouve par ha- 
sard, et nous n'aurions pas le temps de nous eloi- 
gner. — Mais, chere Manon, repris-je tout eperdu, 
dites-moi done ou nous pouvons aller. Voyez-vous 
quelqueressource? Ne vaut-il pas mieux que vous 
tachiez de vivre ici sans moi, et que je porte volon- 
tairement ma tete au gouverneur? » 

Cette proposition ne fit qu'augmenter soa ardeur 
a partir ; il fallut la suivre. J'eus encore assez de 
presence d'esprit, ensortant, pour prendre quelques 
liqueurs fortes que j'avais dans ma chambre et 
toutes les provisions que je pus faire entrer dans mes 
poclies. Nous dimes a nos domestiques, qui etaient 
dans la chambre voisine, que nous partions pour la 
promenade du soir (nous avions cette coutume tous 
les jours) ; et nous nous eloignames de la ville plus 
promptement que la delicatesse de Manon ne sem- 
blait le permettre. 

Quoique je ne fusse pas scrti de mon irresolution 
sur le lieu de notre retraite, je ne laissais pas d'a- 
voir deux esperances, sans lesquelles j'aurais pre- 
Kre la mort a l'incertitude de ce qui pouvait arriver 
a Manon. J'avais acquis assez de connaissance du 



SECONDS PARTIE. 889 

pays, depuis pres de dixmois que j'etais en Ameri- 
que, pour ne pas ignorer de quelle maniere on ap- 
privoisait les sauvages. On pouvait se mettre entre 
leers mains sans courir a une mort certaine. J'avais 
meiue appris quelques mots de leur langue et quel- 
ques-unes de lears coutumes, dans les diverges 
occasions que j'avais eues de les voir. 

Avec cette triste ressource, j'en avais une autre 
du c6te des Anglais, qui ont, comme nous, des eta- 
blissements dans cette partie du nouveau monde. 
Mais j'etais effraye de l'eloignement : nous avions 
a traverser, jusqu'a leurs colonies, de steriles cam- 
pagnes de plusieurs journees de longueur, et quel- 
ques montagnes si hautes et si escarpees, que le 
chemin en paraissait difficile aux hommes les plus 
grossiers et les plus vigoureux. Je me fiattaisnean- 
moins que nous pourrions tirer parti de ces deux 
ressources : des sauvages pour aider a nous con- 
duire, et des Anglais pour nous recevoir dans leurs 
habitations. 

Nous marchames aussi longtemps que le courage 
de Manon put ia soutenir, c'est-a-dire environ deux 
lieacs; car cette amante incomparable refusa con - 

10 



29ft MANON LESCAUT. 

stamment de s'arreter plus tot. Accablee enfin da 
lassitude, elle meconfessa qu'il lui ^tait impossible 
d'avancer davantage. II etait deja nuit; nous nous 
assimes au milieu d'une vaste plaine, sans avoir 
pu trouver un arbre pour nous mettre a couvert. 
Son premier soin fut de changer le linge de ma 
blessure, qu'elle avail pansee elle-meme avant 
notre depart. Je m'opposai en vain a ses volontSs; 
j'aurais acheve de l'accabler mortellement, si je lui 
eusse refuse" la satisfaction de me croire a mon aise 
et sans danger avant que de penser a sa propre con- 
servation. Je me soumis durant quelques moments 
a ses desirs , je recus ses soins en silence et avec 
honte. 

Mais lorsqu'elle eut satisfait sa tendresse, avec 
quelle ardeur lamiennene reprit- elle pas son tour I 
Je me depouillai de tous mes habits, pour lui faire 
trouver la terre moins dure en les etendant sous 
elle. Je la fis consentir malgre elle a me voir 
employer k son usage tout ce que je pus imaginer 
de moins incommode. J'echauffai ses mains par 
mes baisers ardents et par la chaleur de mes sou- 
pirs. Je passai la nuit entiere a veiller pres d'elle el 



SBCONDE PAIlTIli. 294 

a prier le ciel de lui accorder un sommeil doux et 
paisibie. Dieu! que roes voeux etaient vifs et 
sinceresl et par quel rigoureuxjugementaviez-vous 
resolu de ne pas les exaucer! 

Pardonnez si j'acheve en peu de mots un recit qui 
me tue. Je vous raconte un malheur qui n'eut 
jamais d'exemple ; toute ma vie est destinee a le 
pleurer. Mais, quoique je le porte sans cesse dans 
ma memoire, mon arae semble reculer d'horreur 
chaque fois que j'entreprends de 1'exprimer. 

Nous avions passe tranquillement une partie de 
la nuit. Je croyais ma chere maitresse endormie, 
et je n'osais pousser le moindre souffle, dans la 
craintede troubler son sommeil. Je m'apereus, des 
le point du jour, en touchant ses mains, qu'elle les 
avait froides et tremblantes; je les approchai de 
mon seinpour les echauffer. Elle sentit ce mouve- 
ment, et, faisant un effort pour saisir les miennes, 
elle me dit d'une voix faible qu'elle se croyait a sa 
derniere heure. 

Je ne pris d'abord ce discours que po\ T un lan- 
gage ordinaire dans l'infortune, et je n'y repondis 
que par les teadres consolations de I'araour. Mais 



292 MANON LESCAOT. 

ses soupirs frequents, son silence a mes interroga- 
tions, le serrement de ses mains, dans lesquelles 
elle continuait de tenir les miennes, me firent con- 
naitre que la fin de ses malheurs approchait 

N'exigez {".oint de moi que je vous decrive mes 
sentiments, ni que je vous rapporte &es dernieres 
expressions. Je la perdis ; je re§us d'elle des mar- 
ques d'amour au moment meme qu'elle expirait : 
c'esttout ce que j'ai la force de vous apprendre de 
c,e fatal et deplorable evenement. 

Mon ame ne suivit pas la sienne. Le ciel ne me 
trouva sans doute point assez rigoureusement puni; 
il a voulu que j'aie trains depuis une vie languis- 
sante et miserable. Je renonce volontairement a la 
mener jamais plus heureuse. 

Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bou- 
che attachee sur le visage et sur les mains de ma 
chere Manon. Mon dessein etait d'y mourir; mais 
je fis reflexion, au commencement du second jour, 
que son corps serait expose, apres mon trepas, a 
devenir la pature des betes sauvages. Je formai la 
resolution de 1'enterrer, et d'attendre la mort sur sa 
fosse. J'etais deja si proche de ma fin, par Taffai- 



SECONDS PARTI E. S93 

blissement que ie jeune et la douleor ra'avaient 
caus£, que j'eus besoin de quantite d'efforts pour 
me tenir debout. Je fus oblige de recourir aux 
liqueurs fortes que j'avais apport^es ; elles me ren- 
dirent autant de force qu'il en failait pour le triste 
office que j'allais executer, II ne m'etait pas difficile 
d'ouvrir la terre dans le lieu ou je me trouvais; 
c'etait une campagne couverte de sable. Je rompis 
mon €pee pour m'en servir a creuser, mais j'en tirai 
moms de secours que de roes mains. J'ouvris une 
large fosse; j'y placai 1'idole de mon cceur, apres 
avoir pris soin de 1'envelopper de tous mes babits 
pour empecher le sable de la toucher. Je ne la mis 
dans cet etat qu'apres l'avolr embrassee mille fois 
avee toute 1'ardeur du plus parfait amour. Je m'as- 
sis encore pres d'elle; je la considerai longtemps; 
je ne pouvais me resoudre a ferraer sa fosse. Enfin, 
mes forces recommencant a s'affaiblir, et craignant 
d'en manquer tout a fait avant la fin de mon entre- 
prise, j'ensevelis pour toujours dans le sein de la 
terre ce qu'elle avait porte de plus parfait et de plus 
aimable. Je me coucbai ensuite sur la fosse, Ie 
visage tourne' vers le sable ; et, fermant les yeux 



MANON LESCAUT. 

avec le dessein de ne les ouvrir jamais, j'invoquai 
le secours du del, et j'altendis la mort avec im- 
patience. 

Ce qui vous paraitra difficile a croire, c'est que 
pendant tout le temps de ce lugubre ministere, il 
ne sortit point une larme de mes yeux ni un soupir 
de ma bouche. La consternation profondeouj'etais, 
et le dessein determine de mourir, avaient coupe" 
le cours a toutes les expressions du desespoir et 
de la douleur. Ausst ne demeurai-je pas longtemps 
dans la posture ou j'etais sur la fosse sans perdre 
le peu de connaissance et de sentiment qui me 
restaient. 

Apres ce que vous venez d'entendre, la conclu- 
sion de mon histoire est de si peu d'importance, 
qu'elle ne me>ite pas la peine qne vous voulez bien 
prendre a l'ecouter. Le corps de Synnelet ayant ete" 
rapporte" a la ville, et ses plaies visiters avec soin, 
il se trouva non-seulement qu'il n'etait pas mort, 
mais qu'il n'avait pas meme recu de blessure dan- 
gereuse. f 1 apprit a son oncle de quelle maniere les 
choses s'Staient passees entre nous, et sa genero- 
site le porta sur-le-champ a publier les effets de 



SEC0NDE PARTIE. 295 

la mienne. On me fit chercher, et mon absence avec 
Manon me fit soupgonner d'avoir pris le parti de la 
fuite. II etait trop tard pour eavoyer sur mes traces; 
mais le lendemain et le jour suivant furent em- 
ployes a me poursuivre. 

On me trouva, sans apparence de vie, sur la fosse 
de Manon ; et ceux qui me decouvrirent en cet etat, 
me voyant presque nu et sanglant de ma blessure, 
ne douterent point que je n'eusse ete vole et assas- 
sine' : ils me porterent a la vilie. Le mouvement du 
transport reveilla mes sens; les soupirs que je 
poussai en ouvrant les yeux et en gemissant de me 
retrouver parmi les vivants firent connaitre que 
j'etais encore en etat de recevoir du secours : on 
m'en donna de trop heureux. 

Je ne laissai pas d'etre renferme dans une etroite 
prison. Mon proces fut instruit ; et comme Manon 
ne paraissait point, on m'accusa de m'6tre defait 
d'elle par un mouvement de rage et de jalousie. Je 
racontai naturellement ma pitoyable aventure. 
Synnelet, malgre les transports de douleur ou ce 
re"cit le jeta, eut la generosity de solliciter ma 
grace. II l'obtint. 



296 MANON LESCAUT. 

J'etais si faible, qu'on fut oblige de me transpor- 
ter de la prison dans mon lit, ou je fus retenu pen- 
dant trois mois par une violente maladie. Ma haine 
pour la vie ne diminuait point; j'invoquais co'iti- 
nuellement la mort, et je m'obs'dnai longtemps a 
rejeter tous les remedes. Mais ieciel, apres m'avoir 
puni avec tant de rigueur, avait dessein de me 
rendre utiles mes malheurs et ses chatiments : il 
m'eclaira de ses lumieres, qui me firent rappeler 
des idees dignes de ma naissance et demon edu- 
cation. 

La tranquillite ayant commence a renaitre un peu 
dans mon ame, ce changement fut suivi de pres de 
ma guerison. Je me livrai entierement aux inspira- 
tions de 1'honneur, et "e continual de remplir mon 
petit emploi, en attendant les vaisseaux de France, 
qui vont une fois chaque annee dans cette partie de 
l'Amerique. J'etais resolu de retourner dans ma 
patrie pour y reparer, par une vie sage et reglee, le 
scandale de ma conduite. Synnelet avait pris som 
de faire transporter ie corps de ma chere maitresse 
dans un lieu honorable. 

Ce fut environ six semaines apres mon retablisse- 



SECONBE PA.HTJE. SOT 

ment que, me promenant seul un jour sur le rivage, 
jp vis arriver un vaisseau que des affaires de com- 
merce amenaient a la Nouvelle-Qrteans. J'etais 
attentif au debarquement de 1'equipage. Je fus 
frappe* d'une surprise extreme en reconnaissant 
Tiberge parmi ceux qui s'avan§aient vers Ja ville. 
Ce fldele ami me remit de loin, malgre les change- 
ments que la tristesse avail faits sur mon visage. 
II m'apprit que l'unique motif de son voyage avait 
ete le desir de me voir et de m'engager a retourner 
en France; qu'ayant reeu la lettre que je lui avais 
ecrite du Havre, il s'y etait rendu en persoane pour 
me porter les secours que je lui demandais ; qu'il 
avait ressenti la plus vive douleur en apprenant mon 
depart, et qu'il serait parti sur-le-champ pour me 
suivre, s'il eut trouve" un vaisseau prSt a faire voile ; 
qu'il en avait cherche* pendant plusieurs mois dans 
divers ports, et qu'en ayant entk rencontre un a 
Saint-Malo, qui levait 1'ancre pour la Martinique, il 
s'y etait embarquS, dans l'esperance de se procurer 
de la un passage facile a la Nouvelie-Orieans; que 
le vaisseau malouin ayant ete pris en chemin par 
des corsaires espagnols, et conduit dans une de 



298 MANON LESCAUT. 

leurs iles, il s'etait echappe par adresse; et qu apr&a 
diverges courses, il avait trouve l'occasion du petit 
Mtimeat qui venait d'arriver pour se rendre neu- 
reusement pres de moi. 

Je ne pouvais marquer trap de reconnaissance 
pour un ami si genereux et si constant. Je Ie condui- 
sis chez moi ; je le rendis le maitre de tout ce que 
je possedais. Je lui appris tout ce qui m'&ait arrive 
depuis mon depart de France ; et, pour lui causer 
une joie a laquelle il ne s'attendait pas, je lui 
declarai que les semences de vertu qu'i! avait jetees 
autrefois dans mon coeur commencaient a produire 
des fruits dont h allait elre satisfait. II me protesta 
qu'une si douce assurance le d&Iommageait de 
toutes les fatigues de son voyage. 

Nous avons passe" deux mois ensemble a la Nou- 
velle-Orleans pour attendre l'arriv6e des vaisseanx 
de France: et nous etant enfin mis en mer, nous 
primes terre, il y a quinze jours, au Havre-de- 
Graee. J'ficrivis a ma famille en arrivant. J'ai 
appris, par la reponse de mon frere aine, la triste 
aouvelle de la mort de mon pere, a laquelle je 

tremble, avee trop de raison, que mes egarements 



SECONDE PARTIE. 293 

a'aient eontribue. Le vent etant favorable pour 
Calais, je me suis embarque aussitdt, dans le des- 
sein do me rendre, a quelques lieues de cette ville, 
chez un gentilhomme de mes parents, oil mon frere 
m'6crii qu'il doit attendre mon arrived. 



689-03. - uoulommiets. Imp. P«l BRODARD. - 7-03. 



EXTRAIT DU CATALOGUE MICHEL LEVY 

1 FRANC LE VOLUME. — 1 FH. 25 PAR LA POSTE 



tmil AUGIER, de I'Acad. fr. vol. 

Vesies completes 1 

OUC D'AUMALE, de I'Acad. fr. 

tNSTITUTIONS MILIT. DE LA FRANCE. 1 
LES ZO»AVES ET LES CHASSEURS A 

PIED 1 

LOUIS DOUILHET 

jijl^Nis, conte romain 1 

PHILARETE CHASLES 

LE JEUNE MEDECIN '. • 1 

LE MEDECIN DES PAUVRES 1 

LE VIEUX MEDECIN 1 

MAXIME DU CAMP 

L'HOMME AU BRACELET D'OR 1 

LE SALON DE 1857. .'■ 1 

LES SIX AVENTURES . i , 1 

ARSENE HOUSSAYE 

I'AMOUR COMME IL EST. . . . . i 

LES AMOURS DE CE TEMPS-LA 1 

AVENTURES GALANTES DE MARGOT . . 1 

LA BELLE RAFAELLA ." ." 1 

BIANCA. . , 1 

BLANCHE ET MARGUERITE 1, 

LES CHARMERESSES 1 

LES DIANES ET LES VENUS. 1 

LES FEMMES COMME ELLES SONT 1 

LES FEMMES DU DIABLE ... 1 

MADEMOISELLE CLEOPATRE 1 

MADEMOISELLE MARIANI. ..... ... 1 

MADEMOISELLE PHRYNE ...... ."V ... 1 

MADEMOISELLE ROSA 1 

MAINS PLEINES DE ROSES 1 

"LA PECHERESSE 1 

LE REPENTIR DE MARION. 1 

ROMAN DE LA DUCHESSE 1 

LA VERTU DE ROSINE 1 

F. VICTOR HUGO, Traducteur 

ijb faust anglais (de Marlowe) ... 1 

"onsets (;le Shakspeare) 1 

JULES JANIN 

LE CHEMIN de traverse 1 

l'interne 1 



PRINCE DE JOINVILLE vol 

GUERRE d'AMERIQUE, CAMPAGNE DU 



POTOMAC. 



1 



X. IHARNII ER, de I'Acad. fr. 

AU BORD DE LA NEVA 1 

LES DRAMES DU COEUR 1 

LES DRAMES INTIMES 1 

HISTOIRES ALLEMANDES ET SCANDIN. 1 

LES SENTIERS PERILLEUX 1 

UNE GRANDE DAME RUSSE 1 

COIHTE DE MONTALIVET 

DIX-HUIT ANNEES DE GOUV. PARLEM. 1 

ED GAP POE, Tr. Ch. Baudelaire 

AVENTURES D' ARTHUR GORDON PYM. 1 

EUREKA 1 

HISTOIRES EXTRAORDINAIRES ....... 1 

HISTOIRES GROTESQUES ET SERIEUSES 1 

NOCVELLES HISTOIRES EXTRAORD. . . 1 

F. PONSARD 

ETUDES ANTIQUES 1 

REMUSATET MONTALIVET 

casimir PER.gR et la polit. conserv. 1 

DE STENDHAL 

L'ABBESSE DE CASTRO ..., 1 

DE L'AMOUB. 1 

ARMANCE .\;i,...i, 1 

LA CHARTREUSE DE PARME. . . i 

MEMOIRES D'UN TOURISTE 2 

PROMENADES DANS ROME 2 

LE ROUGE ET LE NOIR 2 

VIE DE NAPOLEON 1 

HI"" SURVILLE, nee de Balzac 

BALZAC, SA VIE ET SES CEUVRES 1 

LE COMPAGNON DU FOYER 1 

LES REVES DE MARIANNE 1 

ALFRED DE VIGNY 

CINQ-MARS , 2 

LAURETTE OU LE CACHET ROUGE. . . 1 1 

LA VEILLEE DE 'SINCENNES. 1 

VIE ET MORT D'U CAPITAINE RENAUD. 1 



'.,e Catalogue complel sera envoye franco a toute persor.uc 
qui en fera la demande par lettre affranchie. 



PAH1S. — 1»PRIMERIS CHAIX. — -H 656 .6-03. - llMM LWfllMB.